BB L'ABBÉ RAYNAL
tomme un défaut de composition > ce passage, si remarquable d'ailleurs par la vivacité des sentiments , où il fait l'éloge funèbre d'une femme charmante , de cette Elisa Draper qui fut aimée de Sterne , et qui mérita l'amitié de Raynal. Elle était née dans l'Inde , sur le territoire d'Anjinga, où les Anglais ont établi un comptoir , et où elle mourut à] l'âge de trefate-trois ans. Elle devait revenir en Europe ; eiledevait se réunira ses amis , Raynal l'attendait avec impatience , lorsqu'il reçut la nouvelle de sa mort. Il avait trouvé un cœur digne du sien , et sentit toute retendue de sa perte. Le temps n'adoucit point ses regrets ; le souvenir d'ÉU sa Draper fut toujours la première de ses affections. Il est facile de concevoir «que , visitant en imagination les différentes partielle l'Inde, le nom seul d'Anjinga ait.révellé dans le ceeur de Raynal des pensées mélancoliques , qu'il ait même été séduit pgr le désir d'élever un monument à la mémoire d'Élisa. Peut-être y a-t-il un excès de sévérité à proscrire ces raonveûients du cœur qui entraînent quelquefois un] écrivain hors de son sujet , et qui le placent lui-même
344 V|B 8T OUVftA-GBS
çn présence du lecteur. EUen.de plus touchant que les pages où Raynal raconte les qualités , k* vertus , la beauté , les grâces de sou amie , descendue au tombeau. L'expression pathé~ tique de ses regrets , l'éloquence de sa douleur , sont pleines d'un charme attendrissant. Une critique inflexible peut condamner cet hymne funèbre à être arraché du livre de Raynal ; mais ce n'est pas moi qui auni le courage d'exécuter cet arrêt. Un reproche plus juste adressé à cet écrivain , c'est que , dans l'étonnante multitude des faits qu'il rapporte , il en est quelques uns d'inexacts (j).
( i ) Toutes les inexactitudes ont été relevées dans l'édition publiée par le libraire Àmable Costes , sur les notes mêmes et les documents trouvés dans les papiers de Raynal. Ce qui ajoute beaucoup au mérite de cette édition, c'est le travail auquel s'est livré M. Peuchet. Ce travail forme un supplément plein d'intérêt , où l'auteur fait connaître les changements survenus jusqu'à présent dans le système colonial, et les rapports commerciaux des possessions européennes dans les deux Indes.
bx l'abbé baynax. 245
' 11 reconnaissait lui-même ces erreurs , et il a passé sa vie entière k les rectifier. Un seul trait ^ dont je garantis l'authenticité /fera juger si jamais homme fut plus accessible à la vérité : il sfagit do comte de Lally-Tolendal', dont Ja mémoire a été calomniée partant d'historiens , et qui périt sur l'échafaud, Yictime de la pins odieuse persécution.
Raynal partagea long - temps Vopinion de quelqûe&écrivains mal instruits, qui , tout en reconnaissant l'injustice de l'arrêt de mort porté contre le lieutenant - général de Lally, Irlandais d'origine, maiar Français de cœur comme 4e naissance , voyaient en lui l'auteur de tous les maux qui avaient accablé Pondichéry , et la cause unique de la perte de cette belle colonie. Il parla dans Y Hiêioire philosophique de Finfoifoné Lally comme en parlaient ses accusateurs, qui formaientttn parti en France connu sous le Qom de faction indienne, lia avaient à leur tête le gouverneur même de Pondichéry, le moine Lava ur et le père Saint- Este van , de la société de Jésus. On conçoit combien il était difficile d'échapper à un sys+
*46 vIb et ouvrages
tème d'intrigues et de calomnies combine pal* deux jésuites : à peine un homme entouré de protections eût pu s'en garantir ; un général appuyé de sa seule innocence devait succomber. Ce fut donc sur la foi périlleuse de ces deux moines et de leurs adhérents , reconnus presque tous pour des dilapidatenrs et de malhonnêtes gens, que M. de Lally pasaa pour une espèce de monstre dominé par une imagination déréglée , emporté , soupçonneux , jaloux et tyrannique. Sa mort n'avait point affaibli la haine des méchants ; ils voulaient encore le tuer dans sa renommée , l'assassiner dans son honneur. Ils auraient atteint ce but odieux si M. de Lally n'eût laissé un fil* digne de lui , un fils qui regarda comme la partie la plus chère de son héritage la pieuse obligation de venger la mémoire de son père, d'obtenir la seule réparation possible de l'erreur ou de la passion de ses juges , de démasquer ses calomniateurs, de le montrer à l'histoire, fidèle, généreux, attaché à ses devoirs, tel qu'il fut dans le cours d'une vie toujours agitée et souvent glorieuse , tel qu'on le vit dans les fers jusqu'à sa dernière heure. On
