CHAPITRE YIII
catacombes, et dix morceaux qui portent le cachet de la même supériorité. Là, plus inégal que dans le poème des Jardins, M. Delille nous y paraît aussi plus riche; et nous croyons pouvoir placer ce bel ouvrage au premier rang de ses compositions originales. L'auteur y déploie, comme partout, le genre de talent qui lui est propre: celui d'exceller dans le difficile. Les détails les plus techniques ne peuvent résister à son art : sont-ils minutieux, il leur donne de l'importance; sont-ils arides, il les féconde; sont-ils bas, il les ennoblit. Une idée paraît-elle impossible à rendre, c'est là précisément qu'il triomphe; et tous les obstacles s'aplanissent devant l'habileté du poète.
Après tant d'éloges, quelque scepticisme nous sera permis. Le scepticisme, souvent nécessaire en philosophie, n'est pas toujours inutile en littérature. jM. Delille s'est fait admirer par les formes d'une versification savante et variée avec un art infini : usant même de beaucoup de libertés dans les ouvrages qu'il a fait paraître durant l'époque actuelle, il se permet jusqu'aux enjambemens , que Malherbe avait bannis des vers français. Racine a constamment observé la règle posée par Malherbe. Roileau , peu content de s'y soumettre, a cru devoir la consacrer dans son Art Poétique , comme un perfectionnement remarquable, et parmi les titres de gloire du vieux fonda-
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teiir de notre poésie. M. Delille a pensé autrement : il prodigue aussi les coupes singulières et les effets d'harmonie imitative. Aux enjambemens près, qu'il est difficile d'admettre, tout est bien là, sauf l'excès; mais, puisque M. Delilie est le chef d'une école, puisque son exemple fait autorité, les principes d'une saine critique nous ordonnent d'élever ici plusieurs questions, que nous soumettons à son expérience éclairée. En s'occupant trop de l'harmonie particulière , ne nuit-on pas à l'harmonie générale? On emploie les coupes extraordinaires pour éviter la monotonie de notre versification; mais, si on les emploie souvent, ne court-on pas le risque de tomber dans une autre monotonie, d'autant plus répréhensible qu'elle est recherchée? Ne blâme-ton pas ces compositeurs qui négligent la mélodie pour étaler leur science musicale? A^oit-on que, dans ses tableaux d'histoire, Raphaël fasse ressortir les muscles de ses personnages pour montrer qu'il sait dessiner Et, sans nous écarter de la poésie, toutes les coupes de vers ne se trouvent-elles pas dans les ouvrages de Racine et de Roileau? Les coupes hardies s'y laissent à peine entrevoir. Pourquoi? Cela ne vient-il pas de ce qu'elles y sont toujours à leur place et distribuées avec une sage économie? Pour faire dire : voilà un beau travail, il faut être habile sans doute; ne faut-il pas l'être encore da-