‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 164 sur 179 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

C'est avec plaisir que nous avons rendu justice à des auteurs estimables. Nous apprécions des ouvrages qui ont exigé beaucoup d'esprit ou beaucoup de sensil)ilité ; mais l'intérêt de l'art nous ordonne en même temps de rappeler une opinion de Voltaire , dont l'autorité ne saurait être invoquée trop souvent en matière de goût. Ce conservateur des saines théories , ce modèle successeur des modèles, craignit pour le théâtre national le succès naissant des comédies mêlées d'ariettes. Il sentit que l'habitude d'écouter, d'accueillir, de composer des pièces sans développemens, nuirait aux productions plus sévères, où doit se trouver une étude approfondie de l'art dramatique. Il prévit que le nouveau genre serait bientôt maître des théâtres de province , pépinière des théâtres de Paris; que les chanteurs se multiplieraient, mais que les acteurs deviendraient rares; et que l'espoir d'un succès facile enlèverait à la déclamation des talens qui auraient soutenu l'éclat de la scène française. Comme un tel objet lui semblait intéressant pour notre gloire littéraire, il en parle dans plusieurs ouvrages, il y revient dans une foule de lettres; et, depuis la mort de ce grand poète , une expérience de trente ans n'a que trop vérifié ses conjectures.

Encouragés par son exemple , nous terminerons la partie relative aux ouvrages dramatiques

par des observations, qui ne sont pas sans importance. Le gouvernement a supprimé dans Paris quelques tréteaux qui corrompaient à la fois les mœurs et le goût. On a senti généralement la sagesse de cette mesure indispensable. Le Théâtre Français maintenant réclame une attention éclairée. Les chefs-d'œuvre de la scène existent; mais les moyens d'exécution ne suffisent plus. Un grand acteur reste à la tragédie. Dans les deux genres, dans la comédie surtout , le public applaudit encore à quelques talens précieux, mais qui sont déjà clair-semés. Plusieurs vieillissent ; quelquesuns songent à la retraite ; et l'on entrevoit peu d'espérances prochaines , après des pertes si nombreuses et si faiblement réparées. Il semble donc nécessaire que l'école de déclamation soit dans une activité plus sensible. Ce n'est rien encore : il est surtout essentiel que le goût de la tragédie et de la comédie soit ranimé par des moyens efficaces sur les différens théâtres de France. Une vogue momentanée, des applaudissemens de commande, des réputations de journaux, ne suffisent pas pour donner du talent à des acteurs, à des actrices, qui n'en sauraient même acquérir; mais c'est assez pour les faire recevoir. Des places ne sont plus vacantes, et pourtant ne sont pas remplies. Autrefois dix grands talens paraissaient ensemble sur la scène française. Où s'étaient-ils

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