CHAPITRE IV
ANALYSE DE LA VISION. - DES FACULTES ORIGINELLES ET DES IDÉES QUI S Y RAPPORTENT
Les rayons lumineux, qui impressionnent directement la rétine, occasionnent une affection simple qui ne saurait daljord se rapporter ni à un objet, comme cause, ni à un sujet un qui puisse être censé la sentir ou la percevoir, à moins qu'on ne supposât d'une part la personnalité (ou comme le disait Leibnitz, V unicité), constituée soit par sa propre nature, soit par quelques conditions particulières qui ne sont pas sûrement dans l'hypotbèse abstraite d'un œil vivant ou animé, et qu'on ne supposât aussi d'autre part quelque idée innée, ou quelque connaissance anticipée de cause ou d'objet externe qu'il est difficile d'admettre comme idée, la première fois que la lumière agit sur l'œil, puisqu'il faudrait la faire remonter avant la connaissance même.
Il me paraît évident, et d'après même tout ce qu'a dit un grand maître sur ce sujet, que les premières sensations de lumière ou de couleur, n'ont point en elles-mêmes, ou dans leur propre nature, un caractère de relation, qui les rende propres à informer le moi (ou la i^ersonne préconstituée par l'hypothèse) de quelque existence étrangère, ni même, dans mon sens, à lui faire apercevoir ou connaître la sienne propre.
On tranche le nœud de toute difficulté, en disant
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avec les Kantistes, que la première couleur perçue est dans ïespace. Cela peut être vrai de la perception, mais il faudrait avoir prouvé d'abord, qu'il y a une perception plus ou moins distincte, correspondante aux premières impressions des rayons lumineux, ce qui n'est assurément rien moins que probable.
L'action, que la lumière exerce d'abord, pour ainsi dire en masse, sur l'organe, ne peut occasionner qu'une sensation générale plus ou moins affective, de même nature que celle que nous éprouvons, en passant de l'obscurité au grand jour. L'œil est fortement impressionné et nous ne voyons rien. L enfant, qui vient au monde est affecté de même par la lumière et ne voit point encore : assez longtemps après, ses yeux demeurent fixes, ternes, incertains, ils voient déjà mais ne regardent point. La flamme perceptive, qui leur donnera dans la suite une expression si remarquable, n'y a pas encore brillé.
1. — Double exercice de la vue. Gonditio.ns de l'activité et de la passivité originelle de ce se.ns.
Admettons rexistencc des conditions de motilité volontaire, sur lesquelles nous avons cru pouvoir fonder le passage d'un état purement affectif à celui d'aperceptionpersonnelle. Supposons ce passage franchi, et faisant abstraction des secours que la vue retire des autres sens, qui concourent directement avec elle dans l'état naturel, tâchons encore de signaler le caractère des facultés originelles, qui pourraient se rapporter à l'exercice particulier de ce sens.
Dans l'effort général, qui constitue Tétat de veille, se trouve comprise, et comme enveloppée, l'action particu-
lière qui relève ou baisse à volonté les muscles des paupières, ouvre ou ferme l'œil. L'individu peut bien d'abord ne pas s'apercevoir guère plus de la liaison de cet acte non intentionné avec les impressions de lumière, qu'il n'aperroit la liaison des odeurs avec le mouvement naturel de respiration. Cependant, dès qu'il sort des opérations de l'instinct, et qu'il commence à y avoir pour lui quelque expérience possible, la première liaison ne pourra demeurer complètement ignorée.
^4. — Comment l'individu peut être porté à s'attribuer les modes de couleur. Expérience qui doit promptement le désabuser. — L'impression trop vive de la lumière a contraint les yeux de se fermer. Ils restent quelque temps dans cet état, ils s'ouvrent de nouveau et l'individu est modifié. 11 baisse les paupières, et les relève encore par un acte exprès de sa volonté, et il sent qu'il crée ou anéantit par lui-même ses modifications, il est bien près de les attribuer à sa propre puissance et de les vouloir, comme il veut l'action môme qui les précède ou les accompagne.
CejDendant le sentiment de puissance ou de causalité personnelle ne peut être supposé ici comme étant aussi intime, aussi vrai même, que dans l'odoration active, telle que nous l'avons considérée et il n'y a aucune comparaison à faire avec ce qui a lieu dans la production des sons vocaux.
