‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · J)K LA FRANCS · texte numérisé non relu

J)K LA FRANCS

grâces. L'antiquité n'offre aucun modèle en ce genre ; il est l'un des bienfaits de l'esprit philosophique appliqué aux arts d'imagination. Voltaire porta le même esprit dans ses pièces fugitives , auxquelles on ne peut rien comparer. De l'abandon sans négligence , tm naturel .exquis , des pensées fines , revêtues des charmes de l'harmonie , une mesure parfaite dans le ton et dans la manière : tout s'y réunit pour plaire à l'esprit , pour satisfaire le goût et charmer l'imagination. Ces poésies légères le délassaient de ses grands travaux , et ces délassements étaient encore de6 titres de gloire.

Ce fut aussi dans la retraite de Cirey que Voltaire composa ce poème unique dans son genre , où il a lutté contre l'Àrioste et , déployé le talent le plus flexible. On y trouve sans doute des traits licencieux. La morale les réprouve; le goût, moins sévère, ose à peiue les condamner. Mais que je plains les censeurs qui , sans pitié pour les écarts du génie, réservent leur indulgence pour la médiocrité ! il faut le plaindre lors-

qu'il s'égare , mais il ne faut pas le proscrire.

Laissons Voltaire au sein de l'amitié préparer de nouveaux tourments à l'envie, et jetons un coup-d'œil sur les progrès des sciences, qui cessent d'être étrangers aux progrès des lettres ! A peine Newton a-t-il découvert la loi de l'attraction et le calcul de l'infini , que la marche des sciences devient-plus assurée et plus brillante. La langue algébrique se simplifie et se généralise. On ne conçoit plus de grandeurs inaccessibles à l'esprit humains La philosophie sort du monde intellectuel, se place devant nous, et travaille sous no6 yeux à l'avancement des arts. Les savants descendent des hauteurs de l'abstraction pour s'occuper de nos besoins, et les rayons des sciences, viennent tous se réunir dans un centre commun d'utilité. Le gouvernement Luimême cède à l'impulsion générale : il fait mesurer un degré du méridien sous le pôle , un autre sous l'équateur, et l'on va chercher à grands frais aux extrémités du monde une vérité que la méditation avait révélée a Newton.

Des botanistes français s'éloignent de leur patrie , et reviennent de toutes les parties du monde chargés de richesses végétales conquises à travers mille obstacles et mille dangers. L'art de la navigation se perfectionne avec la science de l'astronomie. Des établissements utiles se multiplient dans nos cités. Partout on observe avec méthode , on poursuit la nature avec persévérance; les faits s'accumulent, et attendent le génie qui doit pénétrer leurs rapports, les coordonner entre eux , et en faire jaillir des vérités générales , des théories lumineuses.

À cette même époque, l'érudition se tourne vers l'Orient. Une nouvelle science est créée. De savants a missionnaires portent en Asie les \\\ idiomes et les opinions mobiles de l'Europe , et renvoient en Europe les opinions et Jps idiomes immobiles de l'Asie. Une langue perdue, l'éthiopienne, est retrouvée par Fqprmont; il parcourt l'Orient, et recueille une foule d'inscriptions antiques, langue mystérieuse des tombeaux, qui révèle souvent des vérités oubliées.

3o TABLEAU LITTERAIRE.

Depuis la mort de Philippe, les mœurs publiques avaient éprouvé quelques changements. La corruption commençait à rougir de ses excès, la gloire militaire avait été reconquise par la valeur française, et le noble sentiment du patriotisme s'était réveillé dans les cœurs. Les hommes de lettres a*

vaient accéléré cette révolution par l'exemple de leurs vertus et par l'influence de leurs talents.

L'administration pacifique du cardinal de Fleury avait aussi influé sur l'esprit et les mœurs de la nation . Ce prélat , dont la timidité naturelle croissait avec l'âge , n'avait opposé qu'une faible résistance à l'introduction des idées nouvelles. 8a haine pour la philosophie était souvent distraite par la haine plus vive qu'il portait au jansénisme. Il n'aimait ni les lettres ni ceux qui les cultivaient a^c honneur ; mais les écrivains renommés à cette époque pensaient moins à flatter les grands et à poursuivre la fortune qu'à se concilier l'estime et la reconnaissance de la nation.

OB LA FRANCE. 3l

Après la mort du cardinal de Fkury, la littérature pendant quelques années ne produit rien au dehors : l'esprit humain , comme la nature, dérobe son travail intérieur aux regards vulgaires. Le siècle recueille toutes ses forces pour prendre un essor plus libre et plus élevé.

Une terre étrangère couvrait la* cendre du célèbre et malheureux Rousseau. Massillon , |\[ illustre par soif éloquence et par ses vertus , avait terminé sa vie dans l'exercice des de-, voira apostoliques. De tous les débris du siècle de Louis XI Y, il ne restait que Fontenelle, qui , dans une vieillesse honorée , conservait encore les grâces de son esprit et la sérénité de son caractère. Il semblait n'attendre que le développement? complet de la raison humaine pour aller rejoindre la grande génération dont il était le seul représentant.

Cependant tout est prêt pour le mouvement général que les Français vont recevoir.

Les lumières ont pénétré jusqu'au fo»d des provinces et même jusqu'à la cour; mais la

philosophie s'est arrêtée au pied du trône. Ce n'est plus le souverain , c'est le peuple qui distingue les talents et protège les lettres.

