‹ Œuvres de M.A. Jay (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · NOT4S · texte numérisé non relu

NOT4S

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Boesuet.

Peu d'écrivains se sont servis plus librement du langage que cet éloquent prélift. Sa pensée ennoblissait les expressions les plus simples, et donnait à la langue un caractère d'énergie qu'elle n'avait eu jusque alors que dans les belles tragédies de Corneille. Bossuet , nourri de la lecture des pères de l'église et des grands auteurs classiques, n'avait pas dédaigné les humbles sermonaires du seizième siècle. On me pardonnera d'en citer une preuve.

Il n'est personne qui ne connaisse et qui n'ait admiré cette belle expression, ce pleur éternel, qui produit tant d'effet dans le passage de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague , où elle se trouve si heureusement placée. Du temps de Bossuet, on n'employait ce mot qu'au pluriel ; mais pleur, traduction de ploratw ou plutôt de planeiue, pianto, était en usage dans le siècle précédent. (Voyez la traduction des Sermons de meeeire Frmçois Pwngarolle, évét/ue iAeii, page 58 1 de la seconde édition.)

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. « L'apôtre ne nom défend pas tout pleur en gé- » néral , mais bien celui par lequel nous imitons » génies quœ spem non habeni. Or c'est assez trai- » ter du pleur excessif. Quant au pleur tMddre*, il » est loisible de le faire. Oui ; mais saches tfeule- » ment que ce pleur simple ne soulage en rien le » mort. »

U y a loin de ces idées burlesques aux grandes pensées de l'évéque de Meaux. En général , la langue ne manque jamais au génie ? Montaigne» Bossue! et Pascal Font suffisamment piotivé.

Page 6.

Fénelan.

Ce grand prélat était aussi un excellent citoyen ; il gémissait sur les maux de la France comme sur les divisions de l'église. Il ne s'écarta jamais du respect et de l'obéissance qu'on doit aux lois établies; mais les principes qu'il avait inspirés au due de Bourgogne se trouvaient directement opposés aux principes de gouvernement adoptés par Louis XIV. Cette opposition , fruit d'un zèle ardent pour le bien de l'humanité, fut regardée comme une censure téméraire, et le vertueux prélat

resta exilé d'une cour abandonnée aux flatteurs et aux hypocrites.

Les ouvrages de Fénelon doivent fixer l'attention non seulement sous les rapports religieux et littéraire , mais encore sous le rapport politique. Seul, entre les grands hommes du dix-septième siècle, il dédaigna de mêler sa voix à ce concert unanime de flatteries qui ne cessa que lorsque Louis XIV cessa de vivre. Fénelon fut le premier qui osa signaler en France les erreurs d'administration et les abus de tout gf nre qui commençaient à dénaturée les institutions monarchiques. Il proposa des réformes salutaires*, mais il ne fut point écouté. Il pensait , comme Montesquieu, que le gouvernement monarchique était le seul convenable aux grands états; mais il voulait en même temps que la monarchie fût assise sur des lois sages et sur des institutions analogues à l'esprit de cette espèce de gouvernement. Fénelon donna le premier mauvement à cet esprit d'investigation qui caractérise les productions des écrivains politiques du dernier siècle. Il était tolérant par principe autant que par caractère. Sa conduite a prouvé que la vraie philosophie et la vrai* religion ne sont pas incompatibles, et peuvent travailler de concert au bonheur des hommes.

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L'Histoire des oracles.

Cet ouvrage, écrit avec une mesure et une sagesse parfaites, donna de l'ombrage à un jésuite nommé Baltus, qui s'efforça de prouver dans un gros volume illisible que Fontenelle, en dévoilant l'imposture des prêtres du paganisme , attaquait indirectement la religion chrétienne. Laf conduite de Fontenelle dans cette circonstance peut servir de modèle aux hommes de mérite qui se trouvent en butte aux traits de la calomnie. Il aurait pu facilement confondre son adversaire, qui avait mis dans son ouvrage plus de passion que de bonne foi , plus de méchanceté que de logique : il se contenta d'opposer le silence du mépris aux # délations du père Baltus •, et, lorsque ses amis le pressèrent d'y répliquer, il se contenta de répondre : « Je laisserai mon censeur jouir en paix de son triomphe; » je consens que le diable ait été prophète, puisque » le jésuite le veut , et qu'il croit cela plus ortho- » doxe. »

90 NOTK8.

Page h.

