‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 31 sur 32 · M&LM9G · texte numérisé non relu

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des actions humaines, lai apprendra bientôt que son autorité a des bornes qu'il ne peut franchir sans compromettre son pouvoir et la paix de l'état. S'il tend au despotisme , il trouve partout des résistances qui le repoussent dans la sphère de son activité constitutionnelle ; le glaive même de la force sebrisermit entre ses mains , et la liberté publique sortirait triomphante des attaques dirigées contre elle. Aussi la stabilité des lois fondamentales de l'état est-elle le plus grand bienfait des monarchies tempérées par des institutions libérales.

Appliquons ces réflexions générales à 1* conduite de Henri IV envers les protestants.

En promulguant l'édit de Nwtes, ce prince si digne de l'amour de tous les Français désirait sans doute qu'il servit de règle à ses sucées» seurs. Ce n'était point une mesure transitoire qu'il voulait prendre ; mais quelle assurance pouvait-il avoir de sa durée? qui lui répondait qu'à sa mort, le fanastisme persécuteur ne détruirait pas en un instant l'œuvre de la tolérance et de la sagesse. On peut penser que ces considérations si simules et si natuneUes

DE UTTiHATTTHR. $$j

se présentèrent à son esprit lorsqu'il accorda à ses sujets protestants , aux amis de 6on enfance , aux fidèles compagnons de ses dangers, cette représentation spéciale , ces forteresses de sûreté , qui pouvaient remplacer des garanties légales et inattaquables qu'il n'était pas en son pouvoir de leur donner.

Les espérances du bon roi furent trompées.

Il n'y avait point eu de fusion des deux partis, ainsi que l'observe judicieusement M. Aignan. Les protestants et les catholiques formaient deux peuples séparés, dont les forces avaient besoin d'élre réunies pour assurer la grandeur et la prospérité de l'état. Lorsque le cardinal de Richelieu , revenant au système de politique extérieure adopté par Henri IV, conçut le projet d'abaisser la maison d'Autriche , qui menaçait l'Europe d'une odieuse domination , il s'aperçut bientôt que les résistances de l'intérieur , fomentées par l'or de Madrid et les jalousies réciproques des deux communions, enchaîneraient son génie et feraient échouer tous ses plans. L'ambition inquiète de quelques seigneurs protestants lui

fournit un prétexte pour former les religionnaires à la soumission en leur enlevant leur» places de sûreté , et il ne manqua pas de le saisir avec empressement. Mais il était trop habile pour les abandonner aux fureurs et aux vengeances de leurs ennemis. Il respecta les dispositions essentielles de l'édit de Nantes ; et la France , suivant l'expression d'un historien anglais , fut le seul des états de VEurope où l'on vit l'exemple d'une tolérance ouvertement protégée .par les lois ( i ).

ce Ce grand homme d'état, dit M. Aignan, en parlant du cardinal de Richelieu, avait observé l'esprit naturel de calme et de soumission que les réformés puisent dans leurs dogmes et dans leur discipline; il se garda bien de vouloir tarir en eux l'une des sources les plus fécondes de la prospérité du royaume.

L'édit de grâce qu'il leur donna n'offrait rien de l'orgueil et de la sévérité d'un vainqueur.

(i) Hume 9 s history ofEngland.

DK UTTÉHATUEB. 389

Les bienfaits de l'édit de Nantes furent maintenus , sauf en ce qui concernait la double garantie des forteresses et des assemblées politiques. Richelieu, tolérant, parce qu'il était éclairé , avait formé le projet de gagner les protestants par la douceur ; et, en se relâchant sur quelques points, en obtenant d'eux des concessions sur quelques autres, en prodiguant les faveurs aux convertis, il se promettait d'effacer dans l'église et dans l'état toute trace de dangereuses dissidences : la mort vint l'arrêter au milieu de cet heureux dessein. »

Pendant les brillantes années du règne de Louis XIV, les protestants jouirent de tous leurs droits. Ils n'avaient pris aucune part aux mouvements séditieux de la fronde. Ils m livraient paisiblement aux travaux de l'industrie , et enrichissaient l'état , qu'ils ne songeaient pas à troubler. Les haines populaires dont ils avaient été l'objet s'affaiblissaient de jour en jour; ils n'avaient à redouter que les haines théologiques , qui , dit-on , ressemblent au feu grégeois, que rien ne peut éteindre.

390 mAlutses

Louis XIV avait plusieurs des qualités «pi font les grands rois. Il aimait la gloire, mais il la chercha souvent où elle n'était pas. Tant qu'il écouta de sages conseils , il mérita la reconnaissance et l'amour 4e son people. C'est le premier souverain des temps modernes qui ait su embellir la servitude par l'éclat de»

beaux-arts , et commander au génie sans l'avilir. Ce prince, livré à lui -même, n'aurait jamais pensé à la révocation de l'édit de Nantes. En 1666, il se plaignait, dans une lettre à l'électeur de Brandebourg , de certains libelles qui faisaient croire que , dans ses états , on n'exécutait pas les édita en faveur des nonconformistes.

a Je prends soin , disait-il , qu'an les maintienne dans tous leurs privilèges, et qu'on les fasse vivre dans une parfaite égalité avec mes autres sujets : j'y suis engagé par ma parmi* royale. »

L'exemple de Louis XIV prouve que les paroles royajLes ne protègent pas toujours efficacement les droits des peuples. Qu'on ne s'î -

DB UTTXHATUAU. 3qï

magine pas que cette réflexion soit- faite dans une intention satirique : je veux seulement faire entendre que le repos et le bonheur des sociétés sont mieux garantis par des lois irrévocables et de bonnes institutions que par des volontés souvent inconstantes et des promesses dont l'exécution est rarement assurée.

Sans doute , Louis XIV avait l'intention ' de garder sa parole envers les protestants , il n'avait aucun penchant à la persécution , plusieurs traits de générosité attestent même la noblesse de son caractère ; mais il se croyait fort, et il était faible. Ce monarque superbe, si jaloux du pouvoir, fut constamment dominé par ses ministres. Il aimait ses peuples et il fit leur malheur. On parvint à le tromper sur les dispositions des non-conformistes ; on lui persuada que les descendants des guerriers dont la courageuse fidélité avait élevé au Crône sa royale dynastie étaient les ennemis de son pouvoir. On lui fit croire que l'extirpation de l'hérésie honorerait sa mémoire dans la postérité ; des hommes féroces, abusant de sa crédule ignorance, le précipitèrent dans des excès

3ga mAlakcbs

dont il aurait frémi s'il les eût connus; il pensait que le seul appareil des supplices suffirait pour ramener les protestants à l'église romaine. Aussi l'on remarque, dans les correspondances des intendants de province, que les listes des conversions sont adressées au roi , et celles des exécutions à son confesseur : tout était dans l'ordre.

