‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 39 sur 141 · LE MINISTRE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE

ET

rnOMME DE LETTRES.

Vjomment! c'est vous? Tant mieux. Soyez le bien-venu.

Au ministère , enfin , me voici parvenu ,

Tout prêt à m'occuper du bonheur de la France.

Si je n'écoute point une vaine espérance ,

Comme ils vont , me chargeant de lauriers immortels,

En vers alexandrins encenser mes autels !

Il se peut qu'en effet...

Mais un beau jour, vous-même.

Voulez-vous point sur moi rimer quelque poëme ? Me chanter, m'applaudir?

Non. Soyez-en certain.

Non?

Qu etiez-vous hier ? Un ennuyeux Robin ,

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De ces gens, toutefois, qu'on aime avec tendresse...

Ail!...

Pour leur cuisinier, ou bien pour leur maîtresse. Certes ! vous aviez là deux meubles excellens , Qui tiennent lieu d'esprit , de savoir , de talens. Gardez-les bien.

Tenez , je permets que l'on rie ; 3iais trêve, eu ce moment, à la plaisanterie. Mille gens aujourd'hui, que j'aime et que je croi, IM'ont dit que dès long-temps on a les yeux sur moi , Que partout dans le monde on vante mes lumières.

Ces discours sont bien doux; ils vous semblent sincères. Telle est l'humaine espèce; et jamais un flatteur N'eut à nos veux déçus les traits d'un imposteur. J\Ioi, qu'aucune raison n'engage à vous séduire, De ce qu'on dit de vous je veux bien vous instruire. Vos amis, je le crois, ont pu mieux vous juger; Très-souvent le public est injuste et léger : Marmontel s'en plaignit quand naguère au théâtre Le sifflet se souvint encor de Cléopâtre'.

I. Cléopâtre , tragédie de M. Marmontel, tut jouée et siffle'c pour la première fois en 1750. L'auteur l'a fait remettre au théâtre en 1784 ; et le publie l'a encore sifflée.

ET L'HOMME DE LETTRES. i3^>

]Mais, eiifi», ce public veut être respecté; 11 condamne, il absout, de pleine autorité; (l'est à lui qu'il faut plaire; et ce juge suprême Peut seul casser l'arrêt qu'il a porté lui-même. Vous ne sauriez pourtant l'accuser de rigueur: Il vous peint jusqu'ici comme un homme d'honneur, Sans esprit, mais bon homme, et c'est bien quelque chose; Faible, et dont, par malheur, une Phryné dispose; Et, s'il faut librement vous parler jusqu'au bout, Aucuns ont prétendu que vous lui devez tout ; Qu'au fond de son boudoir, puissante protectrice, Elle a de vos grandeurs élevé 1 édifice.

Fi donc! fi! Mais comment croyez-vous à cela?

Comment prenez-vous garde à ces sottises-là ?

A.utant vaut écouter sur un point de nîusique

Les discours de Suard ^ , et ce fin politique

Qui tient le sort des rois en ses bourgeoises mains ,

Kapatrie à son gré Bataves et Germains ,

Ou, brouillant, sans raison, la France et l'Angleterre,

Tous les soirs au Caveau fait la paix ou la guerre.

Au poste où me voici, non, j'ose m'en flatter,

Le beau sexe tout seul ne m'a pas fait monter;

I. M. Suard, de l'Académie française, se mêle quelquefois de (Itiiuier des cnnseils sur la musùjuc , (|uoiqu'il ne connaisse |)a» tiiôine la gamme. Il prétend que ses ineillfx ucddi'miqncs doi\enl juger de loul. {Note de Clu-nicr. )

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Et, dût-on me taxer d'un orgueil imbécile, Peut-être un meilleur choix n'eût pas été facile.

Ce n'est pas ce qu'on dit. Aurait-on si grand tort? Raisonnons un moment : le voulez-vous ?

D'accord.

On pourrait, tout au moins, vous taxer d'ignorance. Pour être un bon ministre, il suffit donc, en France, D'avoir une maîtresse et de puissans amis? Tandis qu'en vos bureaux d'impertinens commis, Suivant pour toutes lois une obscure routine. Régiront de l'Etat l'importante machine, Paris, édifié, chaque soir vous verra Gouverner en sultan les chœurs de l'Opéra!

Oui. L'Opéra, les chœurs: c'est dans mon ministère.

Ne renferme~t-il pas plus d'un devoir austère? L'Opéra, je le sais, peut compter sur vos soins; Mais la prison du pauvre, où siègent les besoins; Celle où veillent souvent l'innocence et le crime; L'hospice où chaque instant dévore sa victime; L'infirme à soulager, l'indigent à couvrir; Ces routes, ces canaux, que vous devez ouvrir; Ces champs long-temps ingrats qu'il faut rendre fertiles ; Le commerce, les arts, charme et soutien des villes;

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