PAR C. F. DE VOLNEY
Si te ruines des antiques monuments , si les débris des cites jadis florissantes, nous inspirent un si vif intérêt, c'est qu'elles rappellent \ tout à la fois la force de l'homme et sa faiblesse, la création et le néant. Ces deux idées extrêmes s'unissent par une foule d'idées intermédiaires qui embrassent toute la destinée humaine. Ainsi, l'aspect de Garthage ren- \
versée dans la poussière retraçait à Marius l'inconstance de sa propre fortune. Les plus graves , les plus utiles leçons de morale et de
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politique, sont gravées sur les raines des «npires ; mais il ^'appartient qu'à la philosophie de les comprendre et au génie de les tmduirç. Les grandes raines sont muettes pouf l'homme dégradé par la servitude et privé d'énergie intellectuelle. Les fakirs de l'Asie errent avec une stupide indifférence sur les décombres de Persépolis, comme les fakirs de l'Occident sur les nobles débris du Capitole» Ces monuments d'une grandeur évanouie ne parlent avec éloquence qu'aux âmes élevées , qu'aux esprits éclairés par les lumières de l'expérience et par celles de la raison.
Nul philosophe, nul écrivain , n'a été mieux inspiré par la. contemplation d'un tel spectacle que M. de Volney. Il avait quitté l'Europe , où le. génie de la civilisation luttait contre l'esprit ténébreux de la barbarie , et parcourait ces contrées mémorables où l'homme éleva pour la première fois un regard intelligent vers les cieux , et y découvrit quelques vérités défigurées dépuis par tant d'erreurs. L'aspect de ces provinces qui jadis furent les royaumes d'Egypte et de Syrie
l'affligea sans l'étonner : car il suffit desavoir qu'un peuple est livré au despotisme religieux et politique pour 4tre sûr qu'il y a tyrannie d'une part , et misère de l'autre.
« Chaque jour , dit M. de Volney, je trou* vais sur ma route des champs abandonnés , des villages déserts , des villes en ruines -, souvent je rencontrais d'antiques monuments, des débris de temples , de palais et de forteresses, des colonnes, des aqueducs , des tombeaux ; et ce spectacle tourna mon esprit vers la méditation des temps passés, et suscita dans mon cœur des pensées graves et profondes. »
Le voyageur s'était rapproché de la partie du désert où s'élevait cette magnifique Palmyre, dont les souvenirs et les vastes ruines ont traversé les siècles ; il voulut connaître par lui-même les restes si vantés de cette ville, autrefois célèbre par l'activité de son industrie et la beauté de ses monuments. Après avoir traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres , il aperçut dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante, oc C'était , ajoute-
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t-il , une multitude innombrable de superbes colonnes debout , qui , telles que les avenues de nos parcs , s'étendaient à perte de vue en files symétriques ; parmi ces colonnes -étaient de grands édifices , les uns entiers , les autres demi- écroulés ; de toutes parts la terre était jonchée de semblables débris , de corniches , de chapiteaux , de fûts , d'entablements , de pilastres , tous de marbre blanc , d'un travail exquis. Après trois quarts d'heure de marche le long de ces ruines , j'entrai dans l'enceinte d'un vaste édifice qui fut jadis un temple dédié au soleil j je pris l'hospitalité chez de pauvres paysans arabes qui ont établi leur chaumière sur le parvis même du temple , et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d'ouvrages. »
Chaque jour, notre voyageur visitait quelqu'un desmonuments qui couvraient la plaine.
Un soir qu'il s'était avancé jusqu'à la dallée des Sépulcres, il monta sur les hauteurs qui la bordent , d'où l'œil domine à la fois l'ensemble des ruines et l'immensité du désert.
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a Le boMI f dit- U, venait de se cracher ; va bandeau rongeâtre marquait encore sa traoe à rhorizon lointain des monta de la Syrie ; la pleine lnne , à l'orient , s'élevait sur on fond bleuâtre , aux planes rives de l'Euphrate ; le eiel était pur , l'air calme et serein ; l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres ; la fraîcheur naissante de la nuit cal* mait les feux de la terre embrasée ; les pâtres avaient retiré leurs chameaux ; l'oeil n'apercevait plus aucun mouvement sur la plaine mqnotone et grisâtre ; un vaste silence régnait sur les déserts ; seulement , à de longs intervalles , on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals.
L'oipbre croissait , et déjà , dans le crépuscule , mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des
murs Ces lieux solitaires , cette soirée
paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L'as* pect d'une grande cité déserte , la mémoire dos temps passés , la comparaison dte l'état présent , tout éleva mon cœur à des hantrs pensées. Je m'assis snr te tronc d'une hante
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colonne j et là, le coude appuyé sur le genou , la tête soutenue sur la main , tantôt portant mes regards sur les déserts , tantôt les fixant sur les ruines , je m'abandonnai à ttae raréfie profonde. »
La méditation du philosophe se porte d'abord sur la comparaison de l'état actuel de Falmyre avec et qu'elle fut jadis. Le contraste qui en résulte est peint des plus vives couleurs. Cette ville reparaît sous les pinceaux de l'écrivain animée par le commerce , embellie par le génie des arts , et puissante par la sagesse de ses institutions; ensuite il nous la montre ensevelie comme un lugubre squelette, sous les sables brûlants du désert , ne conservant de son antique grandeur qu'un nom t*~ cueilli par l'histoire , et quelques débris , objet d'une stérile
<k Gomment s'est éclipsé tant de gloire ? s'écrie le sage observateur comment se sont
anéantis tant de travaux ?..., Ainsi donc périssent les ouvrages des hommçs! ainsi s'évanouissent les empires et les nations ! r>
Le voyageur , cédant à une première im pression d'étonnement et de douleur, accuse le sort de ces terribles catastrophes; il lu semble que rhomme.est condamné à une lutte inégale contre une aveugle et inflexible destinée ; il pense , comme le vulgaire , que ce sont les décrets d'une justice céleste qui s'accomplissent, et il désespère de sonder les profondeurs d'une divinité mystérieuse et redoutable dans ses vengeances.
* Ces ici que finit la partie historique du livre des Ruines. L'auteur , plongé dans ses hautes méditations , suppose qu'un de ces génies avec lesquels l'imagination des Orientaux est depuis long - temps familiarisée Un apparat t sous une forme fantastique.
« Tout à coup, dit- il , à ma gauche , dans le mélange du clair obscur de la lune , au travers des colonnes et des ruines d'un temple voisin , il me semble voir un fantôme blanchâtre , enveloppé d'une draperie immense , tel que l'on peint les spectres sortant des tombeaux. »
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C'est ce génie qui , n'étant soumis ni aux faiblesses ni aux erreurs de l'humanité , se charge de dissiper les doutes du voyageur , d'éclairer son esprit , de fortifier sa raison , de lui révéler le secret de la misère et de la prospérité des peuples. Cette évocation , parfaitement assortie au lieu de la scène et aux grands objets que l'auteur va traiter , est une idée heureuse ; elle lui fournit des mouvements dramatiques et des ressources de composition sans lesquels il eût couru les dangers de la sécheresse et de la monotonie.
Le génie prend la parole, et commence par repousser cette opinion impie qui calomnie la Providence, en lui attribuant les calamités qui pèsent sur les nations.
« Lorsque la guerre , dit-il , la famine* la peste , ont moissonné If s hommes , si la terre est restée déserte , est-ce Dieu qui l'a dépeuplée ? est-ce son avidité qui pille le laboureur, ravage les champs producteurs , et dévaste les campagnes , ou est - ce l'avidité de ceux qu\ gouvernent? Est-ce son orgueil qq> suscite des