CHAPITRE VI
l'histoire par le récit des événemens; de l'épopée, par une action fabuleuse en tout ou partie ; de la tragédie, par les passions; de la comédie, par la peinture de la société; mais il n'exige ni les recherches, ni l'examen profond , ni l'exactitude méthodique de rhistoire , ni la majestueuse ordonnance et les riches détails de l'épopée; il ne présente pas l'extrême difficulté d'écrire en vers, surtout dans le style élevé ; il n'est point assujetti aux règles sévères de notre théâtre ; souvent même il coûte peu d'efforts à l'imagination. Quelle peine y a-t-il à multiplier les incitlens, lorsqu'en prenant toute liberté, soit pour la durée, soit pour l'espace, on veut bien consentir encore à négliger toute vraisemblance? Après la critique vulgaire, rien n'est plus facile* qu'un roman médiocre : aussi des hommes du monde , qui ne sont pas en même temps des hommes de lettres, des femmes aimables , qui ont négligé l'étude de l'orthograplie pour donner plus de temps à la composition , font et traduisent des romans. Le but ordinaire de ce travail est d'obtenir des succès de société; par malheur, en littérature, ils ne sont le plus souvent que des ridicules; et un ridicule facile à prendre n'est pourtant pas facile à perdre: il reste quand le roman est oublié. Ce n'est pas tout : tant d'écrivains et d'écrits frivoles ont produit d'assez graves inconvéniens : ils ont ralenti d'une manière
sensible le mouvement général des esprits vers des études importantes ; et c'est avec le dix-neuvième siècle que commence ce changement notable : ils ont corrompu le style ; ils ont même altéré la langue. En vain des censeurs, plus malveillans qu'habiles , ont-ils accusé d'un néologisme perpétuel les orateurs qui ont le plus honoré la tribune française. Sur quoi portaient ces reproches répétés à tant de reprises, exagérés avec tant d'amertume ? nous l'avons déjà remarqué : sur une vingtaine de mots que des institutions nouvelles rendaient presque tous nécessaires. Mais, chez la plupart des romanciers modernes , c'est dans le tableau de la vie sociale , c'est dans le langage des passions, éprouvées par tous les hommes, que viennent s'introduire en foule des locutions inadmissibles, des tours anglais ou germaniques, des barbarismes nombreux et des solécismes sans nombre. Il nous serait ici trop facile d'accumuler à volonté les exemples qui nous ont frappés à la lecture, et que nous avons recueillis; mais, quoiqu'une excessive gravité nous paraisse déplacée dans la critique littéraire, notre but n'est pourtant pas d'éveiller la gaieté maligne; et le travail qui nous est imposé , sans nous défendre la plaisanterie , nous interdit au moins les détails burlesques. D'autres réflexions se présentent. Pourquoi, depuis ces dernières années, plusieurs ro-