‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 11 sur 51 · I. — Fonctions passives et actives du toucher. Analyse · texte numérisé non relu

I. — Fonctions passives et actives du toucher. Analyse

DE CES DERNIÈRES CONSIDÉRÉES HORS d'uN CONTACT IMMÉDIAT.

Leur parallèle avec celles de la vue.

Supposons d'alîoi'd un aveugle, dont la main inflexible, ouverte, tendue en avant dans une position fixe, serait disposée de manière à recevoir les impressions des corps durs ou mous, chauds ou froids, polis ou rudes qui y seraient appliqués. Il me parait évident que dans cette hypothèse, la main ne constituerait point un sens particulier distinct des autres parties du corps que la peau recouvre, et ne pourrait être susceptible que de ces affections générales qui ne se rapportent point d'elles-mêmes au siège, ni à la cause, mais demeurent toujours plus ou moins conibndues dans le sentiment fondamental et absolu d'une vie tout intérieure dont elles font partie.

A. Comment les fonêtions du loucher actif pourraient s'exercer hors du contact. — Dans cet état, appliquons sur l'organe des corps de figure quelconque, ou, nous servant d'un compas de deux bâtons croisés, ou encore de cet instrument connu dans le dessin sous le nom de

pantographe linéaire (1), dessinons sur cette face sensible, telle figure que nous voudrons. Assurément, ces impressions qui ne peuvent agir que comme excita tives dans tel degré que ce soit, ne se circonscriront point d'elles-mêmes, chacune en son Heu. Ces mouvements dont l'être sentant n'a point le module en lui, seront bien ignorés comme tels, et la copie que trace, sur la main passive, la branche du pantographe qui s'y applique , ne pourra être plus connue que lemodèle exécuté par l'autre branche sous une main active et directrice. Nous n'avons point ici le premier élément de la connaissance, la première condition de la perceptibilité, pas plus pour ce qui se passe au-dedans de l'être, que pour ce qui est hors de lui.

Donnons maintenant à la main la locomobilité de masse seulement. Faisons encore abstraction de sa flexibilité naturelle et même de sa sensibilité qui ne fait rien à notre objet présent. Mais, admettons une volonté, une force agissante, qui commence à s'exercer hors de l'instinct, suivant ses conditions appropriées. Supposons que l'individu (aveugle) mouvant sa main en avant, rencontre l'extrémité d'un bâton, d'un levier appuyé par l'autre bout, sur un plan fixe, comme il est déjà supposé avoir conscience de sa propre force (iiioi) et du terme organique de son déploiement, il aura, par une suite nécessaire, la perception d'un contraste très marqué entre le sentiment qui correspond à l'exercice de cette force libre d'abord, puis arrêtée ou contrainte par l'obstacle. Dans cet effort contraint, il sera bien impos-

(1) Cet instrument à double branche est tel, qu'on peut faire à la la fois deux copies d'un même dessin, l'une des branches suivant exactement tous les mouvements que la main imprime à l'autre.

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sible que Taction née de la volonté de l'individu se confonde dans un sentiment unique et indivisible avec la résistance ou la force opjjosée qui réagit contre la sienne.

Le même fait de conscience comprendra donc ici l'aperceptionde la puissance ^?202, qui veut et commence un mouvement, et l'aperception ou l'idée relative d'une force aussi agissante [non moi), qui s'oppose directement à elle, et par conséquent n'est pas elle, ou est en dehors d'elle.

Je dis que la force réactive peut être conçue comme agissante, et sous ce rapport il y a lieu à une sorte d'égalité o\\ d'équation entre les deux forces ojjposées qui demeurent d'ailleurs numériquement et individuellement distinctes, comriie le fait même de conscience le suppose.

Donnons à ceci une sorte de forme algébrique, soit, pour abréger, la force consciente moi F, la force extérieure opposée F' ; la conception ou le sentiment relatif direct qu'a l'être moteur et voulant d'une force égale opposée à la sienne, peut être exprimée par F =: F'. Le mode fondamental où la personne se trouve ainsi constituée, en rapport double d'action et de réaction à l'égard d'une puissance non moi, pourrait être figuré ainsi F : A (On sent bien que je ne iDrétends pas mettre en formule le fait de conscience. Ce sont de simples abréviations que j'emploie au lieu de mots, mais je n' jublie point que les notions réflécbies ne se figurent point).

