SUR LE DESPOTISME
On sait quelle est l'origine du despotisme. Une peuplade est en guerre contre une peuplade voisine : le citoyen le plus robuste et le plus courageux est élu chef de l'armée. L'empire entre ses mains n'est qu'une commission passagère; un second chef le rend inamovible ; un troisième héréditaire. Bientôt les parens du prince font une
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classe à part; ils ont tous les honneurs, tous les emplois: voilà le commencement d'une noblesse. Mais il importe au prince de l'asseoir sur des bases solides : alors il forme des charges honorifiques, il accorde des privilèges, il favorise quelques familles ; et c'est en donnant ainsi de la puissance à cette noblesse qu'il augmente et affermit sa propre autorité.
Le droit arbitraire d'un seul homme sur la vie, les biens, la liberté de tous, caractérise le despotisme. Le monarque n'a point ce droit odieux, puisque le monarque n'est point au-dessus des lois. Les tyrans ont voulu le conquérir; ils ont inventé les lettres de cachet , punition ou plus souvent encore vengeance absurde, quelquefois obscure et cachée dans l'ombre, lorsqu'il est besoin de supplices. Cet effroyable usage s'est perpétué en France, non-seulement sous les tyrans, mais encore sous les rois faibles, ou même justes et bons, grâce à des ministres imbéciles ou méchans. Les bastilles se sont multipliées ; et tel homme a porté des chaînes pour avoir fait un bon ouvrage, ou bien pour avoir déplu à la maîtresse d'un roi, d'un ministre, peut-être même d'un premier commis. Potentat révéré, les gémissemens de tes sujets formeraient -ils un concert agréable à ton oreille? Ou, si tu n'es point né
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cruel, conçois-tu une condition plus déplorable que la tienne ? Séduit dès l'enfance , dupe de ton éducation royale, depuis gouverné, trompé par des ministres et des prélats, esclave de tes maîtresses , de leurs amis , et de ceux de ta couronne ! Malheureux ! tes propres vertus te sont inutiles : des despotes subalternes t'ont condamné toimême à la servitude; ta cour n'est qu'une vaste et superbe bastille où l'on feint de t'adorer : même exempt de remords, lu portes en effet des chaînes; et l'or fastueux qui les couvre ne sert qu'à les rendre plus pesantes.
Le législateur qui parvient à rendre un peuple heureux, libre, vertueux, est sans contredit le premier des hommes. Mais, au point où en sont les choses dans l'Europe entière, quel souverain oserait entreprendre cet important ouvrage? En attendant que la présence d'un homme envoyé du ciel honore des contrées dignes de lui , et puisse animer un corps politique, voici, ce me semble, ce qu'il faudrait faire pour être un vrai législateur. La paresse des citoyens est le plus grand vice d'un état : n'encouragez pas , rendez nécessaires le travail et l'industrie; honorez-les; gardez-vous de rendre un peuple mercenaire. J'ai connu dans le monde un philosophe qui pré-
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tendait que, dans une chose publique bien gouvernée, les lois attacheraient une flétrissure à la richesse. Cet avis vous semble exagéré; c'est pourtant mon avis maintenant ; et , si vous me promettiez d'y réfléchii% j'ose penser qu'il pourrait
devenir le vôtre.
Pour mériter le nom d'honnête homme, suffitil de ne pas voler, de ne pas tuer? H y a vingt ou trente ans, je ne sais quel livre philosophique fut condamné au feu par le parlement de Paris. Un magistrat, dit-on, commença son avis de cette manière : Jusques à quand, messieurs, ne brûlerons-nous que des livres?
Cette phrase, digne d'un inquisiteur, pouvaitelle sortir de la bouche d'un honnête homme? Je demande si l'intolérance ne suppose pas un manque d'humanité , et si l'on peut être honnête homme quand on n'est pas homme.
