JUILLET
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On a beaucoup écrit contre l'Inquisition religieuse. L'Europe entière insulte aux Espagnols,
I. « J'avais achevé cet écrit dans les premiers jours du mois '«dernier. Je me préparais à le donner au public: j'en ai été « empêché par suite d'événemens importans, qui ont fait tant « d'honneur aux citoyens de la capitale. Voyant l'édifice de la « tyrannie s'éci'ouler de toutes parts, j'ai cru que mon ouvrage « devenait inutile; j'ai pensé qu'il n'était plus tems de dénoncer, «en quelque partie que ce soit, les sourdes manœuvres d'un « gouvernement traîné dans la boue. Mais déjà quelques pré- « jugés se relèvent; j'entrevois que les conversions opérées par « la crainte ne sont pas des conversions durables. Les vérités « les plus évidentes sont contestées avec audace jusque dans « l'Assemblée nationale. Le petit nombre d'hommes invariable- " ment attachés aux principes ne peut vaincre par la raison les « passions du plus grand nombre. La liberté de publier sa « pensée aura certainement des contradicteurs. On demandera « des exceptions. Les oppresseurs voudront se conserver, dans « ce genre, un petit coin de tyrannie. Puisse ce tableau rapide " et fidèle inspirer contre eux la haine qu'ils méritent! Puisse " enfin rosser en France la longue conspiration du gouverne- « mont contre les lumières! » [Note de C/iénier.)
DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE. 38^ qui conservent encore au milieu d'eux ce tribunal fanatique. Assurément je n'ai pas le dessein d'en prendre la défense. Je n'envie point cette thèse à ceux qui argumentent toujours d'après ce qui s'est fait, et qui ne cessent d'opposer au droit naturel ce qu'on est convenu d'appeler le droit positif. Mais, pour traiter une question politique, je ne connais qu'une manière : c'est de partir des premiers principes. Quels sont les premiers principes ? les voici. Le droit des citoyens est égal. Un citoyen doit être libre en ce qui ne nuit point au droit d'autrui. Par conséquent , il doit être libre de publier sa pensée, jusqu'à ces bornes communes. Aller à la messe, au prêche, à la synagogue, à la mosquée : c'est publier sa pensée en matière de religion; mais ce n'est point nuire au droit d'autrui: par conséquent, l'Inquisition religieuse est contraire au droit naturel. Mais, quand on a reconnu l'évidence d'un principe , il faut admettre toutes les conséquences qui en résultent nécessairement. Il n'est plus tems pour les Français de craindre la vérité, ni de reculer devant elle, comme les enfans devant leur ombre. C'est pourquoi , j'ai cru devoir , en qualité de citoyen français, dénoncer à cette grande nation, et à ceux qui ont l'honneur de la représenter en ce moment, tous les genres d'inquisition qu'on exerce en France sur l'esprit des citoyens. Il est beau de
défendre les opprimés. Dénoncer l'oppression , c'est bien mériter de la société entière. Mais l'oppression existe toujours dans un ordre de choses arbitraire, dans un ordre de choses où l'opinion particulière du magistrat décide. Quand elle n'existerait pas toujours, elle est possible, elle peut exister impunément , puisque le magistrat n'est pas responsable de ses opinions. Des institutions qui rendent cette impunité possible sont contraires au droit naturel : par conséquent , elles sont contraires aux intérêts de la société ; par conséquent ceux qui représentent la société, ceux qui sont chargés des intérêts de la société, doivent les abolir.
IL La matière que je traite est malheureusement si féconde, le droit de publier sa pensée a été violé parmi nous avec une variété si ingénieuse, qu'en voulant exposer tant d'absurdités je sais à peine par où commencer. Je tâcherai pourtant de mettre un peu d'ordre dans mes idées, en développant ce chaos de tyrannie. Je vais commencer par l'inquisition exercée avant la publication de la pensée. Je dis que je vais commencer par celle-là, car ce n'est pas la seule : quand la pensée est publiée, il existe encore une autre inquisition. Toutes les deux se divisent à l'infini ; mais il ne faut pas anticiper : revenons à la première.
m. Si vous voulez publier votre pensée en France, vous trouvez d'abord sur votre chemin des Censeurs royaux autorisés à mutiler vos ouvrages autant qu'il leur plaît, et même a vous refuser leur approbation, sans entrer dans aucun détail. Toute espèce d'écrit est jugé, en premier lieu , par le tribunal des Censeurs. Ce tribunal est le lit de Procuste; et ce lit ne convient qu'aux nains. Malheur aux gens qui sont trop grands! on leur coupera la tète et les jambes. Ces inquisiteurs subalternes connaissent très-bien l'ignorance timide des principaux inquisiteurs, et ne manquent pas de la servir avec une basse complaisance, quand ils ne la partagent pas. Il y a dans Paris plusieurs centaines de gens portant le nom de Censeurs royaux. Leurs places sont fort agréables : elles font parvenir dans les antichambres de ceux qu'on appelle Grands seigneurs; elles procurent des gratifications, des pensions particulières, suivant que les Censeurs font leur devoir plus ou moins fidèlement; c'est-à-dire, suivant qu'ils sont plus ou moins serviles. Au reste, il règne parmi eux une émulation qui enchante. Quand ils ont servi pendant vingt ans, on leur accorde , je crois , une pension de quatre cents francs : c'est pour eux la retraite des invalides. Ils ne sont pas si bien payés, dit -on, que les espions de police : si cela est vrai, c'est une injus-
tice criante; car on est forcé de convenir qu'ik
ne sont pas moins utiles.
