CHAPITRE VI
nianciers semblent-ils se croire de la classe des sermonnaires ? Pourquoi les surpassent-ils même en rigorisme? En effet, Massillon et ses plus dignes successeurs laissaient les disputes à la Sorbonne et les anathèmes à l'Inquisition : bornant désormais la prédication à la morale évangélique, ils avaient agrandi leur art de tout ce qu'ils lui étaient d'inutile. Est-ce à titre de compensation, et pour qu'il n'y ait rien de perdu, que Ion veut aujourd'hui reporter dans les romans la controverse et l'intolérance ? Nous avons déjà parlé du merveilleux qui tient aux superstitions, et nous croyons superflu d'y revenir; mais il en est un autre qui n'est pourtant pas celui de l'épopée : c'est celui que Corneille appelle si bien le merveilleux de la tragédie; et, par ce mot, il veut dire un ensemble de persoiuiages , de caractères, de sentimens , d'événemens non surnaturels, mais au-dessus de l'ordinaire. On a tort de le prodiguer dans les romans; il n'y est point à sa place: il lui faut la majesté du cothurne, l'appareil imj)osantdu théà tre, le rhythme et les hgures pressées de la poésie. Quant aux romanciers , ce qui est le plus à la portée de leur genre d'écrire, ce qui, pour eux, est à la fois le plus agréable et le plus utile à peindre, c'est la vie ordinaire; et si, en la peignant, il leur est trop difBcile d'atteindre à la force comique de Gil Blas; si, d'un autre coté.
ce livre charmant laisse à désirer un intérêt plus vif et plus d'unité d'action , Fielding leur présente un autre modèle dans le beau roman de Toni- Jones. Jamais l'unité ne fut plus complète; l'action se noue rapidement et avec force ; elle se dénoue graduellement et avec mesure, sans lenteur et sans précipitation ; toutes les figures sont en mouvement et en contraste; mais il ny a ni ressorts forcés, ni couleurs tranchantes : l'amour est passionné, mais il n'a pas l'accent tragique; les bonnes qualités de la jeunesse sont mêlées de défauts aimables; le ridicule n'est point outré: la bonhomie s'y joint et le tempère; la vertu n'est point exagérée : elle tient à l'imperfection humaine, au moins par l'erreur. Un hypocrite abuse longtemps rhomme le plus sage ; et , ce qui est un trait de maître, entre tant de personnages, le seul qui soit pleinement vicieux , c'est l'hypocrite : on sent partout le monde réel. Loin de nous l'idée de prescrire une route exclusive; mais, au milieu de tant de fausses routes, nous voulons seulement indiquer un chemin sur: il mène au double but d'instruire et de plaire; et, parmi les bons romans, les moins romanesques sont les meilleurs.