Une impression quelconque de lumière suitbien constamment l'acte de la volonté qui tient les yeux ouverts, et les ténèbres arrivent dès qu'elle les ferme. Mais il n'y a point une proportion assez marquée entre l'acte et son produit. Le premier n'est que d'un instant et l'autre se continue ou persiste par lui-même ; celui-ci
s'accomplit d'une manière uniforme, et n'est point susceptible même de diflerents degrés (comme l'était, par exemple, TefFort inspiratoire). Celui-là peut varier, se transformer de difierentes manières, s'aviver ou s'obscurcir. Ce n'est point ainsi que se fonde la relation intime et constante de la cause à l'efiet.
Parmi les impressions, qui se succèdent ou se combinent diversement sous la même action visuelle, il en est qui flattent ou réjouissent l'organe, d'autres qui le blessent ou le repoussent. L'individu voudrait retenir les unes, et elles lui échappent ; il tend à fuir les autres, et souvent elles préviennent son action. Le voilà donc conduit, soit par le contraste d'un état actif et d'un état passif, comme clans l'exercice de l'ouïe, soit par la résistance même au désir (qui naît de la limite sentie du pouvoir), comme dans l'exercice de l'odorat, le voilà, dis-jc, conduit à la notion confuse d'une cause ou force non moi qu'il conçoit ou croit encore sur le modèle de sa puissance, et on ne peut lui accorder la moindre expérience, la moindre faculté, au-dessus de la simple aifection, sans que cette idée de cause étrangère ne dérive ici du premier exercice des facultés visuelles (Gondillac me parait avoir trop négligé cette considération).
B. — En quoi il doit continuer à se reconnaître actif. — Cependant, il est des circonstances qui pourraient seconder et justifier plus ou moins, dans un exercice actif de la vue, le penchant qu'a l'être moteur et sensible, pour s'approprier des modifications auxquelles sa puissance concourt. En effet, l'action visuelle est loin d'être bornée aux mouvements volontaires, qui élèvent ou abaissent plus ou moins les paupières, et
modifient ainsi, jusqu'à un certain point, rimpression des rayons lumineux, il y a plusieurs autres mouvements qui servent à fixer, à diriger l'organe, k raccourcir, à allonger son diamètre, pour faire converger les rayons au point convenable et opérer une vision distincte. Ces actes, que la volonté commande et s'approprie, sont aperçus ; eux seuls constituent cette partie de la fonction visuelle qui est susceptible d'une véritable éducation. Avant de parvenir à ce degré de facilité, qui maintenant les rend comme insensibles, ils ont dû s'accomplir dans le principe avec un effort, dont le sentiment particulier, associé avec l'affection lumineuse simple, a pu constituer une véritable sensation composée. De là une vision active dont les produits sont aperçus, distincte de la vision passive, où les impressions sont directement et immédiatement senties. L'individu, en le supposant même borné à des sensations de cette espèce, ne pourrait être dit dès lors les devenir, il serait une personne, sujet un de l'effort moteur, dont le terme est senti dans son inertie propre, et les impressions particulières dont il est le siège. C'est à ce terme que serait rapporté ce qui varie ou ce qui est produit hors de la puissance, toujours identique à elle-même. L'individu ne se sentira donc pas varié (1), lorsqu'un mélange de diverses couleurs est présent à l'organe, il sentira tout au plus cet organe varié, lorsqu'il n'a pas encore appris à rapporter ses modifications à un terme
(1) CoNDiLLAG voulant exprimer l'état de la statue lorsqu'elle est affectée à la fois par diverses couleurs qu'elle ne rapporte encore qu'à elle-même (il fait abstraction du rapport au siège organique), dit que la statue se sent vai^iée, expression très ingénieuse, mais qui suppose la nullité (ïaperception, hors de laquelle il ne saurait y avoir de véritables facultés.
étranger : mais comment pourrait-il être tout à la fois le tableau coloré et le sj)ectateur ou le juge ? Que l'impression visuelle quelconque, confuse ou distincte, uniforme ou variée, soit en lui, c'est-à-dire dans l'organe, ou hors de lui dans l'espace, toujours est-il vrai que dès qu'il l'aperçoit, elle n'est pas lui, son moi n'est pas identifié avec elle.
C. — Signes auxquels on reconnaît une vision active et passive. — Il n'y a nulle autre part de distinction plus marquée que celle qui existe entre les modes correspondants à la vision active, et ceux qui corresjDondent à la vision passive, soit que nous les considérions intérieurement ou par rapport à nous-mêmes, soit que nous ayons égard surtout à l'effet de représentation objective.
Cette distinction entre le voir simple et le regarder, qui est expressément notée dans le langage, se fonde entièrement sur l'absence relative ou la présence immédiate de la volonté. Or, il n'y a de volonté immédiatement présente, que là où se trouvent les conditions, les instruments ou les termes de motilité.