Tout à coup Montesquieu sort de la retraite, un chef-d'œuvre à la main; un jour nouveau se lève, le6 esprits s'enflamment, le siècle va briller de tout son éclat. Quelle époque, quel peuple vit jamais commencer à la fois tant de travaux utiles , paraître de plus grands talents! C'est Voltaire, qui défend la cause du goût, perfectionne l'histoire, réveille la scène tragique par de nouveaux chefsd'œuvre, et parcourt le cercle des connais* sances humaines, comme un souverain qui visite son empire; c'est Montesquieu, qui développe le principe des lois et la nature des gouvernements, apprend aux^peuples et aux souverains quels sont leurs intérêts et leurs devoirs réciproques , et d'un burin sublime grave en traits vengeurs l'histoire sanglante du despotisme; c'est l'historien de l'homme et le peintre de la nature, dont la pensée audacieuse saisit la grande chaîne qui unit tous les êtres, plane sur les destinées du monde

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physique, enchaîne le passé au présent, le présent à l'avenir , et découvre l'histoire des siècles, cachée sous leurs débris. Telle est la force du talent , tel est le pouvoir du style , que , tant qu'il s'agira de sciences naturelles , quelques progrès qu'elles fassent , à l'aide du tempset de l'expérience , Buffon sera toujours nommé le premier parmi les savants qui auront cultivé cette partie si importante des connaissances humaines. Sa marche est si ferme , son colorié si brillant , que les hommes même qui le surpasseront en science seront forcés de l'étudier, comme il étudiait lui-même Âristote et Pline. Buffon se livrait trop sans doute h l'esprit de système , il ne sut pas contenir dans de justes bornes sa vive imagination; mais ses systèmes ont un air de grandeur qui étonne, et, jusque dans ses écarts, on est forcé d'admirer son.

giinie. J

Mais quelle voix éloquente sort de la solitude et retentit* au fond des cœurs? La cendre de Fénelon s'est-elle ranimée? O pouvoir

IY. 3

irrésistible du génie! à sa voix, les passions se calment, les devoirs deviennent les éléments du bonheur , la vertu prend la fonde et le charme du sentiment , un cri général d'admiration se fait entendre; c'est J.-J.

Rousseau qui s'élance de la foule , apôtre et martyr de la vérité.

On s'est vainement efforcé d'affaiblir cette grande renommée. Plusieurs des ouvrages de Rousseau donnent l'idée de la perfection.

Quel nombre, quelle harmonie dans son style, travaillé avec tant d'art , et où l'art ne se montre jamais. Quelques Lettres de Julie sont peut -être les modèles de langage les plus parfaits que nous puissions citer. La Profeesion de foi du vicaire savoyard e^ aussi frappante par la beauté de l'expression que par la vérité des pensées. Lorsque le bon prêtre ces* d'argumenter , et s'élève à des contif* dérations morales, rien n'égale la majesté du langage et l'élévation des sentiments; c'est un hymne admirable à la Divinité.

Il a puisé , dit-on , dans Montaigne : cela

est vrai ; mais on peut loi appliquer le mot de La Bruyère sur Boileau : ce II semble créer lès pensées d'autrui. »

L'impulskm donnée par ces grands hommes se communique à tontes les parties des connaissances humaines. L'érudition, autrefois esclave des autorités , les pèse , les compare entre elles, et les soumet à la raison* Les éléments du langage , qui fixe les idées et sert même k les composer, sortent des té* nèbres scolastiques. Dumarsais remonte aux N principes sur lesquels les règles des langues sont établies. Condilbc trouve dans le discours l'analyse même de la pensée. Digne émule de Locke , il la poursuit dans tous ses modes, depuis la sensation qui lui donne naissance jusqu'aux sommets les plus élevés de l'abstraction. Procédant comme la nature, décomposant et recomposant sans cesse, il nous enseigne à rejeter les notions vagues , à saisir les rapports les plus éloignés des idées , et redresse l'entendement humain, faussé par la manie des systèmes et par une longue habitude de l'erreur.

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Deux écrivains célèbres, l'un philosophe calme, profond géomètre , l'autre doué d'une imagination vaste et ardente , entreprennent de rassembler dans un seul ouvrage toutes les connaissances que les hommes ont acquises et conservées depuis l'origine des sociétés ; ils réclament les secours des savants et des littérateurs -déjà connus par de bons ouvrages, et les fondements de V Encyclopédie sont jetés malgré l'opposition des préjugés, les clameurs de l'ignorance, et le déchaînement de l'envie»

Quelle était glorieuse pour la France , et consolante pour l'humanité , cette réunion de talents, cette ligue honorable du génie, dont l'unique but était de répandre les lumières et de renverser les dangereux systèmes de l'erreur ! De quel noble dévouement n'ont-ils pas donné l'exemple ces généreux écrivains qui, sans aucune vue de renommée ou d'intérêt personnel, se livraient aux travaux les plus pénibles , et s'exposaient à la haine d'un parti redoutable, pour laisser à la postérité un monument digne d'elle et digne de leur sjècle?

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Bacon avait senti le premier combien il importait au progrès des sciences et des arts de chercher les rapports qui les unissent , d'en déterminer les principes générateurs, et de reconstruire.en entier l'édifice de nos connaissances. Ce grand projet, ce vaste plan, qui paraissait au-dessus des forces de l'esprit humain , quelques fbilosophes du dernier siècle ont eu le courage »de le suivre et la gloire de l'exécuter. Sans doute l'Encyclopédie est encore loin de la perfection que le temps seul peut donner à un ouvrage de ce genre. Il suffit qu'elle soit devenue la propriété commune de tous les peuples et de tous les âges. Chaque génération y déposera des vérités nouvelles ; les sciences et les arts y seront désormais à l'abri des révolutions politiques et des outrages de la barbarie. Le premier effet de YEncyclopédie fut de révéler aux hommes de lettres le secret de leurs forces. Ils parurent dans le monde avec plus de confiance , et par des routes diverses ils* marchèrent tous au même but. Du concours de toutes les opinions il se forma une opinion publique dont l'influence invisible s'étendit même sur

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les actes du gouvernement. Le cri des opprimés parvint jusqu'au trône, la justice ne fut plus outragée impunément.

