‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 41 sur 141 · Rœderer éditeur du iourjiial à' Economie politique · texte numérisé non relu

Rœderer éditeur du iourjiial à' Economie politique

i42 LE DOCTEUR PANCRACE.

N'as-tu pas sous les yeux plus d'un vaillant motlt-le?

Je ne te parle pas du petit Lacretelle,

Des Michauds,des Reaulieux, des Perlets , des Crétots,

Des absurdes Fantins-, populace des sots ;

Je ne te cite point Langlois, ni Baralère,

Ni Léger le niais, ni l'obscur Souriguière :

Subalternes faquins, qu'honore le sifflet;

Mais regarde Suard, contemple Morellet;

Morellet, dont l'esprit trop souvent se repose.

Enfant de soixante ans qui promet quelque chose;

vSuard, jadis censeur, et censeur très-royal.

Affrontant les mépris d'un public déloyal ,

Du lecteur incivil bravant les apostrophes.

Valets inquisiteurs, et garçons philosophes.

Ne les a-t-on pas vus, dans ce double métier.

Hués, siffles tout vifs, durant un siècle entier?

Au tombeau de Cotin sitôt qu'ils vont descendre,

Par souvenir encore on sifflera leur cendre.

A ce bruit importun prompts à s'effaroucher.

Un moment dans la lice ont-ils daigné broncher?

Imite leur courage, et fournis ta carrière.

Le coursier de TElide , accusant la barrière ,

Ne sait pas s'informer, dans ses nobles travaux,

Si la route est pénible et s'il a des rivaux;

Les crins épars , il vole , et respirant la gloire ,

Il dévore le champ, le but et la victoire.

ADRIEN

En stvle poétique on peut avoir raison ;

Mais achevons, docteur, votre comparaison. Entre ces beaux coursiers le vaincu fait retraite, Sifflé par la canaille et pleurant sa défaite, Tandis que le vainqueur par Pindare est chanté.

LE DOCTEUR PANCRACE

Et par Paulin Crassous n'es-tu donc pas vanté? Paulin dit qu'en nous deux Montesquieu ressuscite.

ADRIEN

Près de ce nom célèbre il est vrai qu'on nous cite ; Je l'entends tous les jours proclamer en bon lieu : Notre prose ressemble aux vers de Montesquieu.

LE DOCTEUR PANCRACE

Eh bien! connais-toi donc: pour savoir te connaître,

Analyse Pancrace, et vois quel est ton maître!

Devenu dans un greffe émule des Césars,

Et par deux procureurs formé dans les beaux-arts,

J'argumente, j'instruis, je professe, j'indique;

Je suis du grand Bacon l'arbre encyclopédique ;

De Moitte et de Julien je conduis le ciseau;

De Renaud, de Vincent, j'anime le pinceau;

Méhul auprès de moi fait un cours de musique;

Et l'apprends à Garât quelque métaphysique.

Un drame intéressant fait-il pleurer Paris?

Je dis : baillez, public; et sur le champ j'écris.

Bonaparte, suivant des routes immortelles,

A l'aigle des Germains vient d'arracher les ailes.

L'ingrat! il m'avait plu; je le formais... de loin;

A le morigéner j'ai mis un tendre soin;

iVj le docteur pancrace.

Je voulais lui montrer l'art savant des retraites, Comme quoi l'on est grand, surtout, par des défaites ; Au fond, de ma doctrine il était convaincu; Mais il est si jaloux qu'il a toujours vaincu.

ADRIEN

11 a tort : nous voulions opérer des merveilles. Nous avons confondu nos travaux et nos veilles, Châtié le sénat rebelle à nos décrets.

Des tribunaux futurs prononcé les arrêts, Et, la verge à la main, menant le directoire, Calomnié l'armée, et jusqu'à la victoire. Je vois tous nos efforts; je clierche nos succès: En France, par malheur, on est un peu Français. J'entends souffler sur nous le vent de la satire. Nous admirons Suard, et Suard nous admire; Charlemagne pour nous est prêt à s'enrouer; Fonvielle, en son patois, osera nous louer; Souriguière pourra nous chanter dans la rue; Michaud, Villiers, Ferlus, imbécille cohue. Auprès de notre gloire inhumant la raison. Feront de nos écrits la funèbre oraison; Enfin l'ogre Dumont de sa louange impure Lancera contre nous l'insupportable injure; Mais' par nos preneurs même un bon mot répété Compromet tout à coup notre immortalité. De l'Hébreu Josué vous savez l'aventure. Et la trompette sainte, et la cité parjure Qui vit, aux sons guerriers du céleste instrument,

SATIRE. t45

S'écrouler ses remparts, étonnés justement:

Telles sont, cher docteur, les armes d'un poète;

Nous sommes Jéricho , les vers sont la trompette.

Jacques, le grand cousin, dans la lune immortel,

Ici-has d'un tréteau s'était fait un autel;

Le voilà, par malheur, déterré dans sa niche;

La satire en riant lui lance un hémistiche;

L'autel est renversé; les traits accusateurs

Percent le dieu burlesque et ses adorateurs.

