‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 30 sur 32 · PAR M. AIGNAN · texte numérisé non relu

PAR M. AIGNAN

Les abus intolérables qui s'étaient introduits dans l'église romaine, l'ambition des papes» le relâchement de la discipline ecclésiastique , l'ignorance superstitieuse des moi* nés , la corruption presque générale du clergé , produisirent, dans le seizième siècle, une révolution dont les conséquences ne sont peutêtre pas encore épuisées. Cette grande révolution ne fut point une révolte subite des es-

prits : les premiers indices de la liberté de» opinions datent du quatorzième siècle (1); les écrivains dont les travaux contribuèrent le plus glorieusement à la renaissance des lettres furent aussi les premiers qui accusèrent le faste , la mollesse et la cupidité des princes de l'église. Le Dante et Pétrarque se signalèrent dans ces premières luttes de la raison contre l'autorité. Ces deux poètes étaient cependant convaincus de la sainteté du christianisme ; mais plus ils avaient d'attachement pour la religion , plus ils déploraient des abus qu'elle condamne avec sévérité , et qui , malheureusement , affaiblissent son empire. Le Dante imagina une vengeance toute poétique ; il précipita plusieurs papes dans son enfer, et représenta l'état de l'église sous des couleurs si sombres, que l'imagination exaltée des premiers apôtres de la révolte n'a jamais été plus loin. Pétrarque, malgré l'aménité de

(i) Vie et pontificat de Léon X M par William Roscoé.

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soncaractère, partagea l'indignation du Dante. La cour pontificale est comparée dans on de ses sonnets à Babylone ; le poète déclare qu'il l'a quittée pour jamais , comme un séjour duquel toute pudeur est bannie , et où l'on ne rencontre qu'erreur et que misère.

Ce fut donc du sein même de l'Italie que partirent les premières protestations de l'esprit humain contre la superstition et l'intoléitnce. Que de malheurs , que de crimes , une sage politique eût épargnés à l'Europe ! Il dépendait du chef de l'église de prévenir les dangers d'un schisme , d'épurer le culte, de resserrer les Hens de la discipline , de rappeler les ministres de la religion aux vertus qu'elle recommande , à la modération , à l'indulgence , à la charité ; mais les souverains se laissent trop souvent devancer par les peuples; ils comprennent difficilement que le pouvoir le plus absolu a ses bornes et que les révolutions deviennent quelquefois inévitables. Alors les gouvernements doivent avoir le courage de les vouloir de bonne foi et de les faire eux-mêmes; alors ils ne se consument pas en de vai-

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nés résistances, et ne sont point emportés par le torrent.

Ces secrète de la politique , dont la révélation a- été accompagnée de tant de désastres , étaient ignorés an seizième siècle. On croyait que l'habitude du pouvoir garantirait suffisamment l'habitude de la sonmistfoti. Léon X siégeait sur le trtae pontifical. Ce pape Joignait un goût exquis à une magnificence recherchée ; mais, tandis qu'il appelait à sa cour le Renie des arts , et qu'il se livrait à tous les plaisirs, que la capitale du monde chrétien biillajt d'une splendeur nouvelle , un simple religieux , éphappé des ténèbres du cloître , donnait à l'opinion le mouvement qu'elle était préparée à recevoir, et qui ne devait plus s arrêter.

Luther commence par demander la ré»

forme de quelques abus : il est méprisé. Le mépris le rend irréconciliable ; il ose attaquer un pouvoir devant lequel les rois de l'Europe abaissaient leurs sceptres ; et , soutenu par Vo~ pinion, il sort vainqueur de ce combat en

apparence si inégal. Les fondra du Vatican grondent en vWn sut sa tète ; en vain Fardente inquisition déploie ses terribles moyens de conversion : les nouvelles doctrines triomphent de tous les obstacles , et la grande famille chrétienne est divisée peut-être sans retour.

Il n'en faut point douter , tee lurent les persécutions qui étendirent le schisme, et qui portèrent un coup mortel au despotisme de là cour de Rome. On ouvrait l'Evangile, où les piréceptes du christianisme sont exprimés avec une si touchante simplicité : partout on y trouvait la condamnation de cette politique impie et inexorable qui multiplie les bourreaux et les victimes. Non , ce n'est point la religion , si utile aux sociétés, si nécessaire au cœur de l'homme , qu'il tfaut rendre responsable de tant d'excès. Us prirent leur source dans l'orgueil forcené de quelques prêtres barbares, trop attachés à la figilre fu+ gitive de ce monde , trop avides de domination et de richesses. Gardons- nous d'oublier que c'est toujours au nom d'un Dieu de paix et

de miséricorde que l'inquisition aiguise s»

poignards et dresse ses échafauds.