M. Âignan s'exprime ainsi en parlant de la révocation de l'édit de Nantes :

«c Toute concession précédente est retirée , les temples sont démolis ; dans nulle maison, nul château , le culte protestant ne peut être exercé sous peine d'emprisonnement et de confiscation. L'exil pour les ministres qui refuseront de se faire catholiques , des récompenses pour ceux qui abjureront , tant le despotisme est fécond en primes pour l'immoralité. Plus d'écoles particulières pour les enfants des réformés; ils seront présentés eu baptême des curés, sous peine d'une ajpend* de cinq cents livres au moins. La rigueur des anciens châtiments est rappelée contre les relaps. Nouvelle

défense est faite aux familles protestantes de sortir du royaume, sous peine des galères pour les hommes, et de la confiscation de corps et de biens pour les femmes. Et, au milieu de toutes ces rruautés , une clémence dérisoire promet la restitution des biens aux réfugiés qui , dans le délai de quatre mois , reviendront chercher des persécutions et des tortures. Telles sont les dispositions de cet édit, qu'on croirait sorti du prétoire de Dèce ou de Dioclétien. »

A la nouvelle de cet édit , les ennemis des protestants poussèrent des cris de joie ; mais il faut se hâter d'ajouter que le peuple, plus civilisé , plus éclairé qu'au commencement du siècle , garda le silence , et ne prit aucune part aux persécutions ; il plaignit même des hommes qu'il voyait fidèles à tous les devoirs , et qui, par la régularité de leurs mœurs, par l'exercice des vertus chrétiennes, accusaient la corruption du siècle , et honoraient leur culte si injustement proscrit. En aucun lieu on ne vit le peuple se livrer à des violences contre les malheureux protestants : l'autorité

3g4 m Al ah g bs

fat seule coupable des moyens de con versiov employés contre eux. Ces moyens^ taient atroces: on comptai t sur l'éloquence do glaivepour convaincre les esprits; les nouveaux missionnaires furent des dragons et des carabiniers.

La révocation de l'édit de Nantes fat Perreur de Louis XIV et le crime de son conseil. Ce prince , heureusement doué par la naltne, mais dont l'éducation avait été négligée , ne concevait la religion que dans des pratiques minutieuses, dont sa raison ne put jamais s'affranchir. Esclave de ses préjugés et de ses passions , il ne sut ni combattre les uns ai surmonter les autres ; il ne sortait des bras de ses maîtresses que pour tomber sous l'empire de ses confesseurs.

« Il aima la gloire et la religion , dit M tesquieu , et on l'empêcha toute sa vie de connaître ni Tune ni Pautre. » À l'époque même où , par la révocation de l'édit de Nantes , il blessait tout à la fois l'intérêt de la religion et celui de l'état , il s'applaudissait de sa politique et de ses sentiments religieux : triste

condition d'un prince nourri dans les habi~ tadesdu despotisme , et dont l'ignorance présomptueuse produisit tons les maux de la pins cruelle tyrannie. »

M. Aignan a peint avec vérité et avec éloquence l'effrayant tableau des violentes exercées contre les protestants. «Bientôt , dit -il , la persécution surmonte tontes les digues. Plus de liens de famille , plus de pouvoir paternel , plus d'épanchenients domestiques , plus de caresses des enfants et des pères : l'aveugle fanastisme a renversé tout. Par un édit do prince , les enfants de cinq à seize ans sont arrachés à leurs parents , et remis dans des mains catholiques désignées par les juges , ou , à défaut de pension , misérablement jetés dans des hospices ; et comme la nature révoltée préférait à une séparation si cruelle tons les périls de l'émigration , la proscription s'attache , non plus à l'émigration seule , mais à la pitié qui la favorise. L'ordonnance de 1686 prononce une amende d'au moins trois mille livres, et, en cas de récidive, une punition corporelle contre ce crime d'un genre

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nou?eau. Rigueurs vaines et insensées ! Par ces lois éternelles qui veillent à la conservation des êtres , la pitié sera toujours plus forte que les tyrans. Partout l'œil dn surveillant est trompé ; partout les émigrations se multiplient. La France se dépeuple par la fuile de plus de cinq cent mille de ses enfants ; ses arts , son commerce , languissent ; sa marine s'épuise , et les états voisins s'enrichissent de ses pertes.

» L'Europe se couvre de nos réfugiés : 1* Savoie en forme des régiments ; Amsterdam élargit pour eux son enceinte ; tout un faubourg de Londres est bâti pour les recevoir ; et le neveu de Duquesne , n'emportant que la proscription pour prix de sa gloire de famille, va jusqu'au cap de Bonne-Espérance fonder à leur tête une colonie. »

Ces injustices furent revêtues de formes légales , ce qui est l'affront le plus sanglant que la tyrannie puisse faire à la raison et à l'équité. Des magistrats dont la conscience était aux ordres du despotisme se signalèrent , dans

ces jours de deifil , par l'excès de leur zèle et par la servilité de leur dévouement ; la rigueur de leurs sentences surpassait souvent celle des édits. « Leur férocité, dit M. Aignan, subsistait encore , lorsque «elle des militaires était depuis long-temps adoucie. » Rhulières rapporte que les officiers ralentissaient la marche de leurs détachements pour donner aux religionnaires le temps de fuir j qu'ils avakntsoin de se faire voir long-temps avant de pouvoir les atteindre ; qu'ils prenaient des routes perdues, et par lesquelles ils cherchaient à égarer leurs soldats. A côté de ce tableau , le mérn* écrivain nous offre celui d'une multitude de femmes infortunées à qui d'inexorables juges enlevaient leurs enfants, leurs époux, et jusqu'au nom d'épouses.