Maintenant, puisque les deux forces sont agissantes et égales sous ce rapport, nous pourrons changer dans la dernière expression, l'ordre des termes, ou mettre inditférenunent le conséquent à la place de l'antécédent.

DE LA DECOMPOSITION DE LA" PENSKE 97

sans quil y ait rien de changé dans le rapport ou dans le même fait de conscience qu'il exprime. En effet, que l'être moteur agisse sur le plan solide par l'extrémité dulevier contiguà sa main (supposée inflexible), ou que ce levier poussé par une force vive (1), placée à l'autre bout, agisse sur la main qui oppose la résistance active, les principales circonstances du phénomène fondamental demeurent égales. Le moi s'aperçoit dans sa résistance volontaire comme dans l'action initiante qu'il détermine, et il perçoit une force étrangère dans l'action qui vient provoquer la sienne, comme dans la résistance qui l'attend ; c'est toujours même détermination, même vouloir, même rencontre directe de deux forces, dont l'une (celle qui est moi) se mouvant vers l'autre, ou étant rencontrée par elle, n'est constituée en rapport d'action à son égard, que dans un sentiment de passivité qui doit toujours précéder, suivre ou accompagner le déploiement de l'effort.

On voit bien ici que la connaissance d'une force étrangère au moi pourrait en effet se rapporter au sentiment d'une sorte de pression médiate de l'objet contre l'organe.

Mais ce sentiment même de pression suppose une action volontaire opposée sans laquelle il ne pourrait avoir lieu ; on voit surtout que la sensation passive du

(1) C'esl sans doiile bien plus en nous heui'tani, pour ainsi dire, rontre les forces vives des êtres semblables à nous, qu'en opposant notre action à l'inertie des corps bruts, que nous avons appris d'abord à connaître ou à sentir nos propres limites. C'est à peu près ainsi, ou par la rencontre mutuelle des parties de notre corps, pressées les unes contre les autres par une même force vive {moi), que ces parties ont pu nettement se limiter et se circonscrire. Dans les deux cas il y a rapport double ou proportion, mais il fallait remonter d'abord jusqu'au rapport simple primitif.

contact peut n'avoir aucune part au phénomène ; puisque clans l'hvpothèse où nous sommes, la résistance du plan, ou la force vive qui agit par l'autre extrémité du levier, se manifeste directement comme opposée au moi et hors de lui, sans aucune sorte de contact.

Nous pourrions concevoir également dans la même hypotlièse comment la force de résistance, qui constitue notre idée de corps substantiel, pourrait être séparée de toute perception de forme, de dimension et d'étendue même, car le levier pourrait ne toucher la main que par un point dont la sensibilité serait calleuse ou nulle, et l'action motrice n'en serait pas moins exercée et le résultat perçu, comme nous le verrons bientôt.

Observons enfin qu'il ne serait pas impossible que la vision active s'exerçât de la même manière, ou que la force des rayons lumineux réfléchis d'un plan solide et agissant sur l'œil comme le levier sur la main, rencontrât celle de l'être moteur appliquée à cet organe, ou fut rencontrée par elle de manière qu'il en résultât quelque sentiment relatif de pression ou de résistance lumineuse.

Supposons à présent que la main exerçant sa propriété de flexion, embrasse et saisisse l'extrémité du levier auquel nous pouvons donner certaine dimension, forme, etc. Lorsque l'organe tend à se replier ou à se former sur le solide, c'est encore une détermination volontaire, arrêtée par la force antagoniste hors du moi, mais la pression étant immédiate, le rapport primitif et simple de l'action à la résistance se complique ici de plusieurs effets sensibles collatéraux dont nous aurons bientôt occasion de faire l'analyse. Ce qu'il importe d'observer dès à présent, c'est que dans le mode relatif de conscience F : à, l'ordre des termes

n'est plus susceptible d'interversion, comme si F' était une force vive ou médiatement fterçue comme agissante. Ici tout n'est plus égal et réciproque : la main qui presse le levier solide, en est bien pressée à son tour, mais c'est en tant que la volonté commence et continue l'effort ; il n'y a plus de cas d'équilibre et F ne pouvant concevoir F' comme une simple puissance égale et opposée, demeure seule antécédent potentiel du rapport ; la notion fondamentale du corps extérieur n'est plus alors que celle de résistance ou force d'inertie, tandis que l'idée de force agissante ou de cause productive (exemplaire de toutes les causes ou puissances, qui pourront être de suite conçues au dehors) se trouve toute fondée sur le sentiment intérieur de la production de y effort.

