‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 10 sur 51 · II. — Caractère des facultés représentatives · texte numérisé non relu

II. — Caractère des facultés représentatives

Dans l'aperception visuelle, la volonté est bien en partie une force électrisante, mais la matière électrique lumineuse ou colorée vient d'ailleurs, ou se produit quelquefois spontanément dans l'organisation, par une vertu bien indépendante de la volonté. Celle-ci ne crée point la lumière ou n'imite pas les couleurs, comme la voix crée et imite les sons qui ont extérieurement frappé l'oreille, et le regard ne fait pas la vision dans les ténè-

bres, comme l'activité vocale fait l'audition dans le silence.

A. Imagiiiation passive proprement dite applicable au sens de la vue. — L'objet coloré venant do s'éloigner, son image peut encore rester présente par la vibralité éminemment propre à cet organe ; la même image peut se reproduire encore, après un intervalle quelconque; en vertu d'une telle disposition vibratoire, mise en jeu spontanément, l'effet de représentation est toujours égal à lui-même, la copie se confond avec l'original, l'illusion avec la réalité ; mais où est ici le type original et réel ? Sans doute, ils se sont donné un grand avantage, les idéalistes qui ont pris ce sens pour terme de certaines observations particulières, adroitement généralisées ; ils ne pouvaient pas mieux choisir.

Il n'y a point de réminiscence attachée à cette vision passive externe ou interne : peu importe que la cause soit présente ou éloignée, nouvelle ou ancienne, la vivacité de l'image peut s'accroître ou éprouver quelque déchet, mais la fonction qui représente directement dans ce cas, n'en est pas moins dénuée de tout acte intellectuel, et ne peut être dite souvenir, à moins qu'on ne change le sens des termes. Si le sentiment propre de l'être revit ou se conserve dans de tels produits imaginaires, c'est qu'il y a un autre fondement à l'aperception, comme à la réminiscence de cet être.

B. Imagination jointe à la réminiscence qui prend le caractère exclusif de modale. — Lorsque l'impression extérieure visuelle a été activée en premier lieu par l'attention, le même mode étant reproduit par la cause extérieure (supposée connue ou inconnue), la personne

DE LA DECOMPOSITION DK LA. PENSEK S'a

identique pourra revivre particulièrement dans la répétition du même acte, sur laquelle elle se fonde en premier lieu. Mais comme l'aperception se trouvait alors tout entière dans le mode, résultat partiel de l'effort, et non point dans l'acte même, ce sera aussi dans le mode reproduit, plutôt que dans l'acte qui peut concourir de nouveau à la représentation, que l'identité sera reconnue. La réminiscence, qui, dans le cas présent, S9 joint à l'image, en proportion de l'activité déployée dans sa formation première, est donc revêtue du caractère particulier qui la constitue modale (nous pouvons dire dès à présent objective). Or, comme cette réminiscence modale, attachée au rappel ou à la répétition active des mêmes sons, se confondait ci-devant avec celle que nous avons apj)elée personnelle., en prenant son caractère réfléchi, ici ces deux réminiscences se confondent encore dans la reproduction des mêmes images, mais c'est la personnelle qui est absorbée, pour ainsi dire, dans la modale, et s'objective avec elle. Ce n'est point notre être que nous reconnaissons en effet dans la perception d'un objet qui se montre à nos regards, après y avoir été soustrait plus ou moins longtemps ; c'est cet objet que nous reconnaissons, c'est lui qui paraît avoir duré, c'est sur lui et souvent, sans le moindre retour sur nous-mêmes, que se cumulent tous les instants successifs, et les changements nombreux qui séparent deux points éloignés, pris dans notre propre durée.

Dans l'absence des objets, et hors des dispositions organiques qui rej^roduisent spontanément les images, hors aussi des moyens auxiliaires qui approprient, jusqu'à un certain point, cette reproduction à la volonté, il n'y a point de rappel direct, point de mémoire pro-

preincnt dite des modes de couleurs. La vue est le sens particulier de l'imagination, et c'est précisément parce qu'il a usurpé une sorte de domination sur toutes les facultés, par la continuité et la facilité de son exercice, que nous avons d'autant moins de dispositions k réfléchir, apercevoir et reconnaître ce qui est en nous, ou qui est nous, que nous en avons davantage pour repi^ésenler, imaginer et reconnaître ce qui est au dehors.

La réminiscence objective rattache toujours à quelque lieu, à quelque point de l'espace, nos modifications les plus intimes, et jusqu'aux produits de notre création : c'est là qu'une pente invincible nous entraîne toujours à aller les étudier, les signaler de nouveau. Ce sont les objets étrangers que nous interrogeons sur le secret de notre pensée, c'est portés sur les ailes de rimaginntion qui tantôt nous élève jusqu'aux deux, tantôt nous fait descendre dans les abbnes de la terre, que nous croyons la saisir et la contempler. Faut-il s'étonner que la science de nos facultés ait paru se confondre avec celle de nos idées, dont le sens de la vue fournit en effet la partie la plus considérable et la plus influente ? Faut-il s'étonner qu'en prenant ce sens pour modèle, et généralisant les résultats déduits de ses fonctions particulières, toute l'intelligrence humaine ait été ramenée par les uns à la sensation ou représentation passive, qui nous constitue en dépendance essentielle des objets, et réduite par les autres à un système d'idéalisme qui anéantit ces objets eux-mêmes ?