Ce n'est pas sans regret qu'on cite parmi les apologistes de la persécution le nom imposant de Borne t. M. Aignan demande quelle ivresse politique , quelles craintes , quel péril de l'état, pouvaient expliquer les massacres et les proecriptionsdes réformés. «Quelle ivresse? quel péril? dit cet écrivain : fioesuet, pro-

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nonçant l'oraison funèbre de'^etellier , va se charger de la réponse : « Tout était calme * dans an si grand mouvement , la marque la yyplus assurée comme le plus bel usage de » F autorité. » Poisil s'écrie avec on affieox enthousiasme : « Touchés de tant de merveilles, » épanchons nos coton sur la piété de Louis ; » poussons jusqu'au ciel nos acclamations; »

et il applique au roi ces paroles non moins odieuses des pères du concile deChalcédotne : « Y bus avez exterminé les hérétiques; c'est j> le digne ouvrage de votre règne, c'en est k y> propre caractère. » Oh! qvelsœrontlesexpès du fanatisme dans les esprits bornés , sïis ont pu enfanter dans Tune des lumières de l'église une si déplorable profanation du sacerdoce et du génie ! »

M. Àignan, toujours impartial , toujours ami de la vérité , rend justice aux vertus vraiment apostoliques de l'illustre ÏI&Mer,qin, dans ces temps déplorables , occupait le siège épiscopal de Nîmes. En 1709, une disette affreuse désolait cette ville : il répandit des et* immenses; les catholiques et les prot

DE UTTBHATITBE. 399

tants 7 eurent une part égale , uniquement réglée sur ce qu'ils souffraient , et non sur oe

qu'ils croyaient.

a Les consolations , dit M. Aignan , les bienfaits qu'il répandit dans son diocèse, seront pour sa mémoire une source d'éternelles bénédictions. Que Fléchier , j'y consens > oède à Bossuet la palme de l'éloquence , mais que la reconnaissance publique le place au-dessus de lui de toute la distance qui sépare une âme sensible d'un cœur de bronze , et d'un prêtre dominateur un généreux citoyen. »

Deux guerriers qui s'étaient couverts de gloire à la tète des armées , et dont l'un était destiné à chasser l'étranger du sol de la patrie , Vauban et Villars, montrèrent une noble indépendance , et le souvenir de leurs vertus patriotique? soulage l'imagination , épouvantée des terribles excès du fanatisme. Villars par* vint à pacifier les Cévennes , non en déployant l'appareil des supplices , mais en se servant des moyens plus efficaces d'indulgence et de persuasion. Vauban n'hésita- pas à

auprès du ministère les droits de l'humanité et de la justice, «c Ainsi , ajoute M. Aignan ? Vaubaa protégeait en héros la mémoire de Sully, de Duquesne et de Turenne ; ainsi les illustres guerriers se servent entre eux de mutuel rempart , tandis que les lâches qui ont usurpé leurs honneurs se font leurs ennemis , et quelquefois leurs bourreaux , par le tour* ment secret de ne pouvoir atteindre a leur renommée. »

Les efforts de ces généreux guerriers ne purent prévaloir contre la faiblesse du prince , la fausse politique des ministres , et l'intolérance des prêtres. Les persécutions commuèrent ; de nombreuses confiscations réduisirent des milliers de familles à la misère et au désespoir. Ces mesures spoliatrices servaient, sous le voile de la religion , les intérêts de la plus basse cupidité. M. Aignan rapporte à ce sujet une anecdote qui mérite d'être conservée :

<c Madame de Maintenon , après avoir par le trafic de son crédit ce qu'on appelle une affaire , écrivit à son frère d 1 Aubigné : c Cent

DE LlTTéBATURB. 4 01

n huit mille livres que vous toucherez me » consolent ; vous ne sauriez mieux faire que » d'acheter une terre en Poitou : elles vont » j'y donner par la fuite des huguenots. » .

Dés l'année 1689, le fisc se trouva possesseur des héritages de cent mille citoyens. Ce que nous avons vu un siècle plus tard était précisément la même chose. Peut-être, sans le premier exemple , le second n'eût-il pas été donné. Les grandes injustices ne s'oublient jamais , et les révolutions ne sont quelque* fois que de terribles représailles. Heureux les peuples lorsque les droits légitimes des citoyens sont placés hors des atteintes du pouvoir despotique , et que la justice des lois garantit leur stabilité !

Lorsqu'on apprit à la cour les mouvements des Cévennes, les partis qui la divisaient s'accusèrent mutuellement d'en avoir été la cause, ce Si l'oppression avait continué , disait l'un , il n'y aurait point eu de désordres. Si l'oppression n'avait pas commencé , disait l'autre ,

si l'on se fût d'abord conduit avec sagesse , iv. 26

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charité et modération , il n'y aurait point «a de mécontents. » C'est en suivant le premier de ces systèmes qu'on avait soulevé les paisibles habitants des Gévennes. Je ne connais point d'hommes plus coupables, ni d'ennemis plus mortels de la paix publique, que ces vil* instruments des haines et des passions y qui abusent du pouvoir dont ils sont investis pour exciter des troubles et pour se faire un mérite de les éteindre dans des flots de sang. Tels étaient les Bàville et les Tellier, dont la mémoire est pour jamais flétrie.

Une mesure qui , même après ce que no*»

avons vu de la révolution , paraîtra le comble de l'absurdité et de l'injustice , c'est l'ordonnance du 8 mars 1 7 1 5 , surprise à Louis XIV prêt à rendre le dernier soupir. Elle lui fut sans doute arrachée par l'homme infernal qui lui servait de confesseur. On supposa , contre toute évidence 9 « que le séjour dans le royaume de ceux qui avaient ci-devant professé la religion prétendue réformée était une preore plus que suffisante qu'ils avaient embrassé la

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religion catholique , sans quoi ils n'y auraient pas été soufferts ni tolérés. »

Cette fiction révoltante livrait les protestants à la mort civile , à tontes les peines portées contre les relaps, et substituait à l'action fixe et déterminée de la loi l'action va • viable et illimitée de l'autorité, a Ainsi , ajoute M. Aignan , l'on vit à la fois les religionmires frappés dans les provinces et protégés à Paris ; et , tandis que beaucoup d'hommes odieux , dont il est inutile d'exhumer la mémoire , allumaient par la tyrannie des vengeances héréditaires , un d'Argenson , un Noailles, plaçaient leurs noms sous l'égide éternelle de la reconnaissance publique. »

Ajoutons, pour l'honneur de la magistrature supérieure de cette époque , que l'enregistrement de l'ordonnance du 8 mars 1715 fat suspendu un mois entier. D^Agaesseau , dont le nom rappelle une si heureuse alliance de talents et de vertus , précieux héritage que ses enfants ont religieusement conservé ,

d'Aguesseau , célèbre par sa ptobité coura-

geuse sous un prince absolu, honorait alors les fonctions de procureur -général du parlement de Paris.