Jb l'abbé raynal. . ^47
apprit aiora que M. de Lally avait toujours servi la, France avec honneur et avec un dévouaient sans bornes ; qu'il avait surmonté , à force de mérite et de services > les- obstacles de plus d'un genre qui s'opposaient à son avancement ; que le maréchal de Saxe , le maréchal de Belle-Isle , le maréchal de Lowendal y rendaient justice à f éminence de ses talents ; que tous les braves de l'armée estimaient sa valeur ; que chacun de ses grades avait été le prix d'une blessure ou d'une action d'éclat ; enfin que la violence de caractère qu'on lui reprochait n'était autre chose que cette franchise, ou, si l'on veut, cette rudesse que donne l'habitude des camps, rudesse qui n'exclut aucun sentiment généreux, et qui est presque toujours un garant de loyauté. On sut que M* de Lally avait mis la puissance anglaise de l'Inde en péril, et qu'il aurait élevé la colonie française au plus haut point de prospérité, si la jalousie du gouverneur, l'ineptie et la cupidité des agents de la compagnie, l'incapacité d'un amiral, l'insubordination de quelques officiers supérieurs, l'indiscipline des troupes , les manœuvres des
248 V1B M OtTVllÀGt*
deux jésuites , n'avaient ou retardé où fait manquer ses opérations ; qu'abandonné à ses propres ressources , à sbn seul courage, il Savait cédé Pondichéri qu'après atoir fait les derniers et les plus glorieux efforts pour sauver cette ville. Ces vérités, exprimées avec éloquence, accompagnées de preuves incontestables , imposèrent silence à l'imposture; l'arrêt du parlement fut cassé , et la mémoire du comte de Lally judiciairement réhabilitée. Elle l'était déjà dans l'opinion publique. La seconde édition de V Histoire philosophique avait paru , lorsque M. le comte de Lally - Tolendal publia les mémoires qui justifiaient la conduite de son père, Raynal regretta vivement de ne lés avoir pas connus. Un jonr le hasard lui fit rencontrer l'auteur de ces beaux- mémoires ; il sfcmpwssa de lui témoigner ses regrets avec la franchise d'un honnête homme indigné d'avoir servi d'organe, involontaire à la calomnie (1).
( i ) Ce fut dans l'été de 1 79a que cette rencontre eut lieu. Us jour que M. le comte de Lally-Totaadâl
DB L'ABBé KAYNJTL. l^Q
Il promit solennellement .de rectifier nue erreur qu'il avait adoptée, comme Voltaire^ sur d*s rapporta menaougers. Les agitationb
avait "dîné en famille chez son ami M. Malouet, demeurant alors me d'Enfer, ce dernier, comme tfn sortait de table, reçut la visite de Raynal et de plu* sieurs personnes. M. Malouet proposa de faire une promenade dans le jardin du Luxembourg , sur lequel son jardin particulier avait une ouverture : la proposition fut acceptée. M. de LaJly étant resté en arrière , et Portant le dernier du petit jardin pour entrer dans le grand, M. Malouet, qui avait gagné les devants avec l'abbé Raynal, se retourna, et dit à haute voix au comte de Lally :
« Monsieur de Lally, avez-vous fermé la porte et pris la clé! — M. de Lally! s'écria Raynal avec transport, M. de Lally! » Puis, ^élançant vers le comte:
« Ha! monsieur, poursuivit-il, combien de fois j'ai désiré de vous rencontrer ! combien de fois j'ai formé le projet d'aller vous trouver, sans jamais oser l'exécuter! Vous m'avez traité sévèrement dans vos écrits ; je le méritais : je vous ai blessé au cœur, récrivais
n5o YIB BT OUVEAGB»
révolutioqnaires gui surprirent la
de Raynal ne lui ont pas permis de dégager
'cette promesse. On a trouvé dans ses papiers
dans le camp de vos ennemis ; je ne vous avais pas lu. Quelle réparation vous faut-il? »
M. de Lally, touché de la franchise et des regrets de l'abbé Raynal , lui répondit qu'il serait plus que satisfait s'il avait la générosité de les publier un jour. L'abbé reprit avec la même vivacité ;
t C'est trop peu que des regrets , monsieur; une amende honorable, je le répète, je la dois au père et au fils. Elle ne me coûtera pas envers le héros de la nature , devenu le héros de la patrie. »
M. de Lally, prenant alors les mains de Raynal, lui dit d'une; voix émue : . *
« Monsieur, je ne sens plus dans ce moment que la reconnaissance due à l'homme de génie qui , le premier après Voltaire, a foudroyé l'arrêt meurtrier de mon père. Promettez-moi de rendre publiquement à son caractère la même justice que vous avez rendue à son innocence, et je vous jure de tout mon cœur au-
DB i/ABBÉ EAYNAL. 25 1
des noies à ce sujet et des observations qui seront publiées dans une des livraisons subséquentes de VHistoire philosophique.
