IV. — Caractère de l'exercice des facultés ou opérations
QUI SE rapportent A l'eXERCICE DU TOUCHER ACTIF.
Si, comme le j)ensent aujourd'hui la plupart des philosophes, le toucher était le j)remier ou même le seul sens qui pût franchir le passage qui sépare le sentiment
intérieur de nos propres modilications, de la perception ou connaissance relative des objets qui les occasionnent, lui seul aussi devrait examiner la pensée hors d'ellemême. En donnant à la représentation imaginaire cette base fixe et solide qui manque à l'exercice isolé de la vue, il compléterait cette sorte de réflexion spéculaire, où l'être pensant, qui se cherche et se mire dans un miroir presque toujours infidèle, s'éloigne de plus en plus de la réflexion concentrée, où il peut saisir ses propres formes.
Cependant, si ce sens fournit seul à la pensée le moyen de sortir d'elle-même, ou s'il l'entraîne irrésistiblement dans le monde extérieur, il lui donne aussi un point d'appui fixe et solide, d'où elle peut se réfléchir avec une nouvelle activité, et rentrer plus profondément dans son propre domaine.
Tout ce qui a été observé précédemment sur le caractère des fonctions du toucher nous conduit à reconnaître, dans l'exercice spécial de ce sens, un certain équilibre entre les deux éléments de la perception et les deux ordres de facultés qui s'y rapportent, équilibre que l'exercice isolé de la vue ne comporte point et que son concours devra souvent encore contribuer à rompre. Là, une représentation presque toute passive enveloppe le sentiment personnel ou la perce2)tion des actes rapides et légers qui persistent en résultat par la seule énergie de la cause extérieure. Ici la représentation ou plutôt l'intuition objective, activée nécessairement par la volonté, tourne au profit môme de la réflexion et de la connaissance propre du sujet, qui se distingue dans ses limites, aperçoit mieux ce qui est lui par le contraste de ce qui ne l'est pas.
Lorsque la main s'applique au solide résistant pour
«n circonscrire les parties et eu déterminer les formes, il y a, comme nous l'avons observé, un double rapport senti ou perçu ; le premier, direct et simple, inhérent à l'exercice de la motilité arrêtée, constitue dans une même intuition le sujet de reflort et le terme étranger qui exi.'ite comme force unique de résistance ; par là, dis-je, le ;>îo/ devient capable de connaître ses propres limites et de se circonscrire. Placé entre deux sortes d'observations, l'une extérieure, l'autre intérieure, ce premier jugement simple appartient à la fois à toutes deux ; elles s'y activent réciproquement l'une par l'autre. Un second rapport se fonde sur le concours nécessaire de deux fonctions, dont l'une, dépendant spécialement de la volonté, sert de moyen nécessaire à l'autre, qui se subordonne aussi en partie aux impressions de l'objet. Ce second rapport composé finit par être exclusivement perçu dans l'objet même ; les formes, la situation, les distances, etc., des parties s'y trouvent déterminées en résultat, indépendamment de tout acte ou mouvement aperçu comme venant du sujet. Là est aussi le domaine propre de l'attention.
Il est remarquable que le sens de la vue qui semble prendre une part si importante à la limitation des formes ou des figures, et remplace si promjîtement le toucher dans ce travail, demeure étranger au rapport simple de résistance, quoiqu'il fournisse des signes médiats et plus ou moins vrais ou illusoires aux autres qualités tactiles. Si toute force de résistance pouvait donc être séparée de ces dernières qualités ou de ce qu'on nomme en général les sensations de tact, ce dernier sens continuàt-il à procéder par une suite de mouvements, qui ne feraient qu'effleurer légèrement les surfaces, il serait bientôt tout entier en intuition
lie ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN
OU représentation spontanée, et Ton pourrait y appliquer tout ce que nous avons dit du caractère des opérations et des idées, qui se rapportent à l'exercice de la vue, oi^i se trouve réalisée en effet la séparation que nous venons de supposer.
Mais autant que la volonté se déploie expressément contre la résistance étrangère, ou que le toucher, avant de glisser sur les surfaces, tend, pour ainsi dire, à les pénétrer; autant le sujet s'aperçoit dans le rapport de l'acte à son résultat objectif, et si l'attention, qui touche avec rœil