DU DISTRICT DES CORDELIERS
LB 2C) AVRIT, 1790.
M. J. Chémer, chargé par l'Àsscmblce d'un Rapport sur l'établissement de l'Opéra, a demandé la parole, et a dit :
Messieurs,
J E crois ne pouvoir mieux me rendre digne de la commission dont vous avez bien voulu m'honorer qu'en vous rappelant, sur la question qui nous occupe , les vrais principes de la liberté : ce sont les seuls qui puissent être défendus , dans une assemblée dont le patriotisme est célèbre , par un citoyen qui a consacré ses faibles talens à la cause patriotique.
Avant d'énoncer mon opinion sur l'établissement de l'Opéra, permettez -moi de combattre des erreurs qui sont encore répandues dans une partie du public. Je tâcherai d'être précis, et de ne point abuser de votre attention.
Il y a quelque tems que des Commissaires, nommés par des mandataires provisoires de la Commune, ont fait imprimer un rapport relatif aux spectacles. Ce rapport est, dit-on, l'ouvrage d'un Lieutenant de maire provisoire; ce n'est, du moins, ni celui d'un politique , ni celui d'un homme de lettres.
On lit dans ce Mémoire que tous les spectacles appartiennent à la Commune : cette assertion me paraît fort étrange. En effet. Messieurs, déclamer, chanter, danser en public, pour un prix désigné, c'est un moyen de faire valoir une industrie légitime. Il faudrait, pour être conséquent, affirmer que l'industrie de chaque citoyen est la propriété de la Commune. L'absurdité évidente de cette proposition démontre l'absurdité de la première.
Dans l'ancien régime, Ifis spectacles appartenaient, par le fait, à des agens du pouvoir exécutif, tels que le Ministre de Paris pour l'Opéra, et les Gentilshommes de la chambre pour les autres grands spectacles. Ils usaient de ces établissemens comme de leur patrimoine, et distribuaient l'argent donné par le public, non pas aux individus dont les talens étaient les plus chers au public , mais à leurs maîtresses et aux amis de leurs valets de chambre. Si la succession du Ministre de Paris était, en cette partie , à la convenance de quelques magistrats municipaux,conviendrait-il aux citoyens
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de perpétuer un tel abus? Serait-il, Messieurs, de la dignité des magistrats auxquels vous confierez l'administration de la capitale de se faire directeurs de spectacles, et de juger les querelles du tripot? Ces soins minutieux et sans cesse renaissans ne sont -ils pas faits pour un entrepreneur? N'est-il pas juste, enfin, Messieurs, que des citoyens qui déclament, qui chantent , qui dansent publiquement, ne reconnaissent, comme tous les autres citoyens , d'autre autorité que celle des lois établies par l'Assemblée nationale, et celle de la Municipalité, seulement en fait de police?
L'Opéra , dans l'ancien régime, était chargé d'un déficit annuel , qui , cette année , dit-on , se monte à cent mille écus : c'est le roi qui comblait ce déficit. Or, comme l'argent du roi est l'argent du peuple, il s'ensuit que le peuple, en ce point comme en tous, payait les jouissances de l'aristocratie. Un paysan qui n'avait jamais entendu prononcer le nom de l'Opéra contribuait de quelque chose au soutien de ce spectacle.
Grâce aux idées nouvelles , la France entière ne trouverait peut-être plus fort juste de payer pour qu'on chante à Paris. Quelques amateurs de l'Opéra voudraient donc, Messieurs, que cette espèce d'impôt fût payée par la Commune de la capitale; mais le peuple de la capitale peut-il être du même avis que ces oisifs? D'ailleurs, est-il dans les prin-
cipes que la Coramime favorise particulièrement l'industrie de quelques citoyens? Cette faveur pour les uns n'est-elle pas une défaveur pour le reste ; et un impôt de cette nature , outre qu'il est révoltant comme impôt, n'est-il pas révoltant comme privilège ?
Mais, vous dira-t-on, la Commune, en se chargeant de l'Opéra , partagerait son bénéfice comme sa perte: et moi je vous dirai, Messieurs, que l'industrie des citoyens est leur propriété ; et que , s'il n'est pas juste que la Commune favorise particulièrement l'industrie de quelques citoyens, il n'est pas plus juste qu'elle enlève en partie la récompense de leur industrie.
Parmi la foule étonnante des absurdités vexatoires qui existaient avant la révolution dans ce pays de privilèges , une des plus ridicules , sans doute , était la contribution que tous les théâtres de Paris, excepté la Comédie française , payaient à l'Opéra, pour avoir le droit de chanter ou de danser: votre Lieutenant de maire provisoire semble penser que la Commiuie, en s'emparant de l'Opéra, pourrait conserver cette contribution. Ainsi , Messieurs , dans cette patrie nouvelle de la liberté, et, sans doute, en vertu de la déclaration des droits de l'homme, on ose vous demander s'il ne serait pas juste de vendre aux citoyens la permission de chanter et de danser publiquement.