Madame Daeier.

« Rien n'est si étonnant , dit un auteur presque » contemporain de madame Daeier, -que les effets. » produits par l'étude du grec dans la tête de cette » femme. Elle était furieuse sur les intérêts de Tan* » tiqaité. Toutes les fois qu'elle parlait des beaux » siècles d'Alexandre et d'Auguste , elle se pâmait » d'admiration. J'ai ouï dire à une personne qui a » long-temps vécu avec elle que cette savante, te* » nant une quenouille â son cété, lui récita les ten- » dres adieux d'Andromaque à Hector avec tant de » passion , qu'elle en perdit l'usage des sens. Le » commerce des seyants avait beaucoup altéré et * elle la douceur naturelle 4 son sexe. Elle éclata » en reproches grossiers contre M. de la Motte, et » l'eût volontiers étranglé pour l'honneur des an- » ciens. »

André Daeier épousa cett^sa vante en i683. Ils avaient les mêmes goûts et les. mêmes occupations littéraires. Boileau mettait la femme au-dessus du mari. « Dans les productions d'esprit faites en corn- » mun, madame Daeier, disait-il, est le père. »

Madame Dacier, voyant une femme filer au rouet, lui dit d'un air mécontent : « Les anciens n'ont ja- » mais filé qu'à la quenouille. »

Les commentaires et les traductions de madame Dacier jouissent d'une estime méritée sous le rapport dea recherches scientifiques et de la fidélité. Quelques traducteurs modernes ont profité de ses travaux sans daigner en foire confidence au public. On distingue parmi les nombreuses productions de cette femme laborieuse des commentaires sur plu* sieurs auteurs , à l'usage du dauphin $ une traduction de trois comètes de Plaute, remarquable par une préfiice intéressante sur l'origine et les diverses révolutions de la poésie dramatique ; une traduction de riUaée et de fOdytêée, accompagnée de remarques et de notes qui prouvent une grande érudition -, enfin une traduction de Térence en trois volumes in-19.

Page 90.

Luagê n'êui point ( fmdt t Ue ur*, etc.

Il est peu de noms qui fassent aujourd'hui plus d'honneur à la littérature française que celui de cet excellent écrivain. Il ne jouit pas de son vivant de

ga NOTES.

toute la réputation qu'il avait méritée; son nom manque aux fastes de l'Académie française. Étranger aux cabales littéraires , sans ambition , sans prôneurs , il soignait beaucoup ses ouvrages et très peu ses succès.

On éprouve une sorte de consolation en réfléchissant que , si Lesage n'a pas joui d'une existence brillante , il a été du moins à l'abri des orages auxquels plusieurs gens de lettres, ses contemporains, se trouvèrent exposés. Il vécut et mourut en paix dans un âge avancé.

Turcaret et Critpin rival de son Maître sont deux comédies que Molière n'aurait pas désavouées. La justesse et le naturel du dialogue, la vérité des caractères , la force du trait comique , la gaité des détails , caractérisent la première de ces comédies , et la maintiendront sur la scène tant que le bon goût n'en sera pas entièrement exilé. GU Bios est le meilleur roman moral qui jamais ait été composé. Je suis toujours fâché que Voltaire n'ait pas rendu plus de justice à ce bel ouvrage. « GU Blas est de- » meure, dit-il, parce qu'il y a du naturel. » Cet éloge si mince d'un si bel ouvrage aurait droit d'étonner, si l'on ne savait que Lesage s'était fait quelquefois un malin plaisir de harceler le poète vindicatif.

Ceux qui se donneront la peine ou plutôt le plaisir de relire le chapitre y du livre X de Gil Blao y trouveront , je pense, la cause de la froideur avec laquelle Voltaire a parlé de cet ouvrage. S'il a cru se reconnaître dans le personnage de don Gabriel, poète castillan, il a pris trop sérieusement une plaisanterie sans conséquence, qui ne pouvait in* fluer en rien sur l'opinion de la postérité.

Pagb

FoUatre^ comme génie créateur, etc.

Des censeurs peu éclairés ou de mauvaise foi ont fait un reproche à Voltaire des pensées morales et philosophiques qu'il a répandues avec tant d'art et tant de sagesse dans ses tragédies. Pour leur répondre, qu'on me permette d'emprunter les paroles d'un écrivain justement célèbre : les lecteurs ne pourront qu'y gagner.