Lorsque la vision est activée par un vouloir exprès, les yeux prennent une expression particulière qui manifeste la vie, et comme le feu pénétrant de l'intelligence [ignis intelligens) (1). Ce feu n'est point excité
(I) Il faul l)icn prendre garde à ne pas confondre cet effet que produit sur la vue, comme sur tous les autres sens perceptifs, l'influence actuelle et positive de la volonté, avec d'autres elTels produits par les passions et les appétits, sur les mêmes sens quelquefois mais plus souvent sur les organes sensitifs en particulier. Il y a quelques apparences communes dans ce phénomène, mais assez de différences, pour qu'on ne doive pas les identifier absolument dans leur principe. Pourrait-on comparer par exemple
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du dehors, ce n'est pas non plus dans l'organe sensitif qu'il s'allume spontanément, quoique ce soit sur lui que se porte son influence. L'action qui va animer le regard, et le pointer vers son objet, n'est point irradié immédiatement du centre sur les parties nerveuses (comme par un efTet de réaction, qui peut avoir lieu dans d'autres cas très différents), mais d'abord sur les instruments propres de motilité qui agitent le globe oculaire, le pressent, etc., l'éleclrisent véritablement par communication et lui impriment ces modiiîcations si favorables à la perceptibilité distincte.
Si l'on écarte l'effet de ces instruments musculaires (que la nature n'eût pas tant multipliés dans l'organisme visuel, si elle ne l'avait destiné qu'aux fonctions pures de la sensibilité), on n'aura plus qu'une sorte de vision passive, ou plutôt des sensations intérieures toujours confuses, mais plus ou moins vives suivant le degré précis des impressions de lumière (1 ).
cette excitation particulière que produit, dans le sens du goût, i'appélitde certains alimenls dans telles dispositions de l'estomac, la susceptibilité que prend l'odorat lorsque le sens de l'amour, devenu un centre puissant de réaction, lui communique son influence, avec les produits de l'irradiation volontaire dont nous parions, et n'y a-t-il pas une différence bien remarquable entre l'expression intellectuelle que prend le regard dans l'attention active, et celle que les diverses passions donnent à la physionomie, et surtout aux yeux, qui s'enflamment ou languissent, s'animent ou s'obscurcissent tour à tour? etc..
Si. dans ces derniers cas, les forces sensitives prédominent, pour parler comme les physiologistes, l'initiative d'action n'appartienl-elle pas à la force motrice dans l'autre ?
(1) J'ai éprouvé souvent la différence qu'il y a entre les impressions que font sur la vue les mêmes objets éclairés, suivant que l'organe s'otïre, pour ainsi dire, passivement à ces impressions, ou qu'activé par la volonté, il les prévient et va au-devant d'elles. En laissant, par exemple, tomber la vue avec distraction sur une
D. — Distinction des deux fondions et de leurs produits, indépendante de toute autre association. — Quand même le sens de la vue s'exercerait isolément, et hors du concours de tout autre sens auxiliaire, les deux fonctions précédentes n'en seraient pas moins distinctes entre elles, et dans leurs j)roduits, et s'il n'y avait que des sensations confuses et affectives correspondantes à Tune, pourquoi n'y aurait-il pas dans l'exercice de l'autre, de yéTiiiûAGS, perceptions des modes colorants, aperçus les uns hors des autres, soit dans l'organe même (que la volonté ne peut diriger sans apprendre à le connaître comme terme d'action et siège impressionnable), soit tlottante, au-devant de l'œil, dans le vague de l'espace, comme ces images, ces su ff usions scintillantes, que nous voyons ainsi souvent hors de l'œil, dans certaines dispositions nerveuses ? Pourquoi les ébranlements et l'électrisation réelle, que la volonté communique immédiatement aux fibres de la rétine, n'auraient-ils j)as dans tous les cas des effets différents de ceux qui sont médiatement produits dans ces fibres par les impressions, quand on fait abstraction de l'influence motrice ? Pourquoi n'y aurait-il pas une vertu directement représentative, attachée à cette dernière influence comme il y en a une aperceptive ? Enfin,
fenèlre exposée au grand jour, puis la portant sur d'autres objets, j'ai encore quelques instants présente l'image distincte de la fenêtre qui flotte devant mes yeux : si je regarde fixement ce même objet, il n'y a rien de pareil, et les ébranlements ne persistent plus d'une manière sensible ; ce qui prouve, ce me semble, qu'il y a une sorte d'élasticité propre à l'organe visuel, qui se lie à l'imagination passive, hors de toute influence de la volonté, mais que cette imagination d'une part n'est que la sensation même continuée, et ne suppose aucune faculté nouvelle ; tandis que l'influence volontaire d'autre part change les phénomènes de la vision simple, et y fonde des facultés d'un autre ordre.