On a écrit, je ne sais plus où, que le chanceher de l'Hôpital soutint dans une occasion que les rois ne doivent pas rendre compte aux sujets de leur conduite; et que leur volonté doit prévaloir contre les lois. Il faut plaindre le chancelier de l'Hôpital , s'il a dit cette impertinence. Ceux qui connaissent sa vie et ses ouvrages convien-
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droiit que ce n'était pas là sa manière de penser. Ce propos est celui d'un homme très -borné ou très-làche; et le chancelier de l'Hôpital n'était ni l'un ni l'autre. Cette doctrine est celle du chancelier Duprat, qui n'était point un homme borné, mais un homme vil. Il accabla la France d'impôts, établit la vénalité des charges, et réussit fort bien en son tems à souiller la magistrature , et à diminuer la force des lois.
Ceux qui ont dit que le siècle dernier était bien moins éclairé que celui-ci ont dit une vérité dont il n'est pas permis de douter, quand on veut y réfléchir. Ceux qui ont déprimé le dernier siècle pour exalter celui-ci ont eu grand tort. Il faut observer d'abord que notre siècle est enrichi de toutes les lumières du précédent. Pour les comparer ensemble, on doit donc fixer deux époques : la première , depuis la fin du seizième siècle jusqu'à la fin du dix-septième; la seconde, depuis la fin du dix-septième jusqu'à présent. Il ne serait pas très -utile, mais il serait curieux d'examiner dans laquelle de ces deux époques l'esprit humain a fait le plus de progrès.
L'imaeination a des idées en abondance , mais
sans ordre; le génie unit l'ordre et la fécondité; ou plutôt le génie n'est que l'ordre lui-même. L'imagination va sans cesse au-delà du but; ses productions sont gigantesques ; elle peint tout avec force, mais sans vérité. Le génie est toujours vrai; le génie est la vérité même. Aux yeux du génie, tout se rassemble, tout prend des formes énergiques. L'imagination n'a point d'yeux , et ne connaît que des fantômes : elle ne créa jamais , puisque rien chez elle n'a une véritable existence. Le génie seul est créateur. L'imagination enfante le chaos. Le génie le débrouille.
Vin.
Le monde est un vaste cimetière, où des mourans se promènent sur des morts.
Le Poussin , dans un tableau célèbre , représente les bergers d'Arcadie. C'est la vraie peinture de la vie humaine: une danse sur des tombeaux.
Les siècles dévorent les siècles; les cités nouvelles, debout sur les cadavres des cités antiques,
OEuvres posthumes. UI. '2 y
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meurent et s'ensevelissent à leur tour; la pensée de l'homme reste immortelle '.
Extravagans ! vous croyez qu'il y a quelque chose de commun entre Dieu et vous, que Dieu vous a parlé, que Dieu vous a révélé ses secrets! Imbéciles mortels ! si vous parliez à la fourmi qui rampe sous vos pieds, entendrait-elle votre langage? Et, s'il est vrai qu'aux regards de Dieu vous soyez plus que la fourmi, du moins vous avouerez que vous êtes beaucoup moins devant ce Dieu que la fourmi n'est devant vous. Dieu est l'infini; vous êtes le fini comme cet insecte imperceptible; et à l'égard de l'infini un million est égal à un.
Les hommes supérieurs influent sur leur époque, mais toutefois ils en dépendent. Placez Locke au treizième siècle: à peine eût-il été saint Thomas; et saint Thomas, au dix-huitième siècle, aurait surpassé Condillac.
1. On retrouve cette belle pensée vers la fin de l'épître à Voltaire.
« Vain t'spoiri tout s éteint; les couquérans périssent; etc. >•
VOV.Z l«lm- in tl."i OEl VUES \T?riE!<fF.S.
Si l'on voulait ne connaître que des gens parfaits , Ion ne vivrait avec personne , excepté avec
soi.
Il peut exister des vertus avec le fanatisme ; il n'en est point avec l'hypocrisie.
Les batailles sanglantes dont les généraux font tant de bruit sont presque toujours de grands événemens pour les gazettes, et de petits événemens pour l'histoire.