«c Pour la tragédie , Quintilien hésite entre Euri- » pide et Sophocle; il semble même pencher en fa- » veur du premier, qu'il dit presque égal aux phi- » losophes dans leur propre science. Un critique » d'un ordre bien plus élevé, Horace, dans son Art » poétique, développant en beaux vers le caractère

g4 HOTES.

» du chœur tragique , lui fait tracer un véritable » cours de morale. Ce poète de la raison n'cnsei- » gne-t-il pas d'ailleurs à tous les poètes que , pour » atteindre au but de l'art , ils doivent réunir Fa- » gréable i l'utile, éclairer le lecteur en l'amusant? » Ne leur recommande-t-il pas expressément d'é- » tudier la philosophie de Socrate après avoir pro- » nonce ce grand axiome s Le bim-pmuer est la » touroe du bien-éerire. »

La saine raison doit être le fondement des arts d'imagination. Il faut joindre à l'art de bien dire le talent de bien penser. C'est par une telle alliance que les beaux-arts peuvent être fécondés, et qu'ils procurent une gloire solide A ceux qui sont dignes de les cultiver. Espérons que les hommes qui son* tiennent la littérature française au-dessus des autres littératures de l'Europe n'oublieront jamais cette vérité fondamentale, que , dans un siècle qui s'ouvre avec tant d'éclat, sous les auspices de la gloire et du génie, les lettres parviendront à une nouvelle hauteur, et réuniront les charmes de l'imagination à tout ce que l'esprit humain peut concevoir de plus noble et de plus élevé.

NOTES. g5

Pagb 29.

De savants missionnaire*) etc.

« On se tromperait étrangement , dit l'estimable » auteur du Choix de lettres édifiantes,* si , à la vue 11 du titre modeste et religieux que portent ces let- » très , on allait s'imaginer qu'elles se bornent 4 » nous retracer l'histoire de la prédication et des » succès de l'Évangile chez les nations infidèles.

» Écrites en grande partie par des hommes qui » réunissaient à l'héroïsme de la vertu des connais^ » sances profondes , ce» lettres sont remplies de » toutes sortes de sciences : dissertations savantes, » peintures des mœurs; découvertes nombreuses » dans l'histoire naturelle , qui ont ajouté des ri- » cheasea i nos manufactures , des délicatesses k » nos tables , des ombrages i nos bois et de nou- » veaux remèdes à l'art de guérir ; des plans d'amé- » lioration pour diriger l'esprit des colons vers Ta* » griculture , des découvertes géographiques qui » ont ouvert de nouvelles routes au commerce , » d'importantes recherches qui jettent le plus grand » jour sur les monuments antiques et l'origine des » peuples primitifs? enfin , réflexions morales, vues

» politiques , anecdotes curieuses , histoires inté- » ressantes, ou y trouve rassemblé tout ce qui peut » exciter la curiosité de ceux qui ont le bon esprit »*de préférer les lectures sérieuses, mais instructi- » ves, à des lectures amusantes, mais frivoles, et » presque toujours dangereuses pour les mœurs. »

Cet éloge n'est point exagéré : si l'on écarte l'affligeante idée des persécutions religieuses que l'introduction du catholicisme a excitées et des flots de sang qu'elle a fait répandre au Japon et à la Chine, on trouvera du charme dans les récits naïfs des missionnaires ; on ne doutera ni de leur bonne foi ni de leurs vertus; on ne pourra surtout s'empêcher d'admirer la politique habile de cette société célèbre, qui, réunissant tous ses membres par une seule passion , par l'amour du pouvoir, formant de toutes leurs volontés une volonté unique , mettant chacun à sa place , pour ne pas dissiper la plus légère fraction de ses forces , s'emparait de l'éducation en Europe, se faisait respecter en Asie, redouter en Amérique , et serait peut-être parvenue à gouverner le monde si elle ne fût arrivée un siècle trop tard (1).

(1) Établissement des jésuites, i54<>. *

Pàge3i.

M oisillon, illustre par son éloquence, etc.