La vue est éminemment le sens qui compose ; c'est par là môme qu'il est celui de l'imagination (1). Sa

(î) C'csl celui aussi (jue Diderot eût pu appeler matérialiste par excellence, et nous verrons bientôt (pi'il peut l'iMre plus (jue le loucher même.

vibralité ou son élasticité propre tend toujours à faire rentrer les uns dans les autres les modes mêmes qui se succèdent, et à les représenter simultanément dans le même ensemble ; c'est par un tel effet cpie le passé redevient présent, ou se confond avec lui dans la même perspective, l'imagination nous cachant la distance par les vives couleurs dont elle peint des objets éloignés ; c'est ainsi qu'elle impose à ses créations dans l'espace et le temps un ordre particulier, où tout se règle sur la vivacité des impressions, et non plus sur la réalité des termes qui sont véritablement séparés ou conjoints dans leur série.

L'attention volontaire peut rétablir l'ordre, et tantôt composer sur un plan plus régulier, plus conforme au modèle, tantôt abstraire ce qui se trouvait déjà composé par les habitudes ou la pente naturelle de l'imagination; mais dans ce nouveau travail, l'imagination sert encore comme auxiliaire, lorsqu'elle ne prend pas l'initiative. La volonté procède toujours dans un certain ordre successif ; chaque acte est distinct et séparé de Tautre, quoique leur succession puisse devenir indéfiniment rapide. Au contraire, plusieurs ébranlements passifs et spontanés de l'organe externe ou du sens intérieur, peuvent persister confusément ensemble. L'individu peut donc sentir ou imaginer plusieurs modifications à la fois, mais il n'en peut vouloir ou penser qu'une. C'est là ce qui constitue le temps mesuré dans l'existence aperçue, et non point dans l'existence sensitive.

Dans une perception de couleurs vaiiée*;, ou dans Limage qui frappe, comme simple, l'attention ou la volonté même, qui conduit et manie le rayon visuel, survient et détache tour à tour plusieurs éléments, plu-

sieurs nuances qui se fondaient dans une seule, lorsque le sens parcourt ou saisit à la fois tous les objets situés dans son champ, l'attention les lui fait parcourir lentement, le fixe tour à tour sur chaque objet ou sur chaque face du même.

C'est ainsi qu'elle le conduit à des compositions plus exactes, par des abstractions mêmes qui contrarient sa pente naturelle. Ainsi, cette puissance volontaire que nous appelons attention, et qui n'est point commandée par la vivacité des modes, quoiqu'elle s'attache uniquement «à eux, sans se réfléchir au-dedans, peut seule donner à ses travaux une base solide dans le temps ; elle seule crée au sein des images mobiles et fugitives, ces archétypes ou modèles fixes qui servent comme de signaux de reconnaissance, lient la modification d'un instant à celle d'un autre instant et les ramènent toutes à l'unité d'existence.

Mais encore un coup, ces travaux, ces produits, sont uniquement en représentation, l'attention qui abstrait tout, ne peut abstraire ses propres actes, et l'agent qui représente disparait ou se cache sous la chose représentée. Il n'y a donc dans les modes qui se rapportent spécialement à l'exercice de la vue, ni abstraction.s réfléchies, ni idées simples de la réflexion. C'est ici que toutes les facultés et les opérations de l'être qui perroit, peuvent être caractérisées et jugées- en dehors, car elles ne sont, pour le sujet môme, que ce qu'elles apparaissent au spectateur, et les deux points de vue dont nous avons parlé coïncident. C'est ici encore que le rapport de causalité s'intervertit nécessairement, et par suite des premières habitudes du sens. Dans la production des couleurs ou des figures visibles, l'individu sent qu'une force quelconque qui n'est pas lui, influence et

DF: la DECOMPOSITION DE LA. PENSEE 'dô

prédomine la sienne. La partie même de la perception qui lui appartient réellement en propre, tend toujours davantage à lui échapper, et il n'aperçoit les modes visuels, ou ne s'aperçoit presque plus lui-même que comme e/l'et dune caa.'^e étrangrre. Sa puissance n'est donc plus l'antécédent du rapport de causalité, elle tinit même par ne plus y entrer en aucune manière ; et transportée tout à fait en dehors, la connexion des effets et des causes n'est que dans l'ordre de postériorité des impressions qui se suivent habituellement, et semblent se produire les unes les autres.

La véritable unité s'obscurcit aussi et disparaît presque dans les compositions imaginaires ; le rapport constant à cette unité fondamentale, sans laquelle il n'y a point de plui^alité ou de nombre, demeure inaperçue : tout est mode ou accident, rien n'est substance. La modiiication ou la couleur qui persiste devient comme un fond auquel les passagères s'attachent ; mais celle ci passe et change à son tour, et il ne reste aucun point d'appui fixe dans l'existence. Qu'est-ce que cette existence même, là où il n'y a ni objet, ni sujet permanent ? ces modes transitoires, ces fantômes qu'on appelle idées peuvent-ils être dits exister ? Les idéalistes sceptiques, et ceux qui ont admis la doctrine de la sensation transformée, ont raisonné comme pourrait le faire une intelligence réduite au sens de la vue, et ce que nous venons de dire est propre à faire voir combien il est dangereux de généraliser trop promptement les observations prises d'un sens en particulier. C'est ainsi encore que je justifierai la méthode que j'ai adoptée.

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