L'esprit d'innovation avait passe en France, où il résista à tous les efforts de l'autorité. L'éditdei5o4> donné à Roinoraotin , défendit l'exercice de la religion réformée ; ce fut un crime de lèse-majesté de donner asyle à ceux qui la professaient. Ces mesures violentes n'eurent d'autre effet que de doubler la ferveur , et de multiplier le nombre des schismatiques ; ils se présentèrent en foule pour cueillir les palmes du martyre. Le parvis de Notre-Dame et la place de l'Estrapade furent long- temps couverts de leurs cendres.

« Mais , à côté de ces attentats contre l'humanité, rappelons, dit M. Aignan, le courage persévérant de la magistrature. Proclamons cet antique honneur de la robe, qui préféra les exils et les emprisonnements à de honteuses faveurs , et maintint contre les menaces et les séductions la pureté d'un ministère , le plus respectable de tous lors* qu'il est l'organe incorruptible de la justice

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el des lois, le plus dégradé lorsqu'il devient l'instrument passionné ou cupide des vengeances et des réactions. Des présidents et des conseillers citoyens , des procureurs et des avocats-généraux , noblement indépendants, multipliaient sans fruit leurs généreuses remontrances , lorsque le ciel , jetant sur cette malheureuse France un regard de pitié, opposa aux excès des persécuteurs, sous la faible jeunesse de François II , l'un des hommes dont l'humanité s'honore le plus , le chancelier de l'Hôpital. Cet apôtre de la tolérance couvrit les protestants de son manteau, et l'inquisition, qu'il étouffa parmi nous, réduite à concentrer ses fureurs au delà des Pyrénées, connut la différence du monarque catholique et du roi très chrétien. »

Le nombre des réformés était déjà devenu si considérable en i56i , que le gouvernement, inspiré par l'illustre chancelier , sentit la nécessité de régler leurs droits. Ils obtinrent l'autorisation de suivre les pratiques de leur culte, l'admission à tous les emplois, la faculté de s'imposer entre eux pour le salaire de

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leurs ministres et le soulagement de leurs pauvres, et enfin celle de s'assembler en colloques et en synodes , sous la surveillance d'un commissaire du roi : telle est la substance de redit de *56i.

Les protestants français auraient été trop heureux si les lois qui les protégeaient n'araient eu pour ennemi secret le pouvoir même qui devait les faire exécuter. Bientôt on n'accorda plus aux réformés qu'une protection illusoire ou perfide. De fougueux missionnaires parcouraient la France ; partout où ils portaient leurs pas, le fanatisme sortait de la poussière , la paix publique était compromise, de hideuses superstitions défiguraient les vérités sublimes du christianisme ; les accents de la haine , les cris de la vengeance et des voeux homicides , invoquaient l'infernal génie des discordes civiles. Les protestants , désignés aux fureurs populaires, n'eurent enfin d'autre asyle que le désespoir.

<c Le peuple, dit Mézerai , leur courait sus aux endroits où ils étaient les plus faibles ; et

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eo ceux où ils pouvaient se défendre , les gouverneurs se servaient de l'autorité du tôt On les massacrait impunément ; en ne les rétablissait pas dans leurs bieps et dans leurs charges. Enfin on avait conspiré leur raine avec le pape , la maison d'Autriche et le duc d'Albe. »

Il faut savoir gré i M. Aignan de la réserve qull s'est imposée en l'abstenant de retracer les détails des massacres effroyables qui etlfrent la religion pour prétexte , et l'asservissement des consciences , les dépouilles des malheureuses victimes , et l'exercice d'un pouvoir illimité : pour objet: 11 indique en passant les «anglantes journées qui couvrirent la France d'épouvante et de deuil, et ne s'arrête pas Brème sur le honteux monument que consacra Grégoire XI H en l'honneur de l'assassinat.

U traverse rapidement toutes ces horreurs , pour arriver au règne bienfaisant de Henri 1 Y, pareil & ces voyageurs qui , s'échappant d'un climat frappé de la peste , osent à peine respirer jusqu'à ce qu'ils aient atteint un air plus salutaire et des cieux plus doux.