On sait ojue Massilion appartenait à la savante congrégation de l'Oratoire, qui a donné tant d'hommes illustres à la France, et qui, bien que moins nombreuse que la société de Jésus, l'a surpassée par les talents , et Ta au moins égalée dans Fart difficile de l'éducation. Les jésuites n'ont aucun nom 4 opposer à celui de Mallebranche; et, malgré la réputation et le mérite de Bourdaloue, il est resté, comme orateur, fort au-dessous de Masail- Ion. Il laisse peu de chose à désirer pour la correction du style *, mais il est en général dépourvu d'onction et de chaleur. Massilion embellit le raisonnement par le charme du langage. Ce n'est point un maître sévère qui vous dicte des leçons : c'est un ami tendre qui s'intéresse A votre destinée, qui vous rappelle à la vertu par la force du sentiment, et qui vous montre dans la pratique des devoirs la perspective du bonheur. S'il a moins d'élévation que Bossuet, il est moins inégal; il a dans sa manière quelque chose de plus touchant, de plus populaire; il ébranle moins l'imagination, il pénètre plus avant dans le coeur. Bossuet â eu des moavi. 7

vements d'éloquence auxquels on ne peut rien comparer; mais, comme écrivain, il est inférieur à Massillon. 1

Page 35.

Dumareais.

Ce grammairien philosophe, né à Marseille, élère de l'Oratoire, suivit d'abord la carrière du barreau ; il entra ensuite comme instituteur dans la fitniUe du président de Maisons. Ce magistrat, d'une âme élevée, d'un esprit éclairé, sut apprécier Dumarsais, et en fit son ami* Il encouragea son. talent , «et lui donna même le sujet de son premier traité, cènira sous le titre tiExpoeiUem, de h doctrine defàjlise 4jailicane r par rapport amx prétentions de la cour de Home. Cet ouvrage est divisé ea deux parties : dans la première r Vaut eu* établit les principes généreux sur lesquels sent fondées la puissance temporelle et la naissance spirituelle $ daas la seconde, il applique ces fcnémes principes «m poiivWr des papes , de tfégNse et dee eVéques , et il en fixe les limites*

Dumarsais avait trouvé une métWdëdVneeigner les langues plus expéditivt que ceUt qu'on emploie

j«OT£S. gg

dans les collèges. Elle n'avait d'autre défaut que d'être nouvelle et raisonnable. L'auteur fut vivement attaqué par une foule de professeurs de cinquième et de sixième qui n'étaient pas même en état de l'entendre. La méthode de Dumarsaîs a deux parties, l'usage et la raison. On commence par faire apprendre aux enfants les mots latins dont on se sert le plus communément; on leur en fait connaître la signification et les diverses acceptions : voilà pour l'usage. On fixe ensuite l'attention des élèves sur les diverses inflexions des mots, sur les rapports qu'ils ont entre eux , et de cette manière Us apprennent les déclinaisons , les conjugaisons , et Jes règles de la syntaxe :' voila pour, la raison. Cette méthode, qui épargne beaucoup de peine inutile aux enfants, n'est pas favorable à la paresse des maîtres : aussi n'esWelle pas généralement adoptée.

f 4$upe$HÊ*fuet a paris de§ deniers, «te.

Voltaire se plaisait à former le goût, A diriger la conscience littéraire de cet estimable écrivain. Admirateur enthousiaste de Racine, Vauvenargues eut le malheur d'être injuste envers Corneille. Voltaire répondit avec chaleur aux objections de son jeune

disoiple. Ce même Voltaire , auquel on a tant de fois supposé le désir de rabaisser la gloire de Corneille, ne parle jamais de ce grand poète qu'avec enthousiasme; il répète souvent que les défauts de style qu'on lui reproche étaie4t n ^vitables dans un temps où la langue n'était pas encore formée; il loue avec franchise ses inimitables beautés. C'est lui qui le premier a dit que Corneille avait tout créé en France. Cette idée , qu'on ne peut adopter sans restriction , prouve du moins que Voltaire sentait vivement le mérite de Corneille et savait apprécier son génie.

Lorsqu'on examine de bonne foi le grand nombre de jugements littéraires que Voltaire a déposés dans ses écrits, on est bientôt convaincu qu'ils sont en général le résultat d'une conviction intime et d'un goût sûr. Il a défendu Racine, aussi bien que Corneille, avec zèle et persévérance. Il les nommait ses maîtres, et répondait ainsi d'avance aux imputations calomnieuses que ses ennemis ne se lassent point de reproduire, et que le public ne se lasse point de mépriser.

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