‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 26 sur 141 · A L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

A L'EMPEREUR

Oire! Sire! justice, ou bien c'est fait de nous: Conspirer contre moi, c'est s'armer contre vous. Déjà dans son Journal on attaque l'Empire; Partout on laisse voir le mépris que j'inspire ;

I . Nous n'avons point de preuves suffisantes pour affirmer que celte épîtrc soit de Chénier , bien qu'elle ait été trouvée parmi ses manuscrits. Dans la copie imprimée qui nous est parvenue , cette pièce ne porte ni signature , ni date ; on y trouve seulement l'indication de l'imprimerie de la rue de la Harpe, n" gS. Cependant plusieurs personnes , très au courant des œuvres de notre auteur, ayant reconnu sa verve et son style satiriques dans certains passages de cette épître, se sont efforcées de lever nos doutes à ce sujet. C'est sur leur demande que nous avons hasardé de Timprimer ici : toutefois , nous n'osons pas en garantir l'authenticité. {Note de l'éditeur.)

De tous mes abonnés on ébranle la foi ;

On doute de la mienne... O doute affreux pour moi !

J'ai pour beaucoup d'argent promis beaucoup d'injures,

Beaucoup de déraison et beaucoup d'impostures ;

N'ai-je donc pas tenu ces saints engagemens?

Ah ! je les ai remplis par-delà mes sermens.

Jusqu'à l'absurdité poussant la calomnie,

Je n'ai rien épargné, ni vertu, ni génie;

Du fiel le plus amer j'ai souillé tout succès;

J'ai fait même à Fiévée envier mes excès :

Avec plus de fureur j'aboie au philosophe.

Mais mon pouvoir, hélas! se borne à l'apostrophe.

Je ne puis de la foudre imiter que le bruit.

J'ai bien tout attaqué, mais je n'ai rien détruit.

Blessé de la splendeur de tous les noms célèbres.

J'ai sans cesse voulu, digne enfant des ténèbres.

De ces astres brillans éteindre la clarté.

Et de l'éclat du jour venger l'obscurité.

Inutiles efforts! vainement l'ignorance,

Le mensonge et l'erreur m'ont prêté leur puissance;

La raison luit encore; et ses rapides feux

Volent, fendent la nue en sillons lumineux,

Et vers la vérité, de leur flamme éclairée.

Découvrent aux humains une route assurée.

Importune lumière! adultère union!

Oue suivront l'incendie et la destruction!

8o ÉPITRE D'UN JOURNALISTE.

Dans ces jours malheureux de deuil et de ruine, Toi, sur qui j'ai fondé ma cave et ma cuisine, O mon cher Feuilleton! que vas-tu devenir? De vin, de bonHe chère, il faudrait m'abstenir! Il faudrait vous quitter, délices de Capoue! Du luxe du journal retomber dans la boue! () de mes derniers ans déplorable destin! Pour prix de mes travaux, quoi! l'opprobre et la faim ! Passe encor pour l'opprobre; il a son avantage: Autrefois, sous Fréron, j'en fis l'apprentissage; Rarement on en meurt; quelquefois on en vit; Et ce n'est pas moi seul que ma honte nourrit; Et nous serions réduits à le revoir stérile, Ce champ que mon fumier a rendu si fertile! Vous êtes Empereur, et vous le souffririez! Sire! au nom de l'Etat je me jette à vos pieds.

La victoire, il est vrai, sur votre front allie Les palmes de l'Egypte aux lauriers d'Italie ; Déjà Vienne deux fois, devant vos étendards, A vu s'humilier l'orgueil de ses Césars; En vain, bravant encor la foudre qui s'apprête, Albion à vos coups croit dérober sa tête; Dans la même balance où vos augustes mains De tant de nations ont pesé les destins, L'Angleterre viendra , suivant la loi commune , Faire juger ses droits, et régler sa fortune;

A L'EMPEREUR. 8i

Vous la verrez , soumise au plus noble ascendant , De Neptune à vos pieds déposer le trident; Vous vaincrez les Anglais, mais non les philosophes. Sire! tant qu'ils vivront craignez les catastrophes; Craignez tout: je suis sûr, pour moi, que c'est par eux Que le Vésuve brûle, et lance au loin ses feux; Que la terre ébranlée engloutit Parthénope, Et que la fièvre jaune épouvante l'Europe. D'ailleurs, à la raison dressant un tribunal, Leur voix ose y traduire autel, trône, journal, Alors que sous le joug du pouvoir arbitraire Les prêtres et les rois veulent courber la terre, Et que, briguant l'honneur de servir leurs desseins, Aux fers, s'ils sont dorés, je tends d'avides mains. Ils ne sauraient souffrir aucune tyrannie. Sire! laisserez-vous tant d'audace impunie?

Ah! pour la liberté caressant leur fureur. Vous-même avez nourri cette funeste erreur; Vous l'avez autrefois adorée et servie; A cette idole encor votre cœur sacrifie. Elevé par le peuple au premier rang des rois, Vous soumîtes le sceptre à l'empire des lois; Et, par votre génie au sénat inspirées, Ce n'est que par son vœu qu'elles sont consacrées. Cela peut être beau; mais cela ne vaut rien. L'Empereur ne doit plus penser en citoyen ;

Œuvres anciennes. III. • t)

Il doit, maître absolu, ne point souffrir d'entraves,

Et même pour sujets n'avoir que des esclaves.

Des chaînes! des bâillons! ou plus haut que les rois

L'opinion toujours élèvera sa voix.

Une digue au tondent fut jadis opposée;

Mais ses chocs redoublés dès long-tems l'ont brisée.

Contre lui vainement s'unirent tour à tour

L'Église au Parlement, la Sorbonne à la Cour;

Chaque jour se frayant un plus libre passage,

Ses flots d'un cours plus doux caressaient le rivage;

Et les champs plus féconds, par ses eaux pénétrés.

Semblaient de ce poison toujours plus altérés.

Le venin se glissa jusqu'au sein de l'Eglise;

La Sorbonne elle-même une fois y fut prise.

Un philosophe, hélas! profana son bonnet,

Lorsqu'elle en décora le front de Morellet;

Et trop digne, en effet, d'une secte ennemie.

L'infidèle docteur fut de l'Académie.

Il mourra, le perfide! ainsi qu'il a vécu;

L'exemple, ni le temps, rien ne l'a convaincu;

Et toujours plus ardent, toujours visionnaire,

Ne vient-il pas encor de venger Bélisaire?

Le feu qui l'embrasa ne s'est point amorti;

Mais j'ai trouvé son bras, moi, fort appesanti.

O coupable constance! O vieillesse indocile! La Harpe s'est montré plus sage et plus facile:

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