J'ai dit que la révolution de l'Amérique septentrionale fixait alors l'attention de l'Europe ; jamais événement ne produisit une sensation plus vive , ne réveilla plus de craintes, d'espérances, de vœux contraires. Les amis
tant d'amitié que vous m'avez inspire malgré moi d'admiration. »
Raynal promit solennellement ce qu'on lui demandait. M. Malouet , les yeux pleins de larmes , prit la main du comte et celle de l'abbé, et les joignit dans' les siennes en disant :
« Je réponds de tous deux à tous deux. Vous vous embrasserez chez moi ; maintenant, promenons-nous et ne faisons pas scène , car on commence à nous regarder beaucoup. »
Cette anecdote est consignée dans une lettre écrite par M. le comte de Lally-Tolendal au feu comte Portai*.
a5a vi* *T OUVEAG»
de Ja raison el de la justice comprirent aiissht<5t qu'il s'agissait moins de l'indépendance particulière de l'Amérique dti nord que Ae l'émancipation générale et graduelle de tous las peuples cif ilisés. Il s'établissait une latte de principes dont l'issue devait exercer mit l'avenir une influence directe et irrésistible; L'ancien continent tressaillit h ces grands noms de liberté et de patrie qui parlent avec tant d£ force à l'imagination, et qui remuent si profondément les cœurs généreux. Tous les hommes que fatiguait l'opposition, si manifeste dans la plus grande partie de l'Europe, entre des moeurs nouvelles et des institutions usées par le temps ;. tous ceux qui croyaient qu'il n'existe de devoirs que là où les droite légitimes sont reconnus ; enfin tous les philosophes dont la voix éloquente sollicitait depuis un siècle l'affranchissement de la pensée, la tolérance religieuse, l'égalité civile, applaudirent à cette déclaration d'indépendance, qui leur parut un arrêt solennel de la destinée.
Raynal fut un des premiers à offrir le tribut
Dfr^ÀtfBé BATNAIi. i53
dates lumières aux législateurs qui fondaient ce nouvel empire* L'ouvrage qu'il composa sur cet important sujet est plein d 'observations judicieuses. Les écrivains même qui combattirent quelques unes de ses propositions rendirent justice à la pureté de ses principes et k la bauteur de ses vues. Rayûûl ne connaissait peut - être pas asaçz le peuple anquel il adressait des conseils : ce peuple étdtt formé pour la liberté , lorsqu'il réclama et <^> tint son indépendance. Cette rëmarquettrffit pour expliquer le peu de résistance intérieure qu'il éprouva , et la stabilité de ses iastitutione politiques. Ce sont les résistances toujours inutiles qui précipitent la marche des révolutions 9 et jettent les peuples hors des limites de la liberté.
Raynal avait sollicité et obtenu la fin de son exil ; mais à peine son séjour fut-il fixé dans le midi de la France , que commença cet ébranlement de l'ordre social dont nous éprouvons encore les secousses, et qui ne cessera que lorsque les loîaet les institutions seront parfaitement d'accord avec nos mœurs,
a54 * IB ET ouvra#bs
nos besoins et nos intérêts. Raynal , dont te cœur était plein d'humanité , ne put voir sans ioiignation les premiers excès de la licence. Il s'aperçut que, pour commettre ou absoudre des crimes , on abusait des "principes de h philosophie , comme les fanatiques ont tant de fois abusé des préceptes de la religion. Il adressa à l'Assemblée constituante une lettre dh il lui parlait des dangers de l'exagération , et lui marquait la route qu'elle aurait dû tenir. C'était la voix d'un sage qui s'élevait au milieu du choc des intérêts divers , du déchaînement des passions opposées : elle ne fut point entendue. Quelques personnes ont pensé, d'après cette lettre 9 que Raynal avait abjuré les principes , dont la défense et le développement avaient occupé sa vie entière. Rien ne justifie une telle opinion. Raynal avait trop de bon sens pour confondre l'abus avec l'usage ; la philosophie ne lui paraissait pas plus responsable que la religion des excès qu'on peut commettre en leur nom.
Depuis cette époque 9 Raynal s'occupa constamment à recueillir de nouveaux
db l'abbé haynal. q55
air le commerce et ^'industrie des deux mondes ; il ne vivait pins , pour ainsi dire , que dans ses ouvrages ; leur perfectionnement était l'unique objet de ses soins. Bienfaisant par caractère , il avait épuisé la plus, grande partie de sa fortune en dotations à diverses académies, pour l'avancement des lumières , et en actes d'une charité éclairée. Les bénédictions du pauvre consolaient sa vieillesse délaissée , et ranimaient un cœur brisé par le spectacle des maux de son pays plus que par ses propres infortunes. Accablé par l'âge et les infirmités , il chérissait la retraite , et ne voulut point en sortir lorsque le ministre Benesech lui fit part de sa nomination à l'Institut national.
« Ceux de ses membres qui ont bien voulu m 'appeler à eux, répondit-il, ignoraient vraisemblablement que la campagne est depuis long-temps mon séjour unique, que j'ai quatre-vingt-trois ans, et que des infirmités habituelles me rendent, incapable de toute occupation suivie ; .mon devoir est d'informer la
société de ces particularités , afin que , si cela