Cette époque nous présente un phénomène moral digne d'attention. Les mœurs publi ques recevaient alors une impulsion composée de deux niouvtment^^ontraires : d'un côté l'exemple du monarqpe et de la cour entraînait vers la corruption un peuple essentiellement imitateur ;-de l'autre , des écrivains courageux le rappelaient sans cesse à la pratique des vertus sociales. De là vient sans doute cette opposition qui existait alors entre les moeurs et les opinions. Les premières étaient dépravées, les autres étaient pures; l'on se livrait aux séductions du vice , et l'on respectait la vertu , fidèle image du combat perpétuel entre le bon et le mauvais génie.

Les effets de cette double impulsion se firent sentir même dans h littérature. Au-dessous de ces grands hommes dont toutes les pensées se dirigent vers uobut noble et utile on voit ramper des écrivain vendus aux pré-

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jugés , race envieuse » basse et maligne , que tout mérite afflige , que toute gloire offense , et qui , au milieu des chefe-d'œuvre créés par les Voltaire , les Montesquieu , les Rousseau , les Buffon , se plaint de la décadence des lettres et se nourrit de calomnie* Quelques uns de ces auteurs mercenaires pouvaient obtenir une autre renommée 9 et l'on regrette des talents avortés au sein de l'opprobre*

Mais nul obstacle ne peut arrêter le siècle . Autrefois j] n'existait entre les sciences et les arts que quelques points isolés deicommunication; où les anciens trouvaient des barrières, nous avons établi des rapports. La nouvelle philosophie a ramené toutes les vérités particulières au principe le plus général , ou plutôt eUe n'a fait de toutes les sciences qu'une science bien ordonnée ; elle a de plus vivifié les arts d'imagination.

L'histoire ne s'est plus bornée au récit des conquêtes et des révolutions politiques ; elle a considéré le moral de l'homme; elle a flétri les crimes de l'ambition; elle est

devenue la leçon des peuples et des rois.

La inorale est descendue sur la terre ; elle a réglé les passions au lieu de les anéantir. Loin de briser les liens que la nature a mis entre les hommes, elle s'est empressée de les resserrer ; loin de repousser la raison , elle a réclamé son aide , non pour enchaîner l'homme à ses devoirs , mais pour lui en inspirer l'amour.

Les découvertes des sciences ont enrichi la poésie. Des vérités nouvelles lui ont ouvert de nouvelles çrarces de beautés. Les trésors de l'histoire , l'étude des opinions et des inotfurs, la connaissance approfondie du cœur humain, ont alimenté la littérature. Les orateurs et les poètes ont enfin senti qde la Providence a tellement enchaîné l'homme à tout ce qui l'environne , que rien ne se passe dans les deux et sur la terre qui ne soit digne de fixer ses regards et son admiration. -

Cependant Voltaire et Montesquieu, en réunissant les lumières au génie , ont atteint le plus haut point de leurs succès et de leur

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renommée* Rousseau commence à s'élever auprètd'eux , tandis que dés hommes de mérite, quoique moins célèbres , servent leutfs contemporains en travaillant pour l'avenir.

Une mort prématurée venait de ravir aux lettres un de ces écrivains si rares en qui la Vertu semble faire partie du talent. Vauve- fsj nargues a parlé des devoirs , de la gloire , des arts , avec éloquence et sensibilité. Il fut malheureux , et ne se plaignit ni des hommes ni de la fortune. On ne lira jamais ses écrits , pleins d'une nfbrale consolante , sans avoir plus de confiance en soi-même et plus d'indulgence pour les autres.

Duclos jouissait d'une réputation méritée par quelques ouvrages estimables et par une sagesse de conduite qui ne se démentit jamais. Il avait dans l'esprit plus de justesse que d'étendue. Comme moraliste il est toujours ingénieux ; mais sa vue, bornée par les surfaces, qui changent sans cesse , ne saisit point les traits inaltérables et primitifs de la nature. Duclos a peint l'homme de son siècle , La

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Bruyère les hommes de toutes les conditions * Montaigne l'homme de tous les temps. •

Voltaire avait achevé le tableau du de Louis XIV; mais la gloire immense dont les lettres et les arts avaient environné cette grande époque déroba quelquefois à ses regards les erreurs du monarque et les faute£ de ses ministres. Plus heureux dans YBséai'' sur lêé mœurs si V esprit dès nations , il réunit les suffrages des lecteurs éclairés , et produisit dans la manière d'envisager et d'écrire l'histoire une révolution*salu taire. Il se forma une nouvelle école d'historiens dont jusqu'ici l'Angleterre a fourni les disciples les plus distingués. Voltaire régnait toujours sur la scène ; Ores te , Sémiratnis , Rome sauvée, Gengiskan, attestaient la puissance et la flexibilité de son talent dramatique.

Vous avez vu la comédie entrer dans le /M roman. Marivaux et La Chaussée mirent le roman sur la scène. Tandis qu'ils conspiraient, l'un par l'affectation de l'esprit, l'autre par l'abus du sentiment , k dépouiller Thalie

du plus beau de ses-privttéges , celui de flétrir les vices et de poursuivre les ridicules , deux comédies d'un genre différent, mais d'un grand mérite > enrichirent la scène. Gresset a peint des couleurs les plus vives cette habitude d'intrigues, cet esprit de dénigrement, plaisir des âmes corrompues et fléau de la société.

Piron , dans un accès de verve comique , conçut la Méiromanie. Rien de jplus ingénieux que l'intrigue et les situations de cette pièce , dont le halos', personnage imaginaire , est toujours actif, enthousiaste, original. Le style de Gresset est pur e t semé de saillies piquantes ; celui de Piron , moins correct, est plus rapide et plus élevé. Ces deux écrivains s'arrêtèrent à ce premier succès , comme si la composition d'un chef-d'œuvre eût épuisé leur talent.