Le parti de l'ennui n'aura jamais d'empire:

Les lecteurs sont toujours du parti qui fait rire,

Et surtout dans Paris, où le public léger

De mode et de héros est si prompt à changer.

Le bel-esprit du jour n'était qu'un sot la veille;

Tel s'endort applaudi, que le sifflet réveille.

Craignons pour nous, docteur, un pareil guet-apens;

Si la mode arrivait de rire à nos dépens!

On nous trouve ennuyeux.

LE DOCTEUR PANCRACE

C'est pure calomnie,

ADRIEN

On bâille en nous lisant.

LE DOCTEUR PANCRACE

On bâille par envie.

ADRIEN

Vous connaissez l'envie?

LE DOCTEUR PANCRACE

Oh ! beaucoup.

OEuTiPs ancienurs. ITT. J O

i/,6 LE DOCTEUR PANCRACE.

ADRIEN

On le dit :

Mais en la connaissant que de monde en médit! Jusqu'au moine Gallais, tout fuit ce monstre étique, A la dent venimeuse, au regard frénétique, Au ton dur et tranchant, au cuir jaune et tanné, Au visage hideux, long, sec et décharné, Au front chauve, auxyeux creux, rougis de pleurs de rage.

LE DOCTEUR PANCRACE, à part.

S'il n'était pas si sot, je croirais qu'il m'outrage.

(Haut.)

Alte-là!

ADRIEN

Qu'avez-vous ?

LE DOCTEUR PANCRACE

Tu fais tout mon portrait.

ADRIEN

Si, quand on peint, l'envie on vous peint trait pour trait,

Il n'en faut aciauser ni peintre ni modèle:

La faute en est aux dieux qui y o\xs, firent comme elle.

De ses coups toutefois vous n'êtes pas exempt :

On vous accorde en tout l'art frivole et pesant

D'enter de nouveaux mots sur de vieilles idées.

D'agiter longuement des choses décidées.

D'affecter un jargon qui commence à s'user.

Et de disséquer tout sans rien analyser.

On dit qu'en im journal, nommé ^ économie^

Journal fort estimé... pour les cas d'insomnie.

Vous êtes seulement économe d'esprit; Enfin, si j'en croyais maint discours, maint écrit. On trouverait chez vous, en dernière analyse y L'insolence et l'ennui , l'orgueil et la sottise. Passe pour l'insolence, on l'excuse aujourd'hui; Mais on n'absout jamais du grand péché d'ennui. Dirai-je tout, mon maître? Un noir chagrin me ronge : Je ressemble à Macbeth poursuivi par un songe. Si conter le passé c'est conter l'avenir, Et si prophétiser c'est se ressouvenir, .l'annonce aux nations la prochaine disgrâce Et d'Adrien l'élève, et du maître Pancrace. Je vais, sans divaguer... et c'est beaucoup pour moi, Vous réciter un fait qui me glace d'effroi ; Il est vrai: je le tiens d'un professeur d'histoire. Un jour Gille et Pierrot, revenant de la foire. Aux deux bouts du Pont-Neuf placèrent deux tréteaux. Les passans ébahis lisent leurs écriteaux : On s'ameute. Pierrot disait : « Courez la ville, « Vous n'y pourrez trouver qu'un bel-esprit: c'est Gille, « Chacun reçut du ciel un talent différent ; « Mais tout devient petit devant Gille le grand. » Gille, sur l'autre bord, criait d'un ton capable: « Rien n'est grand que Pierrot , Pierrot seul est aimable.» On les croit sur parole; et tout le peuple sot Va du grand homme Gille au grand homme Pierrot; Chez tous deux à la fois voilà l'argent qui roulée. Advint qu'un vieux routier, moins nigaud que la foule,

i48 T.E DOCTEUR PANCRACE.

Lui dit : « Braves badauds, sifflez-moi si j'ai tort; « Mais pour vous escroquer ces coquins sont d'accord; « Je vous les garantis de grands hommes de foire. » Tout fut dit : l'on brisa leurs boutiques de gloire. Je vois, cher co-penseur, vos sourcils se froncer: Sur ce fait à loisir il faudra co-penser.

LE DOCTEUR PA N C R A CE , d'un ton très-auguslc.

Jeune homme ! et c'est ainsi que l'honneur vous anime !

Après un long espoir quel ton pusillanime!

Du nom de Montesquieu n'êtes-vous plus jaloux?

Gille, qui n'est pas moi, Pierrot, qui n'est pas vous,

Peuvent-ils inspirer ces frayeurs enfantines?

Votre esprit s'endort-il au milieu des 7'uùies^?

J'osai vous accorder sur vos premiers écrits

Des lettres de grand homme au Journal de Paris;

Je m'écriai, charmé de votre noble audace,

«Je serais Adrien si je n'étais Pancrace: »

Et quand, par mon appui, vous marchez mon égal;

Quand Lémerer en vous reconnaît son rival,

Lémerer, éditeur et seul propriétaire

Des célèbres journaux imprimés sous Tibère;

Assiégé tout à coup de soupçons ennemis,

A-^ous fuyez les honneurs qui vous furent promis!

Ah ! ne résistez plus à votre destinée.

Imprudent! chaque aurore avance la journée

Qui du jeune Adrien doit faire un sénateur;

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