IV. On a tout prévu. Comme la philosophie pouvait se glisser dans les ouvrages de chimie, de médecine, d'astronomie, d'algèbre, et même de théologie , il y a des Censeurs royaux pour chacune de ces parties. On doit être assuré que toute idée philosophique est soigneusement arrêtée au passage. Il faut être juste pourtant : l'on ne saurait nier qu'il n'y ait Censeurs et Censeurs , comme il y ?i fagots ^t fagots Plus d'un Censeur se pique aujourd'hui de penser , et n'est pas effarouché d'un écrit qui a fait peur à son confrère. Il est certain qu'il y a de la ressource, à moins qu'il ne soit question d'un ouvrage trop raisonnable. Les Censeurs qui ne sont pas jansénistes vous passent les vérités rebattues. Vous vous arrangez fort bien avec eux , en retranchant seulement tout ce qui voudrait avoir l'air d'une vérité neuve , tout ce qui tendrait trop évidemment à éclairer un auditoire ou des lecteurs. \]Almanach royale selon Fontenelle, est le livre qui contient le plus de vérités : cette décision de Fontenelle a probablement alarmé le gouvernement; du moins est - il certain qu'il y a maintenant un Censeur royal chargé particulièrement de veiller sur ce beau livre, et de le lire tous les ans, d'un bout à l'autre , par ordre de M. le Garde - des - sceaux.
DES INQUISITEURS DE LA PENSEE. 3g3 On conviendra qu'il y a du mérite à remplir un pareil devoir. Les ministres sages profitent de tout ce qu'ils entendent , de tout ce qu'ils voient. Le musicien du Bourgeois gentilhomme a prouvé très-bien que la musique est d'une grande importance dans l'Etat ; les ministres qui ont gouverné la France au dix-huitième siècle n'ont pas laissé tomber à terre une aussi profonde leçon : ils ont nommé M. Grétry Censeur pour la musique , de peur que cette damnable philosophie , qui désole le royaume , ne vînt à pénétrer quelque jour au milieu des doubles croches. Mais, comme les ballets pourraient bien n'être pas exempts de ce poison philosophique, on exhorte les personnes qui sont à la tête de la censure, à nommer Yestris ou Gardel Censeur des pas de deux et des chaconnes. Cette censure est de la plus grande importance. Le raisonnement du maître à danser tlans le Bourgeois gentilliomnie est aussi fort que celui du maître de musique : on sent bien qu'un seul mauvais pas renverserait le royaume, comme plusieurs ont failli le renverser du tems de M. l'archevêque de Brienne et de M. le garde-des-sceaux de Lamoignon.
V. Je vais reprendre le ton sérieux, pour ne point scandaliser trop long-tems ceux qui pourraient s'étonner de voir un écrivain flénoncer avec dérision des choses si complètement ridi-
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cilles. Je ne réponds cependant pas que, dans le cours de cet ouvrage, la gravité ne m'abandonne quelquefois; mais il faut bien me pardonner d'être au niveau des objets que je traite ; et je ne crois pas qu'on puisse aisément décider s'ils doivent exciter davantage l'indignation ou la pitié. Mais je veux, dans ce chapitre, démontrer aux Censeurs royaux, le plus austèrement possible, que le métier qu'ils font est indigne d'un homme délicat , qui n'est point dénué d'esprit, et qu'il doit par conséquent répugner à tout homme de lettres. Plus un livre est philosophique, plus il combat les préjugés énergiquement, et plus il est sur d'élre rejeté par les Censeurs. Je ne dis une chose nouvelle pour personne un peu au fait de ce qui se passe. Il n'y a pas un seul de ces Messieurs qui eût donné son approbation, par exemple, à l'admirable lettre où J. J. Rousseau terrassa l'archevêque de Paris, Beaumont. En refusant d'approuver cet ouvrage , ou tout autre aussi fortement raisonnable , un Censeur royal agit selon sa conscience , ou contre sa conscience. Dans le premier cas, il croit qu'il est dangereux d'éclairer les hommes , à moins qu'il ne soit assez malheureusement né poiu- être la victime de tous les préjugés : cela s'appelle un homme très -borné. Dans le second cas, il sait connaître la vérité, il sait (ju'il est utile de la dire, et cependant il en ose
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empêcher la publication de tout son pouvoir; il opprime les gens de lettres et le public, pour obéir aux passions du despotisme ; il a vendu au despotisme sa raison , sa pensée , son àme ; il ne pense plus : il est bien vil et bien malheureux. On dit qu'il y a parmi les Censeurs royaux de fort honnêtes gens : je n'en doute assurément pas. On dit qu'il y a même dans cet ordi^e de fort honnêtes gens qui sont pleins de lumières : c'est un effet , je l'avouerai , dont il m'est impossible de trouver la cause ; du moins l'on doit convenir qu'il n'ont jamais voulu mettre à profit leurs lumières. Ils se sont étourdis, pour ainsi dire, sur la profession qu'ds exercent. Les voilà maintenant avertis : si mes raisonnemens produisent chez eux l'évidence, je connais une conduite , mais je n'en connais qu'une seule , vraiment digne d'un homme de lettres, qui aurait le malheur d'être Censeur royal : c'est de quitter demain cet emploi; c'est de prévenir par un désistement volontaire l'instant nécessaire et prochain où les Représentans de la nation vont obéir sur ce point à la volonté générale , et la consacrer par des lois. Si quelques-uns des Censeurs royaux ne voulaient pas être convaincus , je les invite tous, et chacun d'eux , à vouloir bien me réfuter. C'est trop peu de les inviter: je leur en porte le défi public; mais j'exhorte ceux qui seraient lentes de prendre
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la plume à réfléchir, à raisonner. En répliquant, s'il en est besoin, je redoublerai de force; j'userai de tous les avantages que me donnent la cause que je défends, et la puissance de l'opinion publique, ralliée désormais aux grands principes d'équité naturelle et à toutes les conséquences qui découlent de ces principes.
