‹ uvres de M. J. Chénier (volume 3)Chapitre 40 sur 50 · I. M. La ?'avette · texte numérisé non relu

I. M. La ?'avette

444 REFLEXIONS SUR i;ÉTAÏ CIVIL

êtes plus cruels , mais vous n'êtes pas plus injustes.

Français, peuple généreux, peuple équitable, et cligne de la liberté; Français, vous vous élevez contre les privilèges, contre les exclusions de toute espèce, données à des classes immenses de citoyens; vous détestez justement les aristocrates : ne les imitez pas. Vous avez été opprimés, n'opprimez pas. En resserrant l'oppression sur un plus petit nombre on ne la rend pas plus juste. Détestez-vous le préjugé qui choque vos passions? aimez-vous le préjugé qui les flatte ? L'ignorance et la superstition firent naître jadis celui que j'accuse en ce moment : faut-il que la vanité le soutienne encore? Devenons fiers pour n'avoir plus de vanité ; ne raisonnons pas d'après des passions, mais d'après des principes.

On connaît les honneurs rendus en Angleterre à la cendre de Garrik. Garrik était un très -honnête homme. On ne pense pas en Angleterre qu'un ti^ès-honnéte homme soit flétri , parce qu'il déclame parfaitement. Molière, qui était un trèshonnête homme, et de plus, un très-grand homme, fut à peine enterré en France. On a proposé à Garrik de siéger dans la chambre des Communes , d'être au nombre des Représentans de la nation anglaise. Molière, en France, n'aurait pu parvenir à une place de marguillier. -le demande s'il y

a parmi les députés de la nation française un seul homme qui fût humilié de se trouver assis auprès de l'auteur de Tartufe et du Misanthrope. Je demande s'il y a parmi leurs commettans un seul homme qui refusât Molière pour Représentant du peuple, dans un moment où il faut soutenir les intérêts du peuple, de l'humanité, de la raison.

Mais, direz -vous, oe n'est pas en qualité de comédien que Molière est un gxand homme; c'est comme écrivain, c'est comme poète, c'est comme philosophe. Je !e sais aussi bien que vous ; je sais que deux espèces d'individus seulement peuvent obtenir ce titre de grands hommes : ceux qui ont honoré leur siècle par d'éminentes vertus , et ceux qui l'ont éclairé par un génie transcendant. Observez maintenant que cette réflexion ne prouve rien en faveur du préjugé cjue je combats : Molière, malgré son génie, serait avili, si la profession qu'il exerçait pouvait être avilissante.

Tout homme, avant d'être comédien, jouissait pleinement du droit de cité; vous le reconnaissez pour votre égal : vous le faites déchoir, vous l'avilissez du moment qu'il sait vous attendrir sur le malheur des hommes, du moment qu'il sait vous faire rire des travers attachés à l'humaine nature! Vous l'avilissez, quand il cultive un talent difficile, qui n'est nuisible à personne, qui est très-utile, au contraire, par son influence morale;

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