« Il osa faire , dit M.. Aignan, ques protestations contre l'injustice de cette ordonnance, et il n'en devint pas moins chancelier de France : tant il est vrai que V estime publique est aussi quelquefois un moyen d'élévation ! »

Lbuis XI V cessa de vivre ; mais le système de persécution qu'il avait adopté lui survécut. Si ce système éprouva quelques modifications , c'est à la sagesse et à la tolérance du régent qu'il faut les attribuer , puisque les lois tyranniques dont les protestants étaient victimes subsistèrent avec leurs viies et toute leur incohérence. <c Philippe , dit M. Aignan , arracha des cachots et des galères un grand nombre d'infortunés , dont le crime était de prier Dieu en français. Et cependant , malgré les maux qui les atteignaient encore , et les maux plus grands qui les menaçaient , telle fut la reconnaissance des

réformés pour le gouvernement doux et humain de cet aimable prince , que les tentatives multipliées de l'Espagne ne purent réussir à les soulever contre lui. »

Ce fat à peu près à cette époque que la raison, victorieuse des préjugés nuisibles, proclama la nécessité , les bienfaits , la justice de la tolérance religieuse. Ce fut Voltaire qui le premier' fit entendre ce cri de l'humanité :

Voltaire, déjà célèbre par des chefs-d'œuvre , et qui. se partageait entre la philosophie et la littérature , ou plutôt qui les fortifiait Tune par l'autre , et les élevait à la même hauteur ; génie prodigieux dont l'étendue n'a pas encore été mesurée , et dont la gloire grandit chaque jour, malgré les attaques du pédantisme, les haines fanatiques et les frémissements de l'envie, ce Français, s'écriait-il , la discorde est le grand mal du genre humain , et la tolérance en est le seul remède. » — « Il y a deux monstres, disait-il encore, qui désolent la terre en pleine paix : l'un est la calomnie , et l'autre l'intolérance; je les combattrai jusqu'à ma mort. » Il fut fidèle à .sa promesse»

4o6 m£làjjges

Ne cherchons point d'autres causes des mer* telles inimitiés qui se sont élevées contre Voltaire pendant sa vie , et qui , depuis sa mort, ont été avidement recueillies par des mains dignes de conserver ce triste dépôt. De quel courage , de quelle raison énergique ne devait pas être doué te grand écrivain , lorsqu'au mi* lieu de l'asservissement presque général des esprits, à une époque où la liberté de la pensée était un crime, et le respect pour le mensonge un devoir, il osait invoquer ko droits sacrés de l'humanité ! Tous les ennemis de la vérité, tous les apôtres de l'ignorance, se soulevèrent contre lui. L'auteur de la Hemriade^ le peintre quelquefois flatteur du siècle de Louis XIV, fut dénoncé comme un mauvais citoyen, comme un ennemi du bonheur et de la gloire de sa patrie. D'obscurs libellistes calomniaient sa vie , et le poursuivaient jusque dans la retraite. Toutes les pasrion* furent ameutées contre lui. Quel homme que celui qui ne fut ni abattu ai découragé par cette ligue impie , et qui opposait à chaque calomnie une bonne action , à chaque libelle un chef-d'œuvre , à chaque trait

de persécution l'honorable résistance d'un génie supérieur !

Cependant la raison étendait son empire. Les idées de justice devenaient plus familières , et se glissaient même dans les conseils publics. La haine contre les protestants n'était pas moins profonde, mais elle était moins active, surtout à Paris. Toutefois le zèle des persécuteurs ne se mlentissait que faiblement dans les provinces éloignées de la capitale. M. Aignan cite un relevé d'où il résulte que, sous le règne de Louis XV, plus de trois mille religionnaires furent arrêtés, gentilshommes, avocats , médecins , bourgeois , artisans , cultiva* teurs., qui ne rachetaient que par de fortes amendes leur longue et rigoureuse captivité.

Les personnes condamnées à des dégradations de noblesse , au bannissement , au fouet , aux galères , à la mort , s'élevaient, vers le milieu du dix-huitième siècle , à plus de six cents individus, tant dans le Dauphiné que dans le ressort du parlement de Bordeaux. Depuis ia même époque jusqu'en 1770, il y eut huit miftistri* d'exécutés.

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M. de Malesberbes assure, dans ses JMemoires sur les protestants , qu'il a lu plusieurs de ces arrêts motivés sur le seul exercice des fonctions spirituelles. Remarquons encore, pour l'honneur du dix-huitième siècle , que ces excès furent les crimes d'une législation barbare, et que la rage du fanatisme était éteinte presque dans tous les cœurs.

Cette législation , si opposée aux mœurs et à l'opinion , devenait de plus en plus odieuse» ce Mais comment , dit M. Aignan, aurait-elle été abrogée dans un temps où des parlements prononçaient contre Galas, Sirven et La Barre , oes horribles condamnations que des écrivains de parti ont osé récemment déclarer inattaquables, dans un temps où jansénistes et molinistesse contestaient avec acharnement la pureté de leur doctrine , et où la corruption se trouvait si à Taise sous l'abri du despotisme? »

Les lumières de la raison s'étaient répandues dans toutes les classes de la société, elles brillaient d'un vif éclat , lorsque Louis XVI monta sur le trône, ce Sous son règne , $t ML.

DB UTTÂHATUAB. 4°9

Àignan , on retrouvait partout l'influence de la philosophie sur la société , et de la société sur là cour; plusieurs évoques se piquaient de tolérance ; et pour un commandant , les vexations religieuses poussées trop loin eussent été de mauvais ton. « Mais ne vous y trompez pas, » disait M. de Malesherbes à M. de Lafayette, » à qui je me souviens de l'avoir entendu ré- » péter, ces hommes sur qui vous comptez , d parce qu'ils se donnent le mérite d'une iny> dulgence arbitraire, seraient pour la plupart » bien ftchës de voir le sort des protestants y> garanti par la loi. »

Cependant Turgot et Malesherbes furent appelés au ministère. C'était le vertueux et in* fortuné Malesherbes que les courtisans nommaient par dérision le ministre patriote.