Si nous supposons maintenant que la main s'emparant tout à fait de l'extrémité du levier, s'en serve comme d'un instrument mobile pour parcourir les contours du plan solide et figuré situé à l'autre extrémité, l'individu ne pourrait-il pas acquérir par ce moyen et en tenant compte des mouvements, qu'il donne à son instrument, des différentes directions que doit prendre son bâton, pour suivre les contours du j^lan, ne pourrait-il pas acquérir ainsi, dis-je, après plusieurs expériences la perception des formes variables, comme modes d'une même résistance extérieure constante, forme qu'il semblerait imprimer lui-même, plutôt que recevoir, puisque l'idée sous laquelle il les conçoit n'est pas différente dans cette hypothèse, de l'attention qu'il donne à des mouvements dont il dispose, ou des déterminations actives qu'il en conserve par le souvenir. On voit bien alors que la notion de corps résistant et figuré serait tout à fait indépendante de toutes les autres qua-

lités tactiles, dont nous faisons nous-mêmes si facilement abstraction ; le contact immédiat n'y aurait aucune part.

N'est-ce pas à peu près ainsi que l'ànie s'emparant des rayons qui viennent au-devant d'elle, les saisit, les dirige, comme la main de l'aveugle qui ne connaît d'abord que l'extrémité du bâton à qui elle s'applique ( 1 ) ? l.e premier sens activé ne pourrait-il pas aussi apprendre de lui-même à mesurer l'écartement et la direction des rayons colorants et se faire ainsi quelque image colorée et figurée, qui flotterait au-devant de lui sans se rattaclier au plan solide? [Necesse est consimili causa taclnm visum que moveri (Lucret.).

Mais en revenant à notre aveugle, nous concevons bien qu'une fois qu'il se serait fait des idées de formes, par les mouvements qu'il a imprimés à son bâton, il serait capable de distinguer les figures qu'une main étrangère pourrait dessiner sur la sienne (2), les impressions senties devenant, dans ce cas, comme les signes représentatifs des produits antérieurs de son activité. N'est-ce pas ainsi que les représentations visuelles s'accomplissent par suite des habitudes premières, sans

(1) Dans riiypollièse du Traité des Sensations, la statue n'a (l'abord connaissance aussi que de l'cxtrémilé du bàlon ([u'elle tient; c'est là qu'elle rapporte toutes les sensations (}u'il lait sur elle; elle ne sait donc pas qu'il est étendu, et par conséquent ne peut juger de la distance des corps sur lesquels elle se porte, il est bien clair pourtant que la statue devrait sentir une force qui résiste au bout de son bâton, et qu'en le dirigeant, elle pourrait ac([uérir plusieurs idées relatives au monde extérieur; mais pour cela, il fallait lui supposer une force motrice, une volonté {\n\ n'étant plus la sensation, aurait compliqué l'hypothèse et introduit deux éléments générateurs au lieu de Vunité systématique.

(2) Je ne doute point (jue Saunderson n'eût aussi distingué un cercle d'une ellipse, tour à tour tracés légèrement sur sa main.

aucun concours de l'activité qui les forma dans l'origine, et que les impressions passives de la lumière, ou les dessins en miniature qu'elle trace sur la rétine, sont uniquement les signes des créations de la vue et du toucher que la nature associe pour la circonscription active des formes et des figures (1) ?

Les impressions sensibles de chacun de nos sens sont aussi, ou deviennent par l'habitude, des signes plus ou moins directs de la représentation objective ou de l'idée d'existence étrangère ; mais ces signes ont besoin d'être traduits pour conduire à la chose ou à la réalité signifiée. Le toucher actif entend immédiatement le langage de la nature extérieure ; c'est lui qui atteint directement cette chose signifiée, cette force de résistance (et plus que non moi) que les sensations expriment ensuite, chacune à sa manière.

