AVIS DE L'ÉDITEUR
J^ E s pièces suivantes que nous offrons au public , sous le titre de Fragmens philosophiques et littéraires ^ sont ries passages détachés que nous avons trouvés épars dans les manuscrits inédits de Chénier. Il paraît que , quelques années avant sa mort, cet écrivain distingué avait conçu le plan d'un grand ouvrage, et que la plupart des morceaux que nous imprimons ici étaient autant de matériaux destinés à le composer. Ce qui nous porte à le croire , c'est qu'en tête de chacun de ces articles il avait écrit : Fragment dUui grand ouvrage.
Convaincu que le public accueillera avec plaisir tout ce qui peut enrichir l'édition des œuvres de notre auteur , nous avons réuni et classé , avec le plus d'ordre qu'il nous a été possible, ces ébauches philosophiques et littéraires, qui, malgré l'imperfection inévitable du j)remier travail, laissent clairement entrevoir toute l'étendue et la profondeur du sujet qu'il voulait exploiter. Chénier offre, dans le premier jet de cette vaste composition , dont il est à i^egretter que sa mort nous ait privés si vite, l'exemple tant de fois démontré que le grand homme se révèle jusque dans les moindres choses.
Si Dieu venait à parler ou à écrire, il faudrait l'en croire sur sa parole; mais l'autorité d'un homme n'est rien. Pour avoir raison, quand on est homme , il faut démontrer qu'on a raison ; et démontrer, ce n'est pas prouver qu'une chose peut exister ainsi, c est prouver qu'elle ne peut exister autrement ; et ne dites pas : les vérités mathématiques sont les seules qu'on puisse démontrer. On démontre tout ce qui est soimiis à la raison humaine, tout ce qui tient aux hommes; on ne saurait démontrer ce qui ne leur tient pas : aussi n'y a-t-il pas de démonstration en métaphysique. Pope , dans un excellent poème, a voulu démontrer que tout est bien. Pope n'a rien démontré, sinon qu il avait un grand génie. Lévéque d'Avranche , Huet, après beaucoup d'autres, a voulu démontrer notre religion; et l'évéque d'Avranche, avec tout son esprit et ses profondes connaissances, n'a fait qu'abuser du raisonnement, en lexerçant sur des matières qui sont néccs-
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sairement au-delà de nous. Tant que j'aurai besoin de foi pour penser comme vous, je ne vois que des mots dans ce que vous appelez démonstration. Le mystère de l'incarnation , quoique d'ailleurs si respectable, n'est pas plus facile à prouver évidemment que les mensonges de l'Alcoran, ou les aventures du bœuf Apis et du dieu Fo. On me dit qu'il fait jour : mais j'ouvre les yeux, et je n'y vois goutte. Telles sont les démonstrations des métaphysiciens, avec leurs chimères du libre-arbitre et de ï optimisme , et tant \ d'autres belles choses aussi profondes qu'utiles. La nuit dure encore depuis les livres du beau diseur Platon jusqu'à ceux du méthodique et savant Condillac. Courage! il faut espérer qu'elle finira. Pour moi :
« Raisonner est l'emploi de toute ma maison ; '< Et le raisonnemenj; en bannit la raison. »