« Il est tout simple , dit M. Aignan à ce sujet , que des courtisans aient cru ces deux qualités (ministre et patriote) exclusives l'une de l'autre , et en aient fait la matière d'une épigrammc dont je ne sache -pas qu'aucun courtisan devenu ministre ait jamais mérité

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l'honneur. L'abbé L'Enfant, dans son mémoire en réponse à ceux de M. Malesherbes, se moque aussi du ministre patriote , H c'est encore tout naturel. Cependant on ne devrait pas oublier que ce ministre , tout patriote qu'il était, et précisément parce qu'il était patriote , répondit avec on courage qui n'eut rien d'intéressé ni de fastueux à l'appel de Louis XVI et de IMchafaud. Pourquoi donc, lorsque de grandes récompenses auxquelles applaudit l'opinion publique ont été décer- * nées aux hommes qui ont survécu a ce noble dévouement , les mânes de celui qui les paja de sa vie, si féconde en actes de vertu, attendent-ils encore des témoignages publks de respect et de reconnaissance? Une statue àe Malesherbes, portant son nom seul pour inscription , et placée dans un lieu d'où puissent être vus tout ensemble le temple des lois , le palais du prince, celui des lettres et une place douloureusement célèbre , éveillerait dans Flme des citoyens de toute opinion des sentiments pleins d'attendrissement et d'utilité. Il ne serait pas rare de voir groupés autour d'elle les hommes que de misérables préventions

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éloignent de plus en plus les uns les autres ; et ce monument , pour laquel je serais le premier à souscrire , aiderait beaucoup à la puissance des lois pour le rapprochement heureux des partis. »

Ces sentiments , exprimes avec noblesse et arec talent , sont ceux de tous le» Français sincèrement attachés à la prospérité et à l'honneur de notre glorieuse patrie. Le temps est venu où tous les amis de l'ordre et de la liberté doivent se reconnaître et se prêter un mutuel appui. L'union de tous les citoyens, le triomphe des lois et de la tolérance , la propagation des principes conservateurs des droits publics et des droits privés , tel est l'objet de nos écrits, le but constant de nos travaux. Que des hommes stupidement orgueilleux du privilège de distribuer l'insulte avec impunité nous accusent de pensées séditieuses , nous leur répondrons par un juste mépris , et nous continuerons , dans l'intérêt même du gouvernement, ànrépandre des vérités utiles, à vouer à l'indignation générale les doctrines servîtes et ltsabus d'autorité.Le fanatisme religieux, qui

se cache sous des couleurs politiques, conserve encore des partisans et des espérances : nous poursuivrons le fanatisme y s'il osait encore se montrer ; nous lui arracherons son masque , et nous traînerons le monstre, maigre ses rugissements, au tribunal de l'opinion publique. Il faut le dire hautement , les protestants dé France n'ont pas vu sans alarmes ces missions imprudentes dont nous ayons déjà exposé les dangereux effets . Si dans quel* ques villes des paroles de paix ont été prononcées, ailleurs les accents de l'intolérance et des cris de haine se sont fait entendre. Des cérémonies pour le moins inutiles ont servi de prétexte à de turbulentes prédications-, des contrées paisibles ont été agitées , des familles désunies, et des germes de discorde civile artificieusement réchauffés. D'où nous est venu

cet excès de prosélytisme dams un moment où les passions exaltées n'avaient nul besoin d'an aliment nouveau? La France est-elle une contrée idolâtre? sommes-nous plongés dans les ténèbreç de l'ignorance ? Ah ! quoi qu'en disent nos ennemis, jamais la vraie religion . celle qui recommande la charité, l'oubli des in-

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jfures , le respect pour les lois , n'a parlé plus éloquerament au cœur des Français? D'illustres témoignages nous l'attestait : la morale publique a fait de rapides progrès j des calamités inouïes* ont été supportées avec une sublime résignation ; nous avons vu toutes les misères soulagées ; nul murmure, nulle résistance , ne se sont élevés au milieu des grands sacrifices exigés par l'honneur et l'intérêt national. Pense- t-on qu'un tel peuple manque de morale et de sentiments religieux ? est-il nécessaire de troubler son repos par des pratiques superstitieuses qui peuvent allumer de faibles imaginations , et produire de nouveaux attentats contre l'humanité ?

Tous les cultes doivent jouir en France d'une égale protection. Si des missionnaires se déchaînent au nom de l'un d'eux , qui empêcherait les autres de suivre un tel exemple? Nos places publiques pourraient devenir une aliène où des cohortes de prédicateurs , jaloux de firîire triompher des doctrines diverses , se trouveraient en ligne les uns contre les autres. Conçoit-on tous les maux qui pourraient naître

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de ces controverses religieuses 9 de cet latte d'opinion et d'amour -propre? Quelle autorité serait assez forte , dans un tel état de choses , pour maintenir l'ordre public? La religion, consolatrice de 1'infbrtane, ouvre ses temples à 4a piété > des fidèles , c'est là qu'il* convient de les rassembler , et de leur faire entendre les vérités évangéliqnes. C'est .en présence du tabernacle , c'est au pied des autels, que le prêtre doit élever ses mains suppliantes vers le Dieu de paix et de misé* ricorde.

Sous l'empire d'une charte protectrice des droits des citoyens , quel que soit k culte qu'ils professent , avec un gouvernement intéressé à réprimer tous les abus, nons ne reverrons plus sans doute ces expéditions téméraires , qui y sous un voile religieux y ne cachent que de sinistres projets. Le gouvernement a le droit et il est de son devoir de contenir le sacerdoce dans les bornes prescrites par les lois. C'est ainsi qu'il répondra à sa mission et aux espérances des boas citoyens.

Il est consolant de penser que les protestants, à l'époque même des plus violentes persécutions exercées contre eux , trouvèrent d'éloquents et de courageux défenseurs dans les chefs les plus illustres de notre ancienne magistrature. Avant Malesherbes , Turgot et Rhulières , la cause de l'innocence et de la justice* avait été éncrgiquement plaidée par les d'Aguesseau, les d'Argenson, les Joly de Fleury , les Monteiar , les Bretinière , magistrats citoyens, « dont j'aimerais, dit M. Aignan, à connaître les héritiers. »

Les réclamations de ces hommes vertueux ne produisirent pas tout le fruit qu'on devait en attendre , tant l'esprit de domination et d'intolérance fanatique avait conservé de crédit! Il fallut que l'opinion publique, secondant leurs efforts , pénétrât dans le conseil du prince, et fit entendre jusque dans le palais des rois le cri de l'oppression et les vœux de l'humanité. Tous les citoyens se réunissaient dans les mêmes sentiments de tolérance et d'équité. La noblesse militaire trouva dans cette circonstance un interprète digne d'elle, oc Un

