‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 40 sur 141 · ET L'HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

ET L'HOMME DE LETTRES

Tant d'objets importans exigent, m'a-t-on dit, Du savoir, de l'étude, et même un peu d'esprit.

De l'esprit! Du savoir! O la tête insensée! C'est très bon quand on veut, professant au lycée, Pour mille écus tournois harangueur éternel , Endoctriner les murs , et juger sans appel. Mais Damon, dont je suis aujourd'hui le confrère, Est doué d'un esprit au moins très ordinaire : Son style n'est pas beau ; tout cela n'y fait rien : On peut fort mal écrire et gouverner fort bien. Lisez moins, voyez mieux; laissez là vos chimères. I^e savoir est pédant; l'esprit nuit en affaires; Et voilà. Dieu merci! le principe assuré Dont le gouvernement s'est toujours pénétré. Le sens commun suffît : le reste est du grimoire.

Et comment ! désormais , si l'on veut vous en croire , Depuis qu'il est vanté par tant d'honnêtes gens Que les cafés, pour lui devenus indulgens. Exaltent son esprit et sa rare éloquence, Caron de Beaumarchais peut gouverner la France !

Mais vraiment , comme un autre ; et je vous suis garant Qu'il vaudrait beaucoup mieux qu'un ministre ignorant . Eh quoi ! Ces favoris des Nymphes de mémoire Qui de tous leurs momens rendent compte à la gloire, Incapables des soins qui font l'honmie d'Etat, Pour de si grands travaux n'ont qu'un génie ingrat!

i38 LE MINISTRE

Français ! il en est temps ; de vos aïeux gothiques Abjurez désormais les préjugés antiques:

La science excitait leur stupide mépris! Hélas ! il est encor bien des Goths dans Paris. Aux lettres, aux beaux-arts, la Seine doit son lustre : Le génie est amant de cette nymphe illustre; Elle est souvent ingrate; et, tandis qu'à Berlin D'un peuple généreux le digne souverain Respecte les neuf Sœurs au noble et doux langage, Et même avec succès leur offrit son hommage. Trouvez -moi dans Paris un Fermier-général (Hii reconnût Pindare ou Le Brun pour égal '. Devant le grand Corneille, aux jeux de notre scène, La France a vu debout l'émule de Turenne î Les palmes qui ceignaient ce front victorieux S'inclinaient à l'aspect du favori des Dieux! Un faquin , décoré du titre d'homme en place , Eût d'un regard pesant nargué l'auteur d'Horace, Ou, pour comble d'insulte, osant le protéger. D'un salut gauche et plat daigné l'encourager.

Un semblable discours a droit de me confoiuhe. GrandDieu! sur touslespoints je voudrais vous réj)ondre; Mais par où commencer?

1. y.l. Lebrun, celui de nos poêles lyriques (jiii a le plus approche de Pindare. Voyez, pour vous en convaincre, sa belle ode à M. de Buffon. ( .Yofc de Chrnu-r. )

ET L'HOMME DE LETTRES. i3(j

Savez-vous qu'Acldisoii Fut, quoique bel esprit, un ministre assez bon, Du moins en Angleterre, où l'on est difficile? Et pourtant les Anglais font grand cas de son style.

Addison fut ministre!

Oui; mais, ce qui vaut mieux .

Addison fît parler en vers harmonieux Caton, là... vous savez... un citoyen de Rome...

Qui fut ministre?

Non, mais qui fut un grand homme.

Observez cependant que, parmi ses héros, Le Tibre, en ce tems-là, ne comptait point de sots : Ce Caton fît honneur aux leçons du portique; L'éloquent Cicéron sauva sa république; Des Romains asservis le brillant dictateur. César, vous l'ignorez, fut poète, orateur; Et même, en tems de paix, le vainqueur de Numance, Scipion, composa plus d'un vers de Térence.

Scipion !

C'est un fait, autant que je puis voir, Qui ne vous paraît pas facile à concevoir.

i/jo LE MINIST. ET L'HOMME DE LETT.

Les fous! Quel tems perdu! Quant à moi, je suis sage, Et veux de mes loisirs faire un plus digne usage ; Mais je protégerai les faiseurs d'opéras, Les journaux éloquens et les bons almanachs. Alors qu'on est ministre , il faut que l'on protège : De nous autres Puissans tel est le privilège; Et, pour vous étonner, je m'engage aujourd'hui. Malgré tous vos défauts, à vous protéger... oui, Fût-ce en dépit de vous!

Ce trait là m'épouvante.

Je prétends qu'on nous voie un soir chez les Quarante,

Au fauteuil immortel côte à côte installés,

D'un légitime éloge amplement régalés.

Lemière est directeur, et sa douce éloquence

Nous fera poliment les honneurs de ki France;

A Colbert, à Sully, je serai préféré;

A quelque bon auteur vous serez comparé;

Et la postérité, personne qui sait vivre.

Signe tous les brevets qu'un directeur délivre.

LE

DOCTEUR PANCRACE

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ADRIEN

-T ANCRAGE, mon cher maître! ô vous, à qui je doi Ce ton lourd et guindé que vous vantez en moi; Vous, devenu modèle en cet art, que j'admire, D'écrire sans penser, de parler sans rien dire; Régent dans vos discours, régent dans vos écrits, Vous nous enseignez tout sans avoir rien appris ! Mascarille eut ce don; mais, ô divin Pancrace, De Trissotin premier si recherchant la trace Sur les pas du second ma généreuse ardeur Des sources du Bathos sonda la profondeur, Prêtez à votre élève une oreille facile, Et n'intimidez point ma jeunesse docile. On me siffle partout quand vous me protégez. Sur les sifflets, mon cher, j'ai de grands pi^éjugés. L'esprit fort a parfois ses moments de scrupule; Et, malgré l'habitude, on craint le ridicule.

LE DOCTEUR PANCRACE'*

Ah! mon pauvre Adrien, l'ai-je bien entendu? Tu parles de sifflets : ton courage est perdu.

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