L'édit de Nantes , cet acte de réconciliation que Henri IV appelait avec amour mo* édii , mit un terme aux persécutions , et fixa l'état des protestants en France. M . Aignan noqs en a donné la substance* Il accorde aux protestants le libre exercice de leur col Ce , en les assujettissant toutefois aux rites extérieurs de la religion romaine «Quant aux consistoires, aux colloques et aux synodes , soit provinciaux , soit nationaux , le roi veut qu'il se tiennent sous son bon plaisir. Il accorde aux réformés, outre la permission de lever des taxes sur eux-mêmes , un secours annuel de quarante mille écus. Il donne à leurs ministres des traitements et des privilèges ; leurs écoles, leurs collèges, leurs académies , ne les privent point de la faculté d'être admis dans les établissements des catholiques ; ils jouissent de tous les droits de citoyen ; tous les officiers , toutes les dignités de l'état, leur sont accessibles, leurs pauvres et leurs malades sont reçus dans les hôpitaux comme ceux des catholiques. Dans plusieurs parlements du royaume sont établies des chambres composées d'un nombre égal de catholiques et de

protestants , pour rendre à tous une justice impartiale. Enfin , des places de sûreté' sont laissées aux réformés pendant huit ans j et , ce que l'édit ne porte pas , mais ce que la tolérance autorise , ils tiennent , en présence des commissaires du roi , des assemblées politiques où sont rédigés les cahiers de leurs besoins , et ils ont à la cour des députés généraux chargés d'en mettre le précis sous les yeux de Sa Majesté.

« Si quelque chose , dit M- Aignan , pouvait ajouter à l'amour de tout bon Français pour la charte de son pays , pour cette législation équitable , dont la pratique fidèle garantit l'égalité politique , et doit un jour amener l'union de tous , c'est la comparaison avec les meilleures lois dessou v erains auxquels cette boussole a manqué. Assurément l'édit de Nantes est un modèle de sagesse pour le temps où il a paru ; mais que d'imperfections ne renferme-t-il pas! 11 accorde aux protestants trop et trop peu : trop peu par ces rites extérieurs d'un autre culte auquel il asservit leurs consciences ; trop , sans doute , par ces forteresses

dont il les rend dépositaires , et par ces semblées politiques et celte représentation spéciale dont il les gratifie. C'est le rapprochement 4e deux peuples , et non la fusion de deux partis. Ah! les protestants, qui tiennent pour principe de leur croyance que l'figlise doit être dans l'état, auraient échangé de bon cœur ces garanties démesurées contre la sécurité d'une éternelle et régulière protection. »

Qu'on oie permette à ce sujet quelques réflexions. Tel est le • malheur des monarchies absolues , que les lois les plus salutaires dépendent , pour leur durée , du caprice des hommes. Un monarque qui -connaît la véritable gloire, et qui aime ses peuples, leur donne de sages lois. Elles sont exécutées pendant son règne , et les citoyens bénissent une autorité tutékire , quoique sans limites. Mais les bons rois ne sont pas immortels. Le monarque législateur subit la loi commune , et descend dans la tombe au milieu des larmeset des regrets universels. Si le pouvoir absolu , dont il faisait un si digne usage , passe à un

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prince inhabile , corrompu par les préjugés ou par la fortune > l'ouvrage du règne précèdent est bientôt renversé. Des conseils imprudents ou perfides séduisent le nouveau roi ; l'idée que ses fantaisies sont sacrées Féblouit et l'égaré ; il cède aux tentations dû despotisme , et se met peut-être au nombre de ces tyrans que l'implacable histoire dévoue aux malédictions du genre humain. De là vient que les gouvernements absolus sont , de tous , les plus sujets aux révolutions. Tout change ou se modifie de règne en règne j il n'y a plus de Joi fondamentale que cet axiome de la servitude : Si veut h rai , si veut la ht.

Il n'en est pas ainsi dans les monarchies constitutionnelles , où les droits du prince , ceux des citoyens , et leurs devairs réciproques y sont invariablement fixés. C'est alors seulement qu'il existe un pacte social , obligatoire pour le monarque et pour le peuple.

Qu'un prince élevé dans les maximes de l'obéissance passive et du pouvoir absolu vienne, dans un tel état de choses, à monter sur le troue , l'intérêt personnel , ce grand mobile

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