SUR L'ÉTAT CIVIL
6 SEPTEMBRE I^Sl),
Tout homme qui veut eciiie doit vouloii- élip utile; loul homme qui veut être utile en écrivant doit avoir une raison forte et courageuse, incapable de fléchir sous les jiréjugés, et de redouter les vraies conséquences des vrais principes. ( Page dernière du présent chapitre. )
J/A]vs quelques districts, des Comédiens ont été nommés, à la pluralité des voix, officiers de la garde nationale : plusieurs citoyens du comité militaire de la ville ont réclamé contre le choix des districts. Je soumets à la raison de ces citoyens des réflexions qui devraient être inutiles à la fin de notre siècle. Je les écrirai sans ornement, sans passion : il ne s'agit pas ici d'émouvoir, mais de convaincre. Si je me trompe, réfutez-moi; si je dis la vérité, rendez-vous à la vérité.
Vous êtes convenus que la pluralité des voix serait l'expression de la volonté générale. Vous êtes convenus que la volonté générale, dans chaque district, nommerait les officiers de chaque
ÉTAT CIVIL DES COMÉDIENS. 44 r
district. La volonté générale a fait le choix dont vous vous plaignez : donc ce choix est légal ; donc vous ne pouvez légitimement réclamer contre ce choix.
Du moment que vous admettez lui honnne dans vos assemblées du peuple, vous le déclarez citoyen ; vous lui donnez le droit d'élire et d'être élu. Vous avez admis des comédiens dans vos assemblées du peuple : donc vous les avez déclarés citoyens; donc ils pouvaient élire et être élus; donc vous ne pouvez légitimement réclamer contre le choix tombé sur eux.
Si vous pensiez que les Comédiens ne devaient pas être éligibles, il fallait les empêcher d'être électeurs; il fallait, pour être conséquens, les priver entièrement de leurs droits politiques. Je dis, pour être conséquens; je ne dis pas pour être justes.
Maintenant que nous voici dans la thèse générale, si vous aviez privé les Comédiens de leurs droits pohtiques, vous auriez fait ce que vous n'aviez pas le droit de faire : ce droit ne peut appai'tenir ni aux assemblées de districts , ni à la municipalité, ni, par conséquent, au comité militaire, qui n'est qu'une fraction de la municipalité.
Quant à l'Assemblée nationale, n'a -t- elle pas reconnu solennellement l'éternel principe que voici : Tous les hommes sont égaux en rhoit ? Si.
44'^ RÉFI.EX10NS SUR L'ETAT CIVIL partant d'un tel principe, elle arrivait à ce résultat : Par conséquent ^ il j a des hommes quon peut priver d'une partie de leurs droits , ou de leurs droits entiers^ n'avouerez - vous pas qu'on pourrait lui reprocher tout à la fois beaucoup d'inconséquence et beaucoup d'injustice? N'avouerez-vous pas qu'elle ferait une chose contraire au droit reconnu par elle-même? Or, sans énoncer ce résultat, elle y arriverait, si elle privait les Comédiens de leurs droits politiques; ou si, chargée de la régénération de la France, chargée, dans le plus éclairé des siècles, de faire des lois pour le plus éclairé des peuples, elle laissait encore subsister parmi nous l'imbécille préjugé qui flétrit un art très-difficile et très-moral.
En Virginie , on a fondé le droit de cité sur la propriété. Tout homme domicilié dans le pays depuis sept ans, jouissant dans le pays de quarante livres de revenu en propriété, possède les droits politiques. Tout homme peut acquérir une propriété, par conséquent les droits politiques. Adoptez, si vous voulez, la loi de Virginie : elle est juste, raisonnable, très-morale dans ses effets; mais il serait souvent absurde d'ôter à des hommes le droit de cité parce qu'ils exercent une profession quelconque.
Ne dites pas que les Romains se gardaient de placer les Comédiens sur la même ligne que le
reste des citoyens. D'abord, si je voulais compromettre ma raison en combattant d'autorités, j'opposerais l'exemple des Athéniens à celui des Romains ; mais laissons à des enlans cette manière d'argumenter. Vous pourriez dire que les Athéniens avaient tort; on pourrait vous répondre qu'ils avaient raison : dès lors il faudrait quitter le fait pour examiner la chose elle-même ; et la question de droit recommencerait. Les droits des hommes résultent de leur nature , et non pas de de ce qui s'est fait. Le philosophe ne raisonne pas d'après des évènemens , mais d'après des principes.
Ne dites pas qu'être citoven , et commander à des citoyens, sont deux choses séparées par une grande distance. Demandez à votre commandant générais qui a vécu chez des républicains, qui a si vaillamment combattu pour défendre la liberté américaine ; demandez-lui si , dans un pays libre, le citoyen qui a le droit d'être soldat n'a pas le droit d'être général. Toute espèce de modification du droit des hommes est inie injustice, puisque le droit est essentiellement le même pour tous. En ravissant la moindre partie de ses droits à un citoven qui n'est pas criminel, vous commettez une injustice; en le rendant esclave, vous