VI. C'est surtout dans l'examen des pièces de théâtre que se déploie la sévérité censoriale. Au théâtre, d'ailleurs, les entraves sont inévitables. On peut faire imprimer un livre sans observer les réglemens de la librairie; mais ce moyen ne peut exister pour la représentation d'une œuvre dramatique. Le Censeur des théâtres était autrefois M. Marin, si célèbre par le ridicule : cet emploi n'a point dégénéré en passant à M. Suard, l'un des quarante de l'Académie française , on ne sait pourquoi; un malin dirait: on sait pourquoi. Ceux qui fréquentent le théâtre n'ignorent pas quel est le zèle de M. Suard contre les pièces qui pourraient faire penser ; ils n'ignorent pas non plus combien ce zèle est augmenté depuis un an. La nation marche à grands pas vers la liberté; M. Suard semble marcher aussi vite en sens contraire. J'ai voulu faire représenter, au commencement de cette année , une tragédie qui a pour titre : Henri FUI ou la Tyrannie. Le Censeur Suard , qui n'est pas le censeur Caton, n'a pas cru qu'un
dût la représenter : dans ce moment, disait -il, comme si telle ou telle époque pouvait changer la nature des choses , et rendre légitime ce qui ne l'est pas. La pièce est d'une morale très-austère : j'en appelle à la conscience du Censeur. Je lui ferai de plus observer que dans le même tems sa conscience timorée lui laissait approuver toutes les pauvretés immorales, et souvent obscènes, qui surchargent les nombreux tréteaux de la capitale. L'archevêque de Cantorbéry , Crammer , est un des personnages de la pièce. Il a ce langage humain et tolérant qui convient aux prêtres, et qui rend la religion respectable. Cet archevêque a singulièrement effrayé le timoré Suard ; et le timoré Suard avait permis de livrer à la risée, sur le th-éâtre de l'Ambigu -comique, un archevêque très-connu par le poème de la Pucelle. Que les amateurs de l'art dramatique ne s'étonnent plus de ne point voir de nouveautés au Théâtre- Français : dix pièces nouvelles sont dans le cas de la tragédie à' Henri VI IL II n'est pas jusqu'aux pièces anciennes dont la représentation est défendue, quand elles ne paraissent pas assez empreintes du fléau de la servitude. Il faut que le public soit mstruit de ces manœuvres, afin que l'opinion publique en fasse justice. Ce n'est pas tout : pendant ce tems, on fait représenter sans cesse des ouvrages infectés de despotisme et d'aristocratie.
On ose appeler pièces nationales ces longs fatras de méchans vers où tous les préjugés sont consacrés , où l'auteur ne craint pas de louer la nation française d'une prétendue idolâtrie pour ses rois , quels qu'ils soient : idolâtrie qui ne peut exister ; idolâtrie qui flétrirait un peuple , si elle était possible ; idolâtrie qui serait vraiment odieuse aux bons rois , puisqu'en supposant son existence le législateur Charlemagne et Louis XII, le père du peuple, se trouveraient confondus avec Philippe IV, souillé du sang des Templiers, et Charles IX, tirant lui-même sur ses sujets.
VIL J'ai dit dans un ouvrage sur le théâtre , en parlant des Censeurs royaux : Ce sont des eunuques qui n'ont qu'un seul plaisir : celui défaire d'autres eunuques^ ; mais, s'ils mutilent le génie, c'est leur métier : ils ne font qu'obéir au commandement du Garde-des-sceaux, du Ministre de Paris, et du Lieutenant-général de police : tous ennemis jurés de la philosophie , parce que la philosophie a juré la perte du despotisme. Outre ces messieurs, il existe encore un chef des eunuques: on le nomme le Magistrat de la librairie. Si Ton demande à quoi peut servir cette place de magistrat de la librairie, lorsqu'il y a déjà tant de personnes chargées de l'inspection des livres , je dirai