REFLEXIONS SUR L'ÉTAT CIVIL
salariés. Ceux qui sont uniquement propriétaires forment, sans doute, nne quatrième classe; mais celle des salariés compose incontestablement les neuf dixièmes de la société. C'est la partie de l'État la plus utile, pour ne pas dire la seule utile. Cette classe comprend tous ceux qui exercent des métiers, tous ceux qui professent les arts, tous les officiers publics , tous les agens du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Si vous flétrissez les Comédiens, pai'ce qu'ils sont salariés., je vous le répète encore, soyez conséquens dans votre injustice : flétrissez les neuf dixièmes de la nation ; les Comédiens ne sont qu'une partie de ces neuf dixièmes salariés. L'art de la déclamation ne vous paraît pas flétrissant par lui-même ; une profession lucrative ne vous paraît pas non plus flétrissante : expliquezmoi, de grâce, comment deux choses réunies peuvent avilir, quand elles sont honnêtes séparément.
Mais , me direz - vous encore , les Comédiens sont exposés à l'improbation tumultueuse du public. Si c'est pour cela que vous les privez du <lroit de citoyen, je vous le répéterai toujours: soyez conséquens dans votre injustice. Privez des droits de citoyen tous ceux qui parlent en public, les orateurs même de l'Assemblée nationale : ils sont exposés aux mêmes accidens. Je ne veux
établir sans doute aucun autre rapport entre eux et les Comédiens; mais enfin ce rapport existe : il suffit à l'objet que je veux remplir. Vous n'empêcherez jamais un peuple libre d'approuver ou d'imorouver tumultueusement les hommes et les choses qui lui plaisent ou qui lui déplaisent; mais un citoven ne peut être dépossédé du droit de cité par la raison que ses talens n'ont pas eu le suffrage du peuple.
De ce raisonnement, que je crois sans réplique, je conclus qu'il est de justice rigoureuse de laisser jouir pleinement les Comédiens de leurs droits civils et politiques, et de les placer précisément sur la même ligne que le reste des citoyens. Quant aux individus, laissez la considération publique chercher qui la mérite , et fuir celui qui n'en est pas digne. Soyez certains que l'opinion générale ne se trompe pas long-tems sur un citoyen. Je pense que j'ai suffisamment éclairci cette question intéressante. Je n'ai point voulu flatter les passions des personnes que je défends, ni même celles de mes lecteurs ; j'ai dit simplement , austèrement, la vérité qu'il fallait dire. Tout homme qui veut écrire doit vouloir être utile; tout homme qui veut être utile en écrivant doit avoir une raison forte et courageuse , incapable de fléchir sous les préjugés, et de redouter les vraies conséquences des vrais principes.
Œuvres anciennes. IV. '^\)