/>'. Conditions réelles du toucher actif. — Nos analyses nous ont découvert jusqu'ici, dans les sens, deux fonctions différentes, dont l'une, appropriée à une sensibilité ou une vie toute intérieure, est intimement unie à l'autre qui fait la vie de relation et la pensée. Il était peut-être assez délicat de bien distinguer leurs produits. Ici la fonction, qui se rapporte à la connaissance extérieure, est presque isolée ; ses produits s'offrent d'euxmêmes comme distincts et séparés même de la sensation, et l'idéalisme fait de vains efforts pour s'aveugler sur le caractère essentiellement relatif des premiers, ou les ramener à la simplicité des modifications affectives qui se bornent à nous-mêmes.

(l) Ainsi le loiichei", comme oa l'a dit ailleurs, i-emplil, à l'égard de la vue, à laquelle il est associé, des fonctions semblables à celle de la voix dans son association à l'ouïe.

Le ton cher actif établit seul une communication directe entre l'être moteur et les autres existences, entre le sujet et le terme extérieur de Fetfort, parce que c'est le premier organe avec lequel la force motrice, étant constituée d'abord en rapport direct et simple d'action, puisse se constituer encore sous ce même rapport, avec les existences étrangères. Comme la connaissance et le double rapport de moi au corps propre et étranger se rapportent surtout à l'exercice d'une telle fonction motrice, la nature n'avait pas besoin d'établir, dans l'organe qui en est le siège, aucun appareil sensitif particulier, dont les dispositions ou les modes variés eussent altéré la constance du rapport qu'elle avait en vue. C'est donc uniquement vers les moyens d'une motilité plus parfaite, plus détaillée, et non vers ceux d'une affectibilité plus délicate et plus susceptible, qu'elle jiaraît bien ici avoir dirigé ses intentions.

Tous les sens externes ont chacun leur mode d'impressionabilité particulière, approprié à la nature des agents ou iluides plus ou moins subtils de l'univers, qui, attirés vers eux comme par une sorte d'affinité élective, viennent les toucher, les exciter et peut-être se combiner avec leur propre substance (1).

Ainsi l'œil diflere de l'ouïe non seulement par la conformation pliysique apparente, mais surtout par la nature intime du réseau nerveux qui y est le siège immédiat de l'impression lumineuse, tellement que si l'on supjDosait le nerf auditif ou la jDortion molle qui recouvre la lame spirale, subs-tituée à la rétine, tout le reste

(I) L'odoi-al et le goiU en particulier sont doués de celle force chiiiiiiiue (\n\ paraît l'aire la base de leurs fonctions.

demeurant égal d'ailleurs, il n'y aurait point de vision et vice versa.

Supposez au contraire telle j^firtie que ce soit de la peau extérieure, grossière ou délicate, appliquée sur la main : les qualités tactiles ou les sensations de chaud, de froid, de poli, etc., seront modifiées, il est vrai, mais la fonction motrice essentielle ne changera point, et ses produits immédiats resteront les mêmes, en tant qu'ils se rapportent à l'exercice actuel de la volonté et à la perception de ces qualités premières, toutes fondées sur celle d'une force de résistance extérieure ; c'est que de telles qualités ne s'adressent point réellement à aucune propriété affective et variable de notre organisation, mais qu'elles sont en rapport constant avec le mode unique de l'effort, déj)loyé sur une seule espèce d'instruments homogènes (1), dans toutes leurs parties, et par eux sur le terme étranger. Aussi, n'est-ce point seulement pour la main, considérée comme le sens spécial du toucher, que ce terme étranger se manifeste dans sa propriété fondamentale ou ses qualités constitutives, mais encore pour tous les instruments de motilité qui peuvent s'y appliquer, le saisir ou exercer sur lui une prise d'action (2), comme par la locomotion générale

(1) Rappelons ici robservalion déjà faite par Bichat, c'est que les instruments propres de la motilité, ou les nerfs cérébraux qui activent cette fonction, sous l'influence de la volonté, n'otïrent point les mêmes anomalies dans les propriétés physiques de couleur, de consistance, de grosseur, etc , qu'on remarque dans les nerfs, dont le concours ou l'expansion forment les organes exclusivement appropriés aux divers modes de sensibilité (Ne peut-on pas conclure par analogie de la similitude des instruments à celle des fonctions et de leurs produits, et vice versa ?)