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jeune guerrier, dit M. Àignan, qui rapportait d'Amérique des lauriers avoués par la phi* losophie , un homme f par qui toutes les nobles routes du patriotisme ont été frayées, M. de Lafayette s'était concerté arec M. de Malesherbes et M. de Breteuil pour qu'il fiât permis aux protestants de naître, de 9e marier et de mourir. En 1784, il s'était rendu sous un prétexte , à Nîmes , où résidait le ministre Paul Rabault , surnommé le pape des protestants , père de ce malheureux Rabault Saint -Etienne qui scella de son sang le pacte de la liberté. Le vieillard touchait au terme d'une vie orageuse : il embrassa comme un sauveur l'ami de Washington , et prononça dans ses bras un nunc dimittis expiatoire de celui du féroce Le Tellier. »

Mais ce ne fut qu'à l'époque de rassemblée des notables que le sort des religion n aires ex- .cita une sérieuse attention. M. de Lafayette Ait écouté avec faveur lorsqu'il réclama pour eux les bienfaits de l'état civil. Il est juste de dire qu'il fut noblement secondé par M. iëvêque de Langres . aujourd'hui cardinal de la

Luverne(j). « Ce fut, ajoute M. Aignan,au nom même de la religion ; et avec la vertueuse éloquence d'un digne neveu de M alesherbes, que ce prélat représenta le scandale des sacrilèges et tous les abus d'une législation inique. »

Le bureau des notables où cette question fut qgitée était présidé par le comte d'Artois. Ce prince n'ignorait pas quels éminents services les protestants avaient rendus à son illustre aïeul; il savait que, si sa dynastie occupait le plus beau trône du monde, elle devait cet honneur principalement à l'énergique résistance que les protestants français opposèrent, avant et après la mort du dernier des Valois , aux efforts des ligueurs catholiques, des jésuites, du roi d'Espagne et du pape , armés contre la légitimité. Il se chargea de parler au roi de cette importante discussion, élevée par M. de Lafayette , et de lui faire connaître l'avis unanime du bureau.

(i) A l'époque où parut l'ouvrage de M. Aignau , M. le cardinal de la Luierne vivait encore, iv. 27

4l8 MÉLANGES

L'arrêté présenté au roi fut conçu en ces termes ; « Une partie de nos concitoyens, qui nV pats le bonheur de professe* la religion catholique , se trouve être foppée d'une sorte de mort civile. Le hureau connaît trop bien le cœur du roi pour n'être pas persuadé que Sa Majesté , désirant faire aimer 1* vraie reli « gion à se§ sujets, dont il est le père tQ)ainm # et sachant que la vérité se soutient de sa pior pre force , et que l'erreur seule a besoin d'employer la contrainte, joint les dispositions dt'uqe tolérance bienfaisante à toutes les vertus qui lui oitf mérité l'amour de la nation* Le bureau s'empresse de présentera Sa Majesté ses soUicitstàons pour que « çeU* port\jm » nombreuse de ses sujets cesse de gémir sous » un régime de proscription également cc»- » traire à l'intérêt général de la religion , au y> bornas mœurs , h la population , à l'iudosy* trie nationale, et à tous les principes de la » morale et de la politique. »

Cette démarche en faveur des protestants fit une grande sensation ; le fanatisme poursuivit de sarcasmes injurieux M. l'évéque de

Langres , que dans certaines sociétés on représentait comme un Antéchrist. M. de La- Fayette , et tous ceux qui avaient soutenu les droits de l'humanité et la cause de la religion furent accusés d'impiété et de philosophie.

Si ce fanatique déchaînement ne répondit pas tout-à-fait aux espérances des persécuteurs , il empêcha du moins qu'on ne réalisât erftièrement celle des hommes de bien. On prétend aujourd'hui , par des motifs dont j'aurai bientôt occasion de parler, que, par l'ordonnance de 1787, Louis XVI rendit aux réformés l'existence civile el politique, dont ils avaient été dépouillés par la révocation de l'édit de Nantes. Cette assertion est démentie par les faits. « Sans doute, dit M. Lauze de Peret dans les Eclaircissements historiques qu'il vient de publier (1), sans doute cet édit de

( 1 ) Éclaircissements politiques, en réponse aux calomnies dont les protestants du Gard sont l'objet; précis des agitations et des troubles de ce département depuis 1790 jusqu'à nos jours ; par M. P.-J. Lauze de Peret , avocat à la cour royale de Nîmes.

Louis XVI fut un bienfait. On sent que 1rs concessions venaient de son àme généreuse, et n'étaient limitées que par une force à laquelle, malgré toute leur puissance , les princes n'échappent pas entièrement, celle des vieilles erreurs. Quoi qu'il en soit , les protestants n'obtinrent que ce que le droit naturel ne permettait pas de leur refuser. Ils furent déclarés exclus, par l'article 1 er , de toute charge de judicature à la nomination du roi ou même des seigneurs , et de toute place donnant droit à l'enseignement public. »

Je me suis arrêté sur cette ordonnance , parce qu'elle a servi de prétexte aux calomniés dont les protestants en général , et ceux du Gard en particulier, n'ont cessé jusqu'à ce jour d'être l'objet. On a dit et répété avec affectation que les protestants qui avaient embrassé la cause delà révolution s'étaient rendus coupables d'ingratitude envers le monarque auquel ils devaient l'existence civile et politique ; il est temps de faire connaître , comme je l'ai annoncé, les motifs de cette accusation, aussi fausse qu'elle est absurde.

DB LITTÉRATURE. 4 ai

On a vouliuiffaiblir l'intérêt et le sentiment d'indignation excités par les violences de tout genre et par les atroces persécutions dont les protestants du Midi ont été victimes dans ces jours de deuil où le fanatisme déchaîné bravait la puissance des lois et l'autorité du gouvernement. C'est une sympathie prononcée pour les scélérats de Nîmes et d'Avignon, pour les monstres qui ont versé sans remords le sang de leurs concitoyens ; c'est le désir de soustraire à la haine publique et à l'action de la justice ces dociles instruments d'une faction désespérée, qui ont étouffé par d'horribles clameurs la voix généreuse de M. d'Argenson , lorsque du haut de la tribune nationale il s'efforçait d'appeler les regards du gouvernement et la vengeance des lois sur les réactions du Midi. Tels sont les sentiments qui ont dicté ces odieux libelles , où l'audace du mensonge est poussée jusqu'à ses dernières limites, où des citoyens vertueux et paisibles sont dénoncés comme des hommes enclins à la révolte , où leur soumission aux lois est traitée d'hypocrisie, et le patriotisme le plus pur d'ingratitude et de penchant révolutionnaire. Les

4a* MELANGES

protestants, dites- tous, ont été partisans de la révolution : ils ont été partisans des principes qui ont amené la révolution , mais ils en ont toujours condamné les excès. Leur église n'a fourni ni traîtres ni assassins.