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dès que l'on suppose un être capable d'exercer quelques opérations intellectuelles, de se faire différentes espèces d'idées, par l'exercice de la vue seule, pourquoi tant limiter en lui, d'un autre coté, les résultats de l'expérience qu'il pourrait acquérir ? Et qui sait toutes les différentes manières de voir et de regarder, dont ce sens, réduit ainsi à sa propre expérience, pourrait contracter l'habitude ?
E. — La propriété représentative inhérente à la vue ne diffère point des affections de la sensibilité, comme des modifications. — Quoiqu'il en soit, dès que nous admettons une perception de couleurs (très différente de la sensation produite par le choc des rayons en masse), que ces couleurs soient rapportées à l'organe, comme terme immédiat auquel la volonté s'applique, ou sur cet organe comme par effet de pression, ainsi que le disait l'aveugle de Cheselden après avoir été opéré, ou enfin dans un espace, peu nous importe pour le moment, il est toujours vrai que le mode perçu d'une manière quelconque n'a point du tout le caractère d'une affection simple avec qui l'être sentant soit identifié, ni celui d'un acte que l'individu puisse complètement s'attribuer comme sujet dereffort.
Il n'en est point ici comme dans l'action inspiratoire et vocale et leurs produits respectifs. Les odeurs et les sons directs ne pouvant être dépouillés de tout caractère affectif,, ces modes ne se circonscrivent point nettement dans un siège particulier ; l'impression en est plus ou moins générale, et c'est celle-ci même, qui peut être dite sentie. Dans la vision, au contraire, l'impression de la lumière doit être comme nulle pour qu'il y ait quelque perception de couleur, soit au-dedans, soit
au dehors de l'organe ; rien n'est senti, mais quelque chose est représenté dans cet organe ou par lui, et ce quelque chose, objet ou image, n'est j)oint le moi, ni ne peut s'approprier à lui comme puissance motrice, pas plus que comme vertu sentante.
Telle est cette fonction représentative, propre au sens de la vue : nous ne pouvons en assigner les conditions premières qui échappent à toute observation, puisque nous ne voyons point ce qui nous fait voir. Tout ce qu'il nous est permis de concevoir ou supposer ici, c'est que la force extérieure de la lumière, se rapprochant par sa nature de celle qui irradie d'un centre unique le mouvement et l'action aux organes, concourt avec elle, et la rencontre directement sans exciter la sensibilité nerveuse ; que la vision, dépendant toujours du concours des deux forces, est passive ou active, suivant le degré de prédominance de la cause extérieure, mais que l'initiative appartenant essentiellement à cette dernière, et l'autre ne pouvant qu'équililirer, pour ainsi dire, son impression dans le complément de lactivité visuelle, il doit entrer toujours beaucoup de passivité de notre part dans tout effet de représentation.
Nous verrons bientôt que le toucher change, en quelque sorte, ces proportions, mais l'accord parfait de ces deux sens, les secours mutuels qu'ils se prêtent, et l'analogie des facultés qui se rattachent à leur commun exercice, tiennent à la similitude originaire de leurs procédés, à la manière dont ils s'appliquent à leur objet, ou dont leur objet s'y applique (1).
Dans la vision même la plus active, le déploiement
(I) C'est ce que Lucrèce exprime très précisément dans ce ver; necesse est consimili causé visum tactiun que moveri.
de l'efi'ort sur un terme peu inerte, ou doué par luimême d'une mobilité particulière, et très rapproché d'ailleurs du centre de mouvement, n'est presque point perceptible dans son produit immédiat, mais uniquement dans ce résultat secondaire, le mode représenté auquel la volonté ne concourt que d'une manière subordonnée ; c'est à ce mode, comme à son élément propre, que Vattenlion s'attache ; c'est en lui qu'elle existe, il n"y a point de rétlexion proprement dite, à moins qu'on n'appelât ainsi cette sorte de réflexion spéculaire qui rejaillit, pour ainsi dire, d'un objet sur un autre, sans jamais se concentrer; qui, mettant le sujet en relief hors de lui-même, fait qu'il croit se voir où il n'est pas, et ne sait plus s'apercevoir ni se retrouver où il est, ignore ainsi sa place^ sa mesure réelle, et poursuit son image dans le fantôme mobile qui lui échappe.
La manière dont Tattention s'applique au mode représenté, et l'absence de tout effet de ré flexion dans, ce mode, déterminent par une suite nécessaire le caractère des facultés et des idées qui se rattacheront particulièrement à l'exercice de la vue.