(2) Le toucher s'exerce partout où le mouvement volontaire est possible. On touche avec le pli du coude, avec les jambes, les lèvres, la langue, etc.

du corps qui s'avance sous une impulsion volontaire, continuée et arrêtée par l'obstacle, ou détruite dans son effet, en tout ou en partie.

Le toucher est donc pleinement constitué par une fonction active et tous les modes associés ou collatéraux, qui ne dépendent pas immédiatement d'une telle fonction, ne se rapportent point à ce sens spécial. L'unité de force qui l'anime, la simplicité et l'uniformité des conditions de son exercice, enfin la nature de son objet propre, nous permettent de le, considérer sous les formes les plus simples, qui constituent son essence, de prendre dans leur origine et suivre dans leurs progrès les opérations sijnthéliques sur lesquelles a pu se fonder son exercice actuel.

IL — Divers modes du toucher sous lesquels la même force

DE résistance se MANIFESTE DE PLUSIEURS MANIÈRES

L'organe tactile au lieu d être conformé comme la main de l'homme, pourrait se terminer comme un seul doigt entièrement recouvert d'un ongle aussi pointu qu'on puisse l'imaginer : ce doigt, locomobile à volonté, s'avançant contre un corps ou un plan solide quelconque donnerait à l'être moteur la perception d'une résistance ou force opposée, aussi distincte dans ce cas qu'elle l'est dans celui du levier poussé contre l'obstacle, dont nous parlions en premier lieu.

Cette résistance est ici naturellement abstraite ou séparée de toute conception d'étendue, de forme, et de tout ce qui est le plus intimement associé avec elle dans les hal)itudes actuelles de notre sens, étendu lui-même en surface, divisé, flexible et sensible dans tous les

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points, etc. Il n'y aurait cral^ord dans le mode du toucher suijposc que l'idée simple et absolument indivisible d'un point résistant. C'est sous cette idée que pourrait être uniquement conçue l'existence étrangère, par opposition à la force moi, -et Ton voit ici que la notion à'élpnchœ n'entrerait pas aussi essentiellement dans l'idée fondamentale de corps, que les hal)itudes actuelles des sens ou de l'imagination nous portent invinciblement à l'admettre.

Si l'ongle aigu ne pouvait se mouvoir conlinuruieiit, mais seulement par une suite d'actions répétées, et comme en sautant d'un point à un autre du plan solide, il y aurait idée de pluralité de points résistants, ou d'unités répétées qui ne sont encore que les résultats d'actes répétés de la même force contrainte, mais point encore d'idée d'étendue ou de composition par simultanéité ; l'unité se retrouverait et se reproduirait constamment égale à elle-même dans le sujet réfléchi et le terme objectif de l'effort ; la conception réflective de moi (ou du sjtjel métaphysique) et l'idée représentative de l'objet mathématique se rapporteraient l'une à l'autre, et pourraient se servir mutuellement de type. Si l'organe avait la faculté de glisser continuement sur le terme auquel il reste appliqué, l'opération se composerait un peu plus : ce sont bien toujours des points résistants, mais qui se touchent, se continuent (1), ou plutôt c'est le môme qui flue en se reproduisant sous le mouvement non interrompu qu'une seule impulsion volontaire prolonge : ici le terme résistant paraîtrait de plus étendu en longueur, mais c'est encore la continuité de moi dans

(1) Leibnitz a supérieurement défini l'élenduc: Resistenlis continuafio.

l'acte ou le mouvement prolongé qui détermine la continuité perçue de résistance, et la conception ou représentation extérieure de celle-ci se fonde nécessairement sur la réalité intérieure de l'autre ou la suppose (1).

Si nous supposons maintenant que l'ongle aigu s'élargit de manière à pouvoir s'appliquer aux surfaces solides, mais sans pouvoir encore se replier sur les corps, ni embrasser leur capacité, ni se mouvoir successivement sur toutes leurs faces, en changeant de direction, il y aurait perception simultanée d'étendue en largeur, à laquelle la continuité du mouvement pourrait donner une extension indéfinie ; mais il n'y aurait ])lus dans cette hypotiièse de possil^ilité dose représenter direclement l'unité résistante première, pas plus que d'imaginer la capacité ou l'étendue en profondeur.