« Jamais, dit M. Aignan en s' adressant à ces victimes du fanatisme , jamais les protestants ne furent nommés dans le deuil et Vépouvante de la France. Je dirai plus : à cette époque où gémissait Ja liberté sons les pieds sanglants de la licence , et où l'athéisme élevait sa tête desséchée sur les débris de toufe religion, votre part de tourments vouséfai* due et ne vous a point manqué ; patriotes et chrétiens., Vous deviez expier ces deux crimes, et les échafauds s'abreuvèrent aussi de votre sang. »

Rien de plus vrai que ces paroles; Ton pourrait même ajouter qu'au nombre des misérables qui, dans ces derniers temps, se sont signalés comme les ennemis des protestants, il en est qui ont figuré dans nos troubles civils comme des brigands de première classe. Oui, quand la justice soulè-

yera son bandeau * elle reconnaîtra avec horreur, dans les plus furieux artisans des dernières réactions , plus d'un héros de l'anarchie révolutionnaire , et peut-être plus d'an bourreau de la Vendée.

Gomment pourrait-on blâmer les transports de joie qui animèrent tontes les églises réformées , lorsque, dans la fameuse journée du 4 août, M. Alexandre de Latneth , inspiré par ces généreux sentiments d'humanité et de patriotisme qde le4 membres de sa noble famille ont toujours regardés comme leur plus beau titre d'illustration , et dont ils ont donné des exemples si glorieux et si désintéressés , proposa l'affranchissement des consciences et la liberté des cultes? Les lois qui admettaient les protestants à la jouissance non seulement des droits civils, mais de tous les droits politiques, pouvaient-ils les recevoir avec indifférence? Un acte qui réparait deux siècles d'oppression et d'injustice n'était-il pas pour eux le plus grand des bienfaits ? Cessons de demander à la nature humaine ce qui est audessus de ses forces } n'exigeons pas que les

4^4 MÉLÀHOBS

hommes qu'on voue à la persécution et aU mort soient contentç. Le fait est qu'à quelque époque historique que nous remontions , la France n'a guère compté de citoyens plus dévoués et plus fidèles que les réformés.

<t C'est une suite de leurs principes religieux , dit ftf* Aignan , dont l'heureuse application n'est pas moins manifeste dans les autres états de l'Europe- Si notre terre fut embrasée autrefois du feu des guerres religieuses , il est bien reconnu que les flambeaux en furent allumés par le parti des Guises , dont l'ambition eût envahi le trône sans Ja résistance des protestants ; par le machiavélisme de Catherine de Médicis, qui jouait le jeu funeste d'élever et d'abaisser tour à tour les partis ; enfin par les manœuvres sourdes ^e l'étranger , qui convoitait la ruine ou le partage de la France/

» Henri IV, qui les connaissait bien , ne craignit jamais que son abjuration les armât contre lui. Que les jésuites nous disent si ce fut un poignard protestant qui, à plusieurs

DK LITTÉRATURE. ^5

reprises , attenta aux jours de ce grand homme. La guerre qui eut lieu sous Louis XIII ne peut être opposée aux protestants comme un acte de rébelliop : chacun sait qu'ils obéissaient au sentiment de la défense personnelle, dans un temps où les limites de l'autorité royale n'étaient pas déterminées. Dès que la pacification est faite , dès qu'un ordre de choses seulement tolérable est établi pour eux, quelle constante soumission ne font -ils pas éclater? Enfin jusqu'au temps de la révolution , les vexations , les tortures , n'arrachent d'eux que quelques convulsions dans les moments les plus horribles ; et dans l'intervalle des crises , que de larmes et de gémissements ! Combien de fois les soldats envoyés pour dissiper les assemblées du désert ont-ils surpris cette tribu proscrite offrant à Dieu des supplications pour le roi malade , ou des actions de grâces pour quelque prospérité qui se répandait sur lui ! »

Les protestants ont toujours été les mêmes ; i!s«ont salué avec transport l'aurore de la liberté constitutionnelle j ils ont applaudi à la

chute do despotisme impérial, et les institutions nouvelles n'ont point de plus sincères parti&hs. C'est peut-être \h te plus grand de leurs crimes aux yeux de leurs ennemis. C'est là peut-être ce qui a soulevé contre eux les passions nourries par le fanatisme et Vamom désordonné des privilèges. On né peut lire sans frémir le détail des cruautés dont ils fu~ rent l'objet à une époque dont les souvenirs sont encore vivante. Ces faits ont été racontés par M. le marquis d'Àrbaud- Jonques, antien préfet- du département du Gard, et son témoignage est d'autant moins Suspect, quîl tmd à affaiblir l'horreur qu'ils ioivent excite): dans tous les cœurs honnêtes.

Des femmes ont été dépouillées de leurs vêtements, et fouettées avec un morceau de planche dans lequel on avait enfoncé des clous de manière à former une fleur de lis; des maisons "ont été pillées et démolies; quatre frères ont été égorgés par Trestaillon et sa bande; d'autres otft éprouvé le même sort:

plusieurs ont été attachés du sein de leurs familles et arbitrairement exilés ; tous ont été

DE LITTÉRATURE. 4 a J

désarmés comme de vils prolétaires, attaqué*, vexés de mille manières ; d'in&mes calomnies ont été répandues contre eux, et, par la dérision la plus insultante , on paraissait s'étonner de ce qu'ils étaient mécontents.

Lorsque le gouvernement , forcé de lutter contre une faction avide de tyrannie , qui cachait la perfidie de ses projets sous l'ardeur d'un zèle factice pour la légitimité , est parvenu à rétablir l'ordre et le régné de la justice dam les départements agités par le fanatisme* les protestants n'ont-ils pas répondu à cette sage et humaine politique par l'accent de la reconnaissance et une entière soumission aux lois? Ils invoquaient avec confiance l'autorité tutélaire du souverain ; et en eflet , il ne suffit plus de se dire royaliste et de se faire trophée d'un attachement sans bornes à la légitimité pour être impunément calomniateur, séditieux ou assassin. • •

On a reproché à M . Aignan d'avoir défendu la cause des protestants ; ce reproche lui fait honneur. On s'est imaginé qu'en rappro -

chant le8 excès de la révolution des excès produits par la révocation de l'édit de Nantes, il avait eu la pensée de diminuer l'horreur que les premiers doivent inspirer. M. Àignan dédaignera de repousser cette accusation.

