RÉFLEXIONS SUR L'ÉÏAT CIVIL
vous l'avilissez, quand il acquiert des droits à votre reconnaissance ! Etes-vous justes ? étes-vous conséquens? Je ne veux m'en rapporter qu'à vousmêmes.
Dans l'état social , deux choses peuvent flétrir : le crime et le vice. De ces deux choses, la première seule mérite une flétrissure légale ; la flétrissure du vice est dans l'opinion publique. L'homme vicieux ne doit pas être privé de ses droits de cité; mais, s'il est reçu dans les assemblées du peuple, s'il est juste qu'il v soit reçu, c'est au peuple à ne pas l'élire. Voilà des principes que vous êtes forcés d'admettre, si vous admettez les principes.
Maintenant ^ croyez-vous le vice inhérent au talent de la déclamation? il vous est impossible de répondre affirmativement : une telle absurdité vous répugne ; le nom de Molière vous arrête. L'expérience est contre ceux qui pourraient se résoudre à l'affirmative; et je leur oppose surtout l'austère raison, la nature des choses, plus fortes encore que l'expérience et le nom de Molière. Or, en conservant le cruel préjugé qui flétrit les Comédiens, vous les traitez, non pas comme des gens vicieux, mais comme des gens nécessairement criminels : c'est le dernier degré fie l'injustice. Cette absurdité convient aux Welches., dirait M. de Voltaire; mais vous êtes des Fran-
^!ais, des Français du dix - huitième siècle, des Français devenus libres par la force des lumières. Écoutez votre raison sur ce point comme sur tout le reste; soyez en tout dignes de vous-mêmes.
Si vous voulez sacrifier encore à ce préjugé barbare , soyez du moins conséquens dans votre injustice. Si la déclamation vous paraît un art avilissant, privez aussi des droits de cité cette foule prodigieuse de comédiens de société, ces acteurs, de tous les rangs, qui dégoûteraient, s'il était possible, des représentations théâtrales. Quelle considération peut vous engager à ne pas les envelopper dans votre anathème ? Serait-ce leur manque de talent, leur manie déplorable de cultiver un art auxquels ils sont inhabiles?
Mais ils ne sont point salariés. Ainsi, selon vous-mêmes, l'art de déclamer, de représenter des pièces de théâtre, n'est point digne, par sa nature, de l'espèce de blâme dont la profession des Comédiens est encore chargée en France : une fois ce point accordé, vous allez reculer toujours; et vous serez forcés d'abjurer l'erreur que vous respectez par habitude.
Un éloquent député de la Provence ne voit dans la société que trois classes : les mendians^ les voleurs et les salariés. Je pense que M. de Mirabeau force le sens des mots, en comptant ceux qui sont uniquement propriétaires dans la classe des