Ainsi, l'objet réel du toucher et la force qui l'effectue restant les mêmes, chaque conformation possible de l'instrument de motilité aurait sa géométrie particu-

(I) Un philosophe (M. Degerando, dans son Mémoire, couronné à l'Académie de Berlin), dont l'autorité est d'un grand poids, observe qu'il n'y aurait point de mouvements sentis ou perçus soit en nous-mêmes, soit en dehors, sans la mémoire, qui en conserve les impressions successives et les lie entre elles dans la même conscience. Il est certain que toute perception sensible, comme tout acte de l'intelligence, pouvant être, et étant réellement presque toujours composée de plusieurs impressions ou plusieurs actes successifs, qui coïncident en apparence dans le sens intérieur par leur extrême rapidité, il ne saurait y avoir lieu à la perception même la plus simple dans notre état actuel, s'il n'y avait pas continuité de moi ou riiminixcence persofine/fp conservée dans la succession des termes ou modes élémentaires : mais cette réminiscence conservée dans la sensation d'un même mouvement continu, doit être bien distinguée de la mémoire proprement dite, autant que la continuité de l'ébranlement nerveux, ijui prolonge la même sensation, doit être distinguée de la faculté qui rappellf, hors de toute occasion sensible.

lière, également assurée, également évidente. Dans tous les cas, ce qui n'existe qu'en abstraction pour nous, qui ne concevons que l'étendue composée, serait, dans chacune des hypothèses qui précèdent, la seule réalité existante ; mais il y aurait une notion fondamentale invariable et commune, tantôt directe, tantôt enveloppée plus ou moins, dans ces divers modes du toucher, c'est celle de résistance à l'efTort, qui est la même et dans Vunilé numérique rencontrée par l'ongle aigu, et dans la solidité linéaire, et dans tous les composés de l'étendue solide ; d'où l'on peut conclure :

1. Que ce qui constitue relativement à nous l'essence propre de corj^s ou de matière, n'est pas autre chose que cette force de résistance, directement opposée à l'action que notre volonté détermine.

2. Que tous les doutes du scepticisme ne portent en aucune manière sur ce fond de notre idée de corps extérieurs mais sur certaines formes ou qualités qui, étant, en effet, toutes relatives à la conformation des sens ou à leurs dispositions, sont susceptibles d'une multitude de variétés.

3. Que nous ne sommes, enfin, ni plus ni moins certains de la réalité du terme étranger, que de celle du ternie organique, et par suite, de l'existence même du sujet de l'effort ou du moi.

A. Que ce qui est pour nous (en effet) le dernier degré d'abstraction géométrique : les notions du point résistant du centre de gravité qui réunit en lui (et dans un véritaljle point) toutes les forces des masses, sont peut-être les plus rapprochées de l'absolue réalité des choses, ou du point de vue sous lequel une intelligence sujDérieure pourrait les contempler.

J"ai dit que dans cette origine de toute synthèse, le

sujet métaphysique et l'objet mathématique, quoique coneus de deux manières différentes, peuvent néanmoins se servir réciproquement de signes symboliques. C'est à un tel point de vue que le génie le plus étonnant peut-être de tous les génies, Lcibnitz, était arrivé en décomposant. C'est de là qu'il partit pour tout reconstruire ; c'est là qu'est le f)remier anneau de cette belle chaîne de rapports, la plus étendue peut-être, que puisse embrasser ou concevoir une tête humaine.

A. Comment rap))lication de la même volonté motince à divers modes de la résistance nous fait dislinguer le corps qui nous appartient, des corps étrangers. — Si nous pouvions exister sans trouver de résistance invincible, ou si k's termes étrangers de notre effort se proportionnaient à son déploiement, toutes les fois que la volonté s'applique à les mouvoir ou lutte contre leur inertie, la seule différence, que nous mettrions entre ces corps et celui qui nous appartient en propre, serait en effet uniquement relative, dans ce cas, à la réplique du sentiment qui aurait lieu dans les uns, et non dans les autres. Mais comme c'est lappropriation des modes à la volonté motrice qui fait aussi leur appropriation réelle au moi, nous ne serions peut-être pas éloignés de considérer ces corps comme faisant partie de nous-mêmes ; notre volonté semblerait être l'àme de la nature extérieure environnante, comme elle l'est de cette portion de matière qui lui est soumise. Et, n"est-ce pas ainsi que les stoïciens purent s'élever, en elïet, à la grande idée de Ydme du monde ? N'est-ce pas dans le sentiment de l'empire le plus étendu exercé sur eux-mêmes, qu'ils trouvaient le modèle d'une force intelligente suprême, à laquelle obéissent toutes les

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parties de ce grand tout que nous appelons l'univers ?