Ceux qui liront son ouvrage avec un esprit dégagé de préventions ne verront en lui qu'on homme ennemi de tous les excès , quelle qu'en soit la cause ou quel qu'en soit le prétexte. M. Aignan avait déjà publié un écrit dont l'influence a été utile (1) ; il y professait les mêmes principes que dans son dernier ouvrage.

C'est partout la haine de l'oppression, l'a* mour de la justice , et un patriotisme dont le zèle n'est ni aveugle , ni exagéré. Ces qualités précieuses, soutenues par un talent d'an ordre élevé , ne mettent point l'écrivain qui les possède à l'abri d'une critique injuste ou minutieuse; mais elles lui assurent l'estime publique , et cette estime est la plus noble récompense de ses travaux .

(i) De la justice et de la police.

DB LlTTiHATTTRB. 4 3 9

On a feint de croire que M. Aignan avait mal choisi son temps pour élever la voix en faveur des églises réformées ( i ) . Lès protestants, a-t-on .dit, sont aujourd'hui placés sous ta protection des lois ; le roi veille sur eux comme sur les autres citoyens. Sans doute il est dans la volonté comme dans le cœur du roi d'assurer à tous les Français une égale protection, et, si cela était possible, uni honneur égal. Mais enfin les rois sont des hommes aussi bien que leurs ministres ; ils peuvent être trompé* par des rapports infidèles ; et ils ont un pressant intérêt de connaître la vérité, qui parvient si difficilement à se faire entendre. Je puis le dire , parce que j'en ai la preuve sous les yeux , les religionnaires sont encore dans quelques départements l'objet d'une défiance injurieuse , et traités comme des prolétaires au milieu de leurs concitoyens. Sans doute le gouvernement s'occupe à réparer ces vexations locales à mesure qu'elles lui sont connues j

(i) C'était en 1817.

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mais enfin il faut qu'il les connaisse , et il doit savoir gré aux écrirai** qui > à l'exemple de M. Àignan, vont à la découverte des abus du pouvoir, recueillent les douleurs secrètes de l'iafortune, et prêtent un généreux organe à la vérité.

Quel a été le but de M. Aignan? de répons* ser d'atroces calomnies, d'injustes préventions, de dévoiler les sinistres projets d'un fanatisme persécuteur qui n'abandonne jamais l'espérance de la domination* Si l'intolérance ne s'était pas , sous nos yeux , armée de ses torches et de ses poignards , si les fureurs de l'esprit de parti n'avaient pas alarmé les protestants sur leur future destinée y sans doute il eût été inutile d'appeler l'histoire en témoignage des calamités qui jaillissent si abondamment de l'oppression religieuse et de l'inégalité de protection accordée aux différents cultes que professent les enfants d'une même patrie. Mais , d après ce que nous avons vu, on doit reconnaître que M. Aiguan a rempli tout à la fois la mission du talent et le devoir d'un bon citoyen.

Il ne me reste plus qu'à, mettre sous les yeux de nos Iqcteura quelques passages assez étendqs pour qu'ils puissent juger par eux-mêmes de l'importance de l'ouvrage et du mérite de l'auteur.

ce J'ai terminé, dit M* Aignau»la tâche que m'a fait entreprendre un véritable amour de la religion et de la patrie. Tek sont les liens dû pacte constitutionnel, qu'aucune famille de la société ne peut être menacée dans son existence et dans ses droits sans qu'il soit de l'intérêt comme du devoir de chaque citoyen d'élever la voix en sa faveur. Je dirai plus : ce mémoire , qui ne semble écrit que pour les protestants , l'est également pour les catholicfues. Tous les hommes d'une piété sincère et éclairée qui ont observé les causes des progrès cfo l'irréligion , s'accordent à penser que le mal ne peut être efficacement combattu que par une pleine liberté religieuse , qui entretienne entre toutes les couronnions l'émulation des kpns exemples , substitue au fanatisme intolérant des sectes les mutuels appuis de la charité , détruise ainsi la féodalité dans l'église ,

43a > MÉLANGES

comme la liberté civile l'a détruite dans l'état; ils estiment que les temps changés demandent des changements à la sagesse ; que la tâche de la religion n'est plus, comme autrefois, de s'emparer de l'imagination des hommes par la pompe des cérémonies, ou de combattre la férocité de leurs mœurs et la rudesse de leurs habitudes par l'austérité des pratiques gênantes et minutieuses ; ils voudraient qu'après de grands changements politiques, elle reçût enfin sa véritable mission, celle de fortifier la tendance des coeurs à se réunir par les liens de l'humanité.

Qui d'entre nous a pu lire sans attendrissement le détail des bienfaits répandus à Londres, dans les prisons, par le lord-maire, fc l'occasion de la fête de Nbel? Les Norvégiens célèbrent aussi la même époque par le redoublement de la plus cordiale hospitalité j leur sollicitude s'étend même alors jusqu'aux bestiaux, dont ils doublent la ration ; jusqu'aux petits oiseaux , pour lesquels une gerbe de Me est suspendue au-dessus de chaque porte, comme si toute la nature était appelée à

DE LITTE&ATUlifi. 4^3

lenniser par une réjouissance commune la naissance du divin législateur des chrétiens ! Quel sermon peut être aussi éloquent ou quelle lithurgie aussi agréable à Dieu que ces touchants usages trop ignorés de nous? Si la simplicité de ces montagnards ne peut se trana. planter au milieu de la corruption polie de n<y mœurs > assurons du moins ce que la voix puissante de la Charte démande bien plus haut que ma faible voix , une égale liberté , une même protection pour tous les cultes.

Ainsi leur prospérité renaîtra pour l'avantage inexprimable des familles et de leur pairie ; aiQsi la religion , désarmée de tout ce qui la rend effrayante , offensive ou ridicule , aux habitants des campagnes et des cités , répandra sensiblement son influence heureuse, et se revêtira d'enchantements nouveaux appropriés aux temps et aux lieux sur lesquels doit s'exercer sa céleste puissance. »

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