CONTRE L'AMOUR DE LA RETRAITE
Par m. Népomucknk L. LEMERCIER.
Ljaisse aux rimeurs vanter la solitude; Moi , trojj pensif, je la crains et la fuis : Son calme ajoute à mon inquiétude; Et la retraite irrite mes ennuis.
Vous qui toujours vous plaignez des vains bruits. Vous qui toujours chantez l'ombre des nuits ^ La paix des bois et des sombres réduits, De votre muse est-ce vieille habitude?
Qui voit-on seuls? des amants dépités; Des courtisans que la cour a quittés; D'altiers pédans que le public repousse; Des fats honteux de n'être plus cités.
Et dont l'orgueil, maudissant les cités, Exhale aux champs l'humeur qui les courrouce Contre des ris qui les ont attristés?
Souvent, hélas! les demeures lointaines Sont les abris des disgrâces mondaines,
'2i/i RÉPONSE A CHENIER,
Ou le séjour de nos caducités.
Là, tel fâcheux, qui déplaît et qui s'aime. Se targue au moins de jouir de soi-même. Rien n'y dément ses sottes vanités :
Paies devient sa déité suprême, Et le fait roi des lieux inhabités.
Là, tel ministre en un champêtre asile Va s'exiler de peur qu'on ne l'exile, Feignant d'avoir le goût des dignités Moins qu'amour pur des simples voluptés. Château lointain est un rempart utile, D'où maint orgueil fait encor ses traités.
Que si pourtant un sage, un vrai poète. Jurent tous deux qu'ils aiment la retraite, Je les croirai : leur cœur en est épris. De la nature, amour des grands esprits, L'un est l'époux, et l'autre est l'interprète; De ses faveurs ils connaissent le prix.
L'un sur le char du dieu de la lumière Plane avec elle aux célestes lambris; L'auti-fe, plus libre en sa docte carrière. Révèle mieux ses mystères surpris ; Mais sont-ils seuls? non, ils sont avec elle: Nés pour l'entendre, et dignes de la voir. Rendant chacun leur pensée immortelle, Et d'elle-même empruntant ce pouvoir.
CONTRE LA RETRAIÏE. 21 5
Mille importuns , s'ils quittaient leur manoir , Leur rediraient ce que d'autres leur dirent; Et, n'écoutant que ce qu'ils entendirent, D'en rien apprendre ils ont perdu l'espoir.
Celui qui n'a ni talent, ni science,
Jouirait-il de leur recueillement?
Quel est le fruit de son isolement?
Le noir chagrin, s'il est homme, et s'il pense.
Oui, le concours de ses afflictions.
Dès qu'il médite, et l'assiège et le hlesse;
Des temps passés la mémoire l'oppresse;
Et le futur noircit ses visions.
Des droits humains la puissance envahie;
Nos libertés qu'enchaînent les pervers;
Les factions consternant l'univers;
Les crimes rois, les vertus dans les fers;
L'hymen perfide, et l'amitié trahie;
La mort coupant nos liens les plus chers :
Tout l'abreuva de sentiments amers :
Il voit dans tout les néants de la vie.
Homme souffrant! ah! quitte les déserts,
Où la raison nous est trop trop ravie!
De Michel-Ange admire ce tableau :
Quelle Méduse enfanta son pinceau?
La solitude. Au fond d'épais ombrages,
2iG RÉPONSi: A CriÉNIER,
Le deuil, tendant un nocturne rideau, Caclie à ses yeux le ciel, la terre et l'eau, Et l'épouvante au seul bruit des feuillages. Fils de la peur, monstres de son cerveau, Mille griffons, lui soufflant leurs présages, Multipliant leurs hideux assemblages, Mordent ses flancs, serpentent à ses pieds. Volent sur elle, et, groupant leurs images En noirs essaims qu'emportent les orages. Font tressaillir ses membres effrayés Aux mouvemens de leurs bruvans passages-.
Toi, malheureux! témoin de sa terreur.
Regarde la, pour guérir ta manie:
Cette leçon, que traça le génie.
T'apprend à fuir des rêves pleins d'horreur. Crois-en l'esprit de ce peintre sublime : L'homme est en soi pour l'homme un vaste abîme. Que la raison ne doit pas trop sonder. Sors de toi-même, et laisse-toi guider Vers les plaisirs dont le charme t'anime. En libre oiseau, respire, prends l'essor, Gaîment voltige où l'instinct te réclame: Il est un monde au-dedans de notre ame ; Au-dehors d'elle, il est un monde encor. C'est celui-là qui nous nourrit sans cesse;- En riiabitant j'ai trompé ma tristesse.
Jette sur lui de curieux regards;
CONTRE LA RETRAITE. ii
Et le miroir de ton intelligence Réfléchira ses mobiles hasards.
Vois l'industrie y verser l'abondance; Vois-y régner nos Poussins, nos Mansards; Suis au barreau, suis aux bancs du théâtre Un peuple entier des talens idolâtre; Vois se former les jardins, les remparts, Oîi brilleront les modes et les arts : Ce monde-là, spectacle pour le sage.
Moins criminel , moins trompeur que volage , Pourra t'offrir quelques amis constans, Peut-être encor l'aspect d'un bon ménage. C'en est assez : ses défauts sont du temps. S'il n'est parfait , toi , l'es-tu davantage ? Pardonne-lui; prends part à ses plaisirs; Et si, plus tard, gagnant ton ermitage. Tu rentres seul rêver en tes loisirs.
Les doux pensers berceront ton vieil âge.
De mes chagrins soigneux de me guérir.
J'en use ainsi : le monde m'intéresse; La langueur pèse à qui fuit son ivresse. Je suis sa pente afin de moins souffrir; Je m'y complais; j'y cherche une allégresse Dont l'erreur flatte et ravisse mes sens. Les chants, les ris, les mots divertissans , Un chien qui jappe, un cercle qui babille,
2i8 RÉPONSE A CHÉNIER.
Le jeu coquet des belles, et les tours De ces enfans que l'on appelle amours, Un roi qmi passe, un charlatan qui brille, Je m'en amuse; oui, la moindre vétille. Les vains tréteaux, la gloire et les tambours: Tout me distrait; et, ma mélancolie De cent jouets empruntant le secours.
Pour mon repos je m'évite, et m'oublie.
Combats, Chénier, dans la foule où je cours, Les souvenirs dont l'ame est assaillie; C'est un tourment de méditer toujours; Pour vivre en paix , vivre seul est folie.