L'inertie sentie dans les organes, que la volonté met expressément en jeu, suffirait pour constituer Taperception dans un premier effort relatif, où le sujet et le terme (le moi et le non fnoi) sont (suivant l'expression des Kantistes) posés l'un à l'égard de l'autre. Mais ici, l'action ou la détermination motrice a son plein et entier elfet, et le sujet ne fait, pour ainsi dire, que s'apercevoir lui-même comme moteur (Là est la conscience du mouvement ou de l'acte volontaire, qui est différente de la sensation du mouvement.

Dans l'effort déployé contre un obstacle étranger, la détermination volontaire n*a pas tout son effet : il y a une partie de sa force qui se trouve arrêtée ou détruite. Or, encore un coup, ce qui arrête ou détruit instantanément cette force active n'est pas elle, mais s'en distingue par un contraste bien prononcé. L'inertie matérielle ou physique se joignant à l'organique ou la remplaçant, détermine un effort plus intense ; le rapport primitif n'a point changé de nature, c'est toujours une volonté qui agit et un terme qui résiste plus ou moins ; mais les limites qui distinguent et séparent, jusqu'à un certain point l'antécédent et le conséquent, sont plus marquées, plus fixes, et ne sont plus sujettes à se confondre.

III. — ASSOCLVT!0.\ DES DEUX FONCTIONS DANS LA CONNAIS- SANCE DE DIVERSES QUALITÉS QUI CONSTITUENT l'oBJET TAN- GIBLE.

La connaissance ou le sentiment relatif des parties de notre corps, et la perception de résistance qui nous

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informe des existences étrangères, se rallient donc et coïncident dès l'origine avec l'exercice de la même fonction volontaire et le sentiment qui lui correspond. Cet exercice est-il libre ? C'est le moi et son corps. Est-il contraint ou arrêté? C'est encore le moi et son corps, plus une résistance étrangère absolue. Mais dans la circonscription des formes, des figures, des situations, et dans la perception de l'objet total du toucher, tel qu'il parvient maintenant à notre connaissance, la même fonction, qui a servi de fondement exclusif au rapport simple du sujet à Vohjet, n'entre plus que comme moyen nécessaire, il est vrai, dans une fonction mixte, et un ordre de rapports variés et compliqués, qui étendent et complètent la connaissance objective.

A. Rapport composé ou proportion qui sert de base à la connaissajice des formes. — Les métaphysiciens qui sont partis de ce second ordre de rapports, sans remonter jusqu'à ses éléments, ne pouvaient, ce me semble, en bien assigner la nature ni embrasser tout ce qui s'y trouve renfermé.

Lorsque la volonté, par exemple, s'applique expressément à mouvoir un organe, celui-ci est connu directement dans le rapport de son inertie ou comme terme immédiat du déploiement de l'effjrt : il devient ainsi, par suite, un siège déterminé, auquel les impressions se réfèrent, où elles sont senties et alors seulement perçues; mais la connaissance objective de la forme particulière de cet organe, de sa situation ou sa distance à telle autre partie, ne résulte point de même immédiatement de l'exercice simple de la motilité : il faut de plus un double contraste et l'application successive d'une commune mesure, qui circonscrive les limites , il

faut un instrument qui puisse se mouler sur toutes les formes, prendre toutes les situations, etc. Ici est la fonction propre du tact et de son sens spécial, qui étend la connaissance, complique et multiplie les rapports primitifs, mais ne les crée pas. La motilité entre aussi dans cette seconde fonction, comme mot/en essentiel, mais sans constituer exclusivement la sensation tactile ; la main est connue d'abord comme tout auti^e organe mobile, par un rapport direct et simple, et comme terme de déploiement de la volonté. Mais quand ce terme mobile et sensible est appliqué à d'autres parties, ce n'est plus dans le rapport seul de l'organe à la force qui le met en jeu, mais dans celui de la partie toucbée à Finstrument qui en circonscrit les limites, qu'est la perception alors composée.