Marivaux enlumina le roman comme la comédie. Il analyse les passions au lieu d'en peindre les effets ; mais, en observant le travailintérteur du cœur humain , il en surprend quelques secrets et en dévoile quelques ressorts. Prévôt , dans ses vastes compositions , s'approcha du merveilleux , et atteignit Fin-

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térêt. Voltaire créa lé roman philosophique, et le perfectionna. Zadig, Candide, l'Ingénu, Microméyas, sont des créations originales. Nul n'a mieux connu que Voltaire l'art difficile de plaire et d'instruire. 4 Nul n'a mieux, adouci « le passage du grave au doux , du plaisant au sévère ». Toujours naturel , toujours guidé par un^oût sûr, par une raison lumineuse , il arrache , en gg jouant , le atosque de l'im- * posture , corrige le#mœurs , apprécie les opinions , livre an ridicule les folies humaines , et rappelle les esprits aux principes d'une saine morale.

Quelle partie de la littérature n'a pas été fécondée par son heureuse influence? Les poésies légères de Bernard , de Desmahis , et même quelques morceaux choisis de Bernis, offrent l'agréable mélange d'une philosophie douce et d'une imagination riante. Déjà l'auteur du Méchant et Racine le fils avaient établi leur renommée. Le Vert-Vert, poème remarquable par la grâce du style et par la fraîcheur du coloris , la Chartreuse , et quelques épîtres de Gresset , vivront toujours dans

la mémoire des connaisseurs. L'étpde des poètes hébreux soutint le fils du grand Racine, et l'éleva même quelquefois , dans son poème de la Religion , à des beautés d'un ordre supérieur.

Pendant que le goût des lettres s'étend de plus en plus , et que les sciences se développent , la langue s'enrichit de termes heureux et de créations noqjrelles. Voltaire lui communique la grâce et la finesse ; Montesquieu lui donne de l'énergie et de la précision ««Pleine de chaleur et de mouvements passionnés comme l'âme de Rousseau, majestueuse, brillante comme le génie du Buffon , elle fournit des modèles dans tous les genres , et ne connaît d'autres rivales que les langues de l'antiquité. De nouvelles académies se forment dans les protides, entretiennent l'amour de l'étude , et favorisent l'essor des lettres. De toutes les parties de l'Europe les hommes distingués par leur rang ou par leur mérite viennent en foule au milieu de nous apprendre l'art de vivre , goûter les plaisirs de l'esprit , applaudir aux progrès des lumières. Des préjugés

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nuisibles disparaissent ; les disputes de mots, autrefois si dangereuses, sont livrées au mépris ; les savants portent dans le monde les vérités qu'ils ont recueillies dans la retraite ; les hommes de lettres y cherchent des conseils utiles et des critiques judicieuses; tous sont écoutés avec reconnaissance, appréciés avec discernement. Paris , rivale d'Athènes , voit la philosophie sacrifier aux Grâces, et répandre sur le commerce habituel de la vie plus d'agréments et d'intérêt. Nos annales littéraires conserveront le souvenir de ces sociétés justement célèbres où le mérite trouvait la vive chaleur de l'amitié , et non le froid orgueil de la protection ; où les actipns généreuses , où les pensées nobles , recommandées par le charme de la parole , étaient accueillies avec enthousiasme. Les femmes, dont l'estime fut toujours parmi nous la récompense #i génie comme celle de l'héroïsme , les femmes applaudissent aux talents; leur présence ajoute ma nouveau prix aux triomphes littéraires ; le désir de mériter leurs suffrages se mêle au désir de la gloire , et les âmes s'élèvent en même temps que les esprits s'éclairent. Il faut

M IiA VRAKCK. fy

le dire hautement à la gloire du siècle dernier, et à la honte éternelle de ces détracteurs, jamais l'amour des lettres ne fut plus souvent accompagné des sentiments généreux qui honorent l'humanité. Que ne m'estil permis d'arrêter votre attention sur les traits sublimes de bienfaisance qui font bénir la mémoire des premiers écrivains de cette époque ! Ils prouveraient que les lumières rendent les devoirs faciles , et qu'il existe une alliance naturelle entre les talents et la vertu.

Cependant la langue française fait chaque jour de nouvelles conquête soit dans les arts , soit dans les sciences; elle est généralement étudiée. Entre les causes qui contribuèrent à étendre l'usage du français , il faut compter l'expulsion des protestants. Plusieurs d'entre eux , Défugiés dans le nord de l'Europe , se recommandaient par leur savoir et leurs qualités personnelles. La proscription qui frappa ces savants modestes et laborieux n'atteindra jamais leurs ouvrages et leur renommée.

Bayle, Leufaat, Jfosnage, Saurin, perse- fS| cités dans leur ptUrie, servaient sa gloire en

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inspirant aux nations étrangères le désir de connaître et de parler la langue française. Elle devient bientôt familière à tous les hommes éclairés. Interprète de la politique , elle conserva le privilège acquis vers la fin du dixseptième siècle , celui de régler les intérêts des rois. Instrument de civilisation, elle adoucit les mœurs des peuples en leur communiquant des principes d'urbanité , de goût et de morale , puisés dans nos meilleurs écrivains. Une souveraine du nord, douée des talents qui font la grandeur des princes et des peuples, Catherine l'introduisit dans sa cour. Le héros du siècle, Frédéric, lui confia le dépôt de ses pensées , et voulut s'associer à son immortalité. L'éclat de notre littérature forçait à l'admiration les peuples rivaux de la Erance. A l'époque même de nos plus grands revers militaires , la gloire nationale se réfugia dans le sanctuaire des lettres , couvrit de ses rayons les calamités publiques , et humilia l'orgueil de nos ennemis.

Un vif sentiment d'admiration et de reconnaissance me retient sur celte époque de

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notre littérature. Nulle idée pénible ne se mêle aux souvenirs qu'elle nous a laissés. A jnesure que nous approchons de la fin du siècle , la guerre devient plus vive entre les partisans des idées nouvelles et leurs adversaires. Les amours-propres s'irritent, les passions se heurtent ; et, dans cette secousse d'opinions opposées et d'intérêts divers, la littérature devient agressive, la vérité plus difficile à connaître, et peut-être à faire entendre.

Depuis que V Encyclopédie offrait aux hommes de lettres un ce/itre de réunion , il s'était formé une opinion publique qui, n'étant point dirigée parle gouvernement, ne respectait aucun abtfe et ne ménageait aucun préjugé. Les parlements et le clergé, jalouitde cette puissance rivale qui les enveloppait de toutes parts , se réunissaient contre gilc ; mais ces deux corps étaient divisés par des intérêts particuliers ;.>t leur s^liance peu sincère et peu durable ne produisait que des efforts infructueux. Voltaire et Rousseau se trouvaient surtout exposés à la haine de la

magistrature et aux anathèmes du sacerdoce, iv. 4

5o TABLBAU littéraire

Le premier résidait alors auprès de Frédéric. Ces deux grands hommes s'étaient trompés 9$t la nature du sentiment qui les entraînait, l'un vers l'autre. Ils honorèrent du nom d'amitié l'enthousiasme involontaire qu'inspire le génie. L'erreur cessa bientôt. Voltaire revint auprès du sol natal se fonder un empiré dans les lettres et dans l'opinion. Jamais souverain ne reçut une couronne élective d'un consentement plus unanime ; les hommes les plus éibtnents dans la littérature et dans les sciences furent les premiers à le reconnaître. Ferney devint la métropole de la philosophie. C'est là que Voltaire établit un centre de correspondance qui remuait tout les esprits. Il eut des princes pour flatteurs , des rois même pour courtisans; mais dans ce haut degré d'élévation , au milieu de ses immenses travaux , il n'oublia jamais de consoler le malheur , et de défendre les opprimés. Implacable ennqpi de injustice , il protégea de son influence les innocentes victimes du fanatisme , il confond^ les oppresseurs , et l'admiration se partageait entre ses beaux ouvrages et ses belles actions.

PB LA FRANCE. 5l

Rousseau, dont mille obstacles avaient jusque alors enchaîné le talent, porta dans la soin tude une indignation nourrie par une longue suite d'agitations qjpcures et d'efforts ignorés. Fatigué d'une existence qui le laissait confondu dans la foule , ne pouvant saisir la réalité du bonheur , il s'était réfugié dans un monde idéal. 11 conçut la Nouvelle Héloîse , et dévoila cette partie secrète du cœur, ces sentiments primitifs de la nature , dont le pouvoir de 4 l'usage nous défend l'expression naïve.

Quelle vive sensation ne dut pas exciter un homme qui , parlant avec autorité comme du haut d'une tribune ,' au milieu d'une société orgueilleuse de ses lumières et de sa civilisation , se plaisait à briser le talisman d'Àldne , à montrer le vice triomphant à l'abri des lois , la vertu méconnue , la nature outragée et le bonheur exilé dans les forêts ?

Rousseau fut sans doute plus utile par Feflfet de ses ouvrages que par les vérités qu'ils renferment • Mais en ne considérant ici que la force

et l'étendue de son talent, quel écrivain oserons-nous mettre au-dessus de lui ? quel orateur a mieux connu les routes du cœur humain , et s'est montré plus habile dans l'art de la persuasion? qui jamais a parlé des devoirs et des vertus avec plus d'énergie ? Ses pensées tombent dans le cœur en traits de feu. Le c Larme irrésistible de son éloquence enchaîne la réflexion , et vous livre sans défense à la séduction du génie. On peut rejeter quelques unes de ses opinions , on* peut gémir sur quelques erreurs de sa vie ; mais qui n'aimera le peintre de Julie , qui n'admirera l'auteur d'Emile ! Oui , par son rare talent , par ses vues philosophiques , par son enthousiasme pour la vertu , même par ses paradoxes , Rousseau est le Platon des temps modernes.

Éclairé par le succès sur le genre de son talent, Rousseau se recueille , et public V Emile , où plusieurs erreurs populaires sont attaquées sans ménagement. Les circonstances fa vorisent la hardiesse de l'auteur. Les institulions sociales fondées dans des temps. d'igno-

ranoe ne trouvaient aucua appui dans l'opinion. Les mœurs publiques, adoucies par l'influence des lumières, repoussaient une législation .informe et barbare. Un gouvernement sans force et sans modération ; des mi* nistres imprudents et avides; le haut clergé, riche des* biens du monde , pauvre de vertus évangéliques (i), et qui perdait en crédit ce qu'il gagnait en opulence ; des parlements séparés du trône et du peuple; une noblesse mécontente : tout annonçait la décadence de la monarchie. La nation encourageait avidement les idées cfe réforme , et se précipitait sans crainte vers un ^venir chargé d'orages.

Le succès de Y Emile alarma les autorités:

Rousseau fut obligé de fuir. L'ascendant de l'opinion publique le sauva d'un plup * grand

(i) Les devoirs du ministère ecclésiastique semblaient réservés à cette classe d'hommes vraiment Tes* pec tables connus sous le nom de bas-clergé.

54 TABLEAU UTTÉRAIHfi

dftoger. Il partit, rencontra partout la gloire, et ne trouva pins le repos. Une persécution qui n'était suivie d'aucun danger réel fut adore recherchée comme moyen de célébrité.

Des écrivains sans talent imaginèrent que l'exagération des nouveaux principes couvrirait leur médiocrité. La^jmilosophie, comme la religion, eut ses fanatiques. Une réclusion momentanée flattait leur ambition , et la Bas* tille devint pour eux le temple de la Renommée.

Il serait injuste de coiftbndre les philosophes dignes de ce «beau nom avec ces hommes qui, désespérant d'obtenir l'estime, se contentaient de la célébrité. Parmi les premiers la postérité nommera Mabli, qui ne sépara jamais k morale de la politique. Les Entrttif** de rhooion , et surtout les Obeer* ration* sur l'histoire de France, resteront parmi les ouvrages utiles.

A cette. époque, l'ac^tité des esprits s'accroît de plus en plus. Voltaire lui fournit encore de nouveaux aliments. Il donne Tan*

crède, adopte une descendante de Corneille, commente les tragédies de ce grand homme, défend Hélisaire, où la raison est quelquefois éloquente , et répand dans son Dictionnaire philosophique des pensées neuves , des leçons d'une haute sagesse, et les trésors d'une érudition éclairée par la critique. Tandis qu'on brûle ses livres à Paris, des hommes* de lettres et des souverains se réunissent pour lui élever une statue ; il fonde une ville, établit des manufactures, et soulève à son gré iqps les leviers de l'opinion.

Rousseau n'est point abattu par l'infortune. Attaqué par un prélat auquel il ne manquait d'autre vertu que la tolérance , il lui répond avec noblesse et modération. Il emploie l'ironie sans amertume ; il repousse l'insulte sans aigreur , et fait sentir à son adversaire qu'il existe un autre pouvoir que celui du glaive, une autre grandeur que celle des dignités.

C'est avec la même force, et non avec le même succès, qu'il avait voulu proscrire le

théâtre* On réfuta ses opinions sans égaler son éloquence. #

Les lettres continuaient d'étendre leur domaine. L'Académie française , profitant des circonstances qu'elle avait contribué à faire naître , offre aux talents un but utile y et donne à ses concours annuels plus d'importance M et d'éclat. Thomas , qui se présente dans'cette nouvelle carrière, y triomphe d'abord sans rivaux. Ses Eloges renferment de grandes vues et des pensées fortes. Celui de Descartgs, le drame moral de Marc-Aurèle , et V Essai sur les éloges, seront toujours considérés comme des monumentsd'ane noble éloquence et d'une philosophie à la fois sage et courageuse. Les académies de province s'emparent de cette heureuse idée. Les hommes qui ont honoré ou servi la patrie par leurs talents ou leurs vertus reçoivent un juste tribut d'admiration et d'amour. Les écrivains illustres du siècle de Louis XIV sont dignement appréciés. Molière, do%t le talent avait eu besoin de protection, ne trouve plus que des admirateurs. Racine et Boileau triomphent

des jféventiôns léguées par Fontenelle à quelques médiocres littérateurs. Ce fut Voltaire qui le premier avertit la nation de tout le mérite de ces grands génies. Il défendit constamment leur gloire. Sentinelle vigilante, il se hâtait , à la plus légère invasion du mauvais goût, de donner l'alarme , et ralliait autour de lui les opinions et l'autorité des connaisseurs.

Il avait fondé une nouvelle école tragique.

Quelques uns (ferles disciples se distinguaient par d'heureuses tentatives. Guimond de la Touche , La Harpe , Saurin , Lemierrc , sans approcher des grands . maîtres de la scène, obtinrent d'honorables suffrages. Du fielloy fut mieux inspiré dans le choix de ses sujets que dans la manière de les traiter. Dès noms chers à la France attachèrent à ses productions un intérêt puissant. Le spectacle de l'héroïsme national commandait l'indulgence, protégeait les succès du poète 9 et fait encore pardonner à ses défauts.

Lorsque les jouissances du luxe, mieux con-

58 TABLBAU LITTÉRAIRE

nues, sont déduites h leur juste valeur; JfWsque la raison épurée ne voit plus que des ridicules dans les illusions de l'orgueil ; alors le spectacle des champs, les peines, les plaisirs, les espérances du cultivateur, les humbles scènes de la chaumière, cessent d'exciter un injuste mépris. Les arts s'emparent des tableaux de la vie chairipêtre. La poésie leur prête ses couleurs, et s'agrandit en peignant la nature.

Telle était la disposition des esprits lorsque (\| Saint-Lambert publia le poème des Saisons. Le succès répondit à son a^énte , et l'on rendit justice au poète , au philosophe , et à l'ami de l'humanité. Un autre poète rapporta de son commerce avec Virgile un talent fortifié par l'étude et une connaissance .profonde de Fart des vers.. Dans une langue accusée d'orgueil et de stérilité , il découvrit des trésors inépuisables d'expressions , et la força d'embellir des sujets que la haute poésie avait long-temps dédaignés. Les bons traducteurs en vers furent alors encouragés par l'estime publique. C'est surtout à l'épître touchante d'JSTrfloïse dérobée au génie de Pope queColardeau doit la place honorable qu'il occupe parmi

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les poètes #u dernier siècle. Des écrivains d'un mérite # rare donnèrent de. l'éclat ani traductions en prose. Les nouveau* historiens anglais passèrent dans notre langue avec l'énergie de le or style et l'étendue de leurs vues politiques. Les épopées étrangers furent conquises à notre littérature , et des muses jusque alors inconnuop s'étonnèrent et s'enor gu eillirent de pafterla langue adoptive Sx moOTe civilisé.

* Une nouvelle génération d'hommes de lettae* s'était formée à l'école de Voltaire et de Montesquieu. Ainsi, pendant que YEneyclopédie s'achève au milieu des obstacles, que Buffon par ses succès et par son enthousiasme contribue à l'avancement des sciences naturelles, que Jfbusseau cherche dans les passions des ressources pour la vertu, d'autres écrivains fixent sur eux l'attention publique. Bailly remonte à Iforigine de l'astronomie , écarte les voiles qui entourent son berceau, et trace dans ses diverses périodes les progrès de cette science. Helvétius examine l'homme dans ses rapports avec ses semblables; et, s'il se trompe

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en n'assignant qu'nn principe unique aux passons humâmes, il rachète cette eVreur par des vues neuves sur l'application de la morale et par le développement de plusieurs vérités utjjes. Raynal nous transporte sur le théâtre sanglant de l'ambition et de l'avarice européennes . Il ouvre les sources de la richesse et de la corruption des papples, et noua montre le commerce voyageanCMe dimatseoiplimats et semant partout dans sa course les 1 germes &k luxe et les bienfaits de la civilisation. Peu d'ouvrages ont plus remué les idées que V Histoire des deux Indes , et jamais elle ne sera méditée sans fruit par les philosophes et les hommes d'état.

• Comparez ces productions aux ouvrages de morale, de science ou de politique composés •sous le règne de Louis XIV, et vous pourrez juger combien la langue française avait acquis de souplesse et d'abondance dans l'intervalle d'un demi - siècle. L'idée seule de donner à un ouvrage de ce genre des formes de style éloquentes et variées aurait effrayé même les écrivains de Port* Royal , ces gifends maîtres

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dans l'art d'écrire. Mais , depuis Fontenelle , depuis l'union des sciences et de la littérature , la langue s'était tellement enrichie , qu'elle suppléait à tous les besoins du talent , et donnait des charmes aux matières les plus » arides. Quelle que soit l'opinion d'un lecteur ' sur les principes de Raynal et d'Helvétius , il serstforcé d'admirer dans l'un le mouvement, la chaleur, le nombre; dans l'autre, l'élégance, la grâce et la pureté du style.

Depuis que l'amour du vrai était devenu la noble passion de la littérature , le genre de l'oraison funèbre avait perdu de son prix et de son éclat. On rejetait avec dédain ces dangereuses exagérations de la parole qui flatte encore des cendres souvent méprisées , et veut soustraire à la justice des siècles la grandeur sans mérite et le pouvoir sans vertu. Si quel* quef oraisons funèbres de Beauvais , évéque N de Senez , sont venues jusqu'à nous , c'est qu'il n'a pas repoussé la saine philosophie, et qu'il a connu l'éloquence de la vérité.

Le genre d'éloges illustré par Fontenelle n'a-

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vait point dégénéré sons la plume de d'Alembert et de Condorcet. ils louaient sans flatterie , jugeaient sans prévention , et mettaient à leur place les hommes et les renommées.

Tournez vos regards vers le barreau , vous * verrez l'éloquence du prétoire se fortifier pair le secours des lettres et de la philosophie ;' des applications générales étendent l'intérêt des discussions judiciaires. Quelques magistrats intègres et courageux s'élèvent contre des maximes injustes d'administration , et dénoncent plusieurs coutumes barbares, derniers vestiges des siècles d'ignorance. Parmi ces dignes interprètes des lois , le peuple français nomme avec attendrissement Turgot et Malesherbes, dont la vie ne fut qu'un acte continuel de dévouement au bonheur de leurs concitoyens , et qui méritèrent la double renommée des talents littéraires et des luttes

vertus.

Le résultat des débats judiciaires que le talent original de Beaumarchais a rendus célèbres prouve à quel degré d'influence l'opi-

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nion publique était alors parvenue • Cet homme , sans appui , victime de la calomnie et de l'tyjusticé, fait- un appel éloquent à ses concitoyens , et bientôt il est couvert d'une égide impénétrable. Les traits envenimés de la haine» tombent sans force à ses pieds. Les juges, en voulant le perdre , assurent sa fortune , et Honorent en croyant le flétrir. Cette puissance de l'opinion s'était accrue par la faiblesse du gouvernement , les symptômes effrayants d'une crise politique s'annonçaient de toutes parts , lorsque le monarque trouva la mort au sein des plus honteuses voluptés , et transmit à son petit-fijf un héritage moins à recueillir qu'à conserver.

L'espérance couvrit d'un voile trompeur la terrible destinée du nouveau règne. Qdllqoes abus furent réformés ; des ministres intègres étonnèrent de leur présence et de leurs vertus une cour accoutumée à l'intrigue et à la corruption. On vit alors la littérature , interprète de l'opinion générale , applaudir aux choix du prince et à la sagesse de ses conseils. Le poète octogénaire de Ferney mêla ses der-

niera chants à ce concert unanime de louanges ; mais la monarchie se précipitait vers sa ruine , et les rênes de l'état furent encore ute fois abandonnées à des hommes sans énergie et sans talent.

Dès que l'ascendant de l'opinion publique ne fut plus contesté , les amis de Voltaire se réunirent pour faire jouir sa vieillesse de l'enthousiasme d'un peuple reconnaissant. Chargé d'ans et d'honneurs , il revint en triomphe , comme un nouveau Sophocle , au milieu de la nouvelle Athènes. Il est encore présent à votre souvenir , ce four si mémorable dans nos annales littéraires. L'envie n'osait élever sa voix ; on eût dit que le dieu des arts , exilé depuis long - temps , revenait sous les traits de Voltaire consoler la France. Affaibli par l'âge , épuisé par d'immenses travaux , il ne put supporter la vivacité de ses émotions.

Déjà le silence de la douleur succède aux bruyantes acclamations de la joie , aux transports de l'admiration; l'heure fatale est arrivée : tu meurs , Voltaire , mais ta gloire et ton nom ne mourront jamais ! La monarchie lit-

téraire finit avec lai; il ne se trouvait en France aucun homme assez fort pour dominer sur les opinions, et son trône resta vacant.

Le mauvais goût , dont il avait été le plus redoutable adversaire , ne tarda pas à se montrer avec audace. Rassasiés de chefs-d'œuvre, mais toujours avides de nouveautés , les Français reçurent avec trop d'indulgence des ouvrages médiocres , où la liberté de penser dégénérait en licence ; où la langue, prostituée , ne servait à colorer que des idées bizarres et des systèmes dangereux. Ce n'est point dans ces honteuses productions que l'avenir cherchera les traits qui caractérisent le dix-huitième siècle. L'application des principes philosophiques k tout ce qui peut intéresser le bonheur ou la gloire des sociétés , voilà ce qui distingue cette époque des autres âges célèbres dans l'histoire despeuples. La culture des sciences et des arts ne serait qu'un vain luxe , si les lumières ne rendaient les hommes plus sages et plus heureux : les grsgoris écrivains du dernier siècle ont senti cette vérité ; ils ont fondé leur gloire sur l'utilité de leurs travaux; ce

sont eux dont l'éloquence irrésistible a rendu l'enfance au sein maternel , aboli la torture , ajfeibli le préjugé des peines infamantes, affranchi la glèbe ; honoré l'industrie, réuni la morale à la politique, et créé la science du gouvernement.

L'un de ces hommes à jamais célèbres par leurs talents et par leur influence, Rousseau, victime d'une sensibilité exagérée , suivit de près Voltaire dansl'asyle inaccessible aux passions humaines. Ces deux pertes irréparables affligèrent les amis des lettres sans les décourager. Quant aux sciences, elles n'étaient plus arrêtées par l'esprit de système; les principes de Newton , les savants ouvrages de CondiUac , avaient éclairé leur marche. On ne fait plus un pas sans le secours de l'analyse et de l'expérience ; on ne sépare plus l'idée de l'expression ; toutes les vérités connues, liées les unes aux autres , produisent de nouvelles vérités également fécondes. Ainsi, des expériences de physique amènent la découverte de l'électricité, font tomber la foudre sur vm fil protecteur, dirigent l'homme au sein des

nuages, et jusque dans les abymes de l'Océan. La langue de la chimie est refaite , et. l'univers matériel mis ^découvert sous les yeux de l'observateur; Nrudition orientale continue ses savantes recherches ; les voyageurs philosophes nous font connaître les mœurs , les coutumes , les lois des nations étrangères ; la géométrie poursuit l'infini arec toutes les forces de l'esprit humain , et k navigation perfectionné^ recule les bornes de monde.

Les lettres étaient aussi cultivées avec ardeur et avec succès. Des talents déjà éprouvés poursuivent leurs travaux. Marmontel, dont Bélisaire et les Contes moraux avaient établi la réputation , se livre à des recherches utiles sur le principe qui doit animer les arts d'imagination ; Gilbert dégrade un beau talent par d'injustes satires; Collé, successeur légitime de Pannard , conserve dans ses chansons la bonne gaîté française; l'auteur de Warwiek et de Mêlante s'oppose au progrès du mauvais goût, mais il affaiblit l'autorité de ses jugements par les souvenirs de la haine et par le langage de la passion ; Beaumarchais

saisit le pinceau d'Aristophane , introduit sur la scène la satire des mœurs , des institutions sociales , et désole l'envie par un de ces succès qu'elle n'a jamais pardonnes. Un poète qui parait toujours original, même lorsqu'il imite , Ducis emprunte au génie britannique de nouveaux personnages et de nouvelles douleurs; il rapproche du spectateur les héros de la tragédie ; il établi t l'intérêt non-seulement sur la lutte des passions, mais encorg sur les maux qui affligent l'humanité. Une muse brillante et flexible assure à la poésie descriptive une existence durable, et séduit la critique même en bravant ses lois. Lebrun ranime la lyre de Pindare , ajoute à la hardiesse des pensées par l'audace de l'expression , et se place au-dessus de J.-B. Rousseau. L'émulation générale soutient l'intérêt des concours académiques. Plusieurs ouvrages couronnés annoncent des esprits supérieurs ; un, entre au* tres(i), qui, par la hauteur de ses vues, la

(i) M. Garât.

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fécondité de ses idées , l'élévation des senti ments , l'éclat et la force du style , a pris uu rang distingué parmi les écrivains éloquents et philosophes.

Cependant de jeunes talents se forment ; la muse de l'élégie réflpnd à l'invocation d'un nouveau Tibulle'(i); Thalic, depuis trop long-temps livrée à l'affectation du bel-esprit, reprend son masque et sa gaîté ; et si Molière n'a point de successeur , il trouve, au moins des disciples dont il peut s'honorer. Quel peuple ne compteny t parmi ses titres de gloire les ouvrages des deux célèbres écrivains qui fermèrent cette époque avec tant d'honneur (2). L'un y éclairant l'érudition par la critique, dispute aux siècles les débris de l'antiquité; l'autre reproduit sous ses brillants pinceaux les phénomènes d'qpe terre étrangère et d'un ciel inconnu. Celui-là nous ou*

(i).Parny. s-

(2) Barthélémy et Bernardin de Saint-Pierre.

vre l'école de Platon , la tribune de Démosthènes, et nous offre tout ce que la civilisation a produit de plus noble et de plus étonnant ; celui-ci nous charme par l'expression des premiers mouvements du cœur, par une philosophie douce , et par de fidèles descriptions de la nature. Tous deq*> à l'aide d'une fiction ingénieuse , s'emparent de nos esprits , et nous attachent à leurs narrations. Ainsi le talent ne connaît point de limites : il s'enfonce dans la nuit des temps, franchit les barrières qui séparent les mondes , et trouve partout des éléments de gloire et,des pensées utiles à l'humanité.

La crainte d'égarer l'attention, que j'ai voulu fixer sur les traits caractéristiques du dixhuitième siècle, ne m'a pas permis de multiplier les détaitosecondaires. Que de productions recommandables dans tous les genres , que de discours et d'éloges bien pensés et bien écrits, de mémoires judiciaires inspirés par la justice et l'amour de l'humanité, de compositions dramatiques, de traductions, de romans, de contes agréables, de poésies légères', ou-

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