Il en est absolument de même, quand la main s'applique à un corps étranger. Ce corps est connu d'abord dans la propriété fondamentale, qui le constitue ternie résistant hors du moi : le rapport simple et direct résulte de l'exercice même de la motilité contrainte ; il demeurerait constamment ég-al, de quelque manière que l'organe tactile fut conformé, ou quel que fut le mode de son application cà l'obstacle. Mais lorsque la main embrasse le solide, se moule sur lui, on parcourt successivement chacune de ses faces, de ses arêtes, c'est encore le rapport de rinstrument mobile et sensible aux parties mesurées et circonscrites, et par suite les rapports de ces parties entre elles, qui servent de base à la perception ou au jugement des formes, des situations ou des distances : c'est ici qu'entre aussi la part essentielle de la sensibilité du tact.

B. Part de la sensibilité dans cette connaissance. — Cette fonction contribue (1) bien réellement d'aliord à tracer les limites, qui séparent notre propre corps des corps étrangers par le contr.iste nécessaire qu'offre un sentiment redoublé, quand la main s'applique à une partie qui nous appartient, et simple ou sans réplique quand elle rencontre une partie étrangère. , En second lieu, dans la perception des formes, l'objet immédiatement connu comme résistant l'est de plus et dans plusieurs autres qualités accessoires simultanées qui, intéressant plus ou moins la fonction scnsitive, se rapportent en même temps, soit à la main comme siège propre, soit à l'objet comme cause ou sujet étranger. Mais comme le jugement ou le rapport d'un mode quelconque à un terme, siège ou objet déterminé, suit toujours le déploiement de l'efTort, en se composant ou s'alistrayant avec lui, et que la résistance organique peut être ici considérée comme nulle, eu égard à celle du terme extérieur, ce sera dans ce dernier surtout que devront être perçues en résultat, les modifications ou qualités tactiles, alors môme qu'elles ne peuvent être senties que dans la main.

L'organe mobile et sensible presse l'obstacle, mais il en est pressé à son tour : il agit, mais il pdlit en mémo

(1) Je (lis contriljue, parce que cette condition de sensil)ililc n'est point du lout exclusive, comme on l'a cru, d'après Condillac Quand mes deux mains seraient entièrement paralysées pour le sentiment, il suffirait quelles pussent être mues l'une contre l'autre et se résister, pour que cette réjjlique d'elTort ou de résistance les déterminât comme distinctes l'une de l'autre, et appartenant au mèmemoî. Si l'une de ces mains seulement était insensible, celle qui conserverait la sensibilité pourrait la sentir comme étrangère sous ce rapport; mais les deux efforts se rencontrant de nouveau, /'eï/'anr/^^e disparaîtrait, et ce cas rentrerait dans le précédent. On voit bien ici le partage net des deux fonctions.

temps ; il prend la forme du solide, mais il en reçoit l'empreinte : ce n'est pas la matière qui se moule sous son action, mais c'est surtout lui qui parait se mouler sur la matière. Enfin, si ce sujet qui perçoit a l'initiative d'action qui est, pour lui, un moyen de connaissance, l'objet perçu, indépendant quant à l'être ou aux qualités constitutives, semble bien avoir toute la prépondérance de réaction.

Mais toutes les fois que la motilité n'entre ainsi dans la fonction perceptive que comme moyen, elle tend toujours à s'obscurcir sur les produits plus ou moins éloignés qu'elle active, et qui finissent par devenir buts, ou termes propres apparents du vouloir.

Cette observation est générale et sufiît seule pour nous expliquer la rupture complète de l'équilibre de nos facultés cVattejition (objective) et de réflexion, par suite l'aveuglement où nous sommes sur nos actes les plus intimes.

L'analyse des autres sens nous en a fourni assez d'exemples ; l'exercice du toucher est soumis à la même loi, et ce que nous venons de dire de sa subordination apparente aux causes d'impressions extérieures, comme ce que nous avons dit auparavant sur l'activité réelle qui lui est inhérente, nous conduit à assigner ce double caractère des facultés qui se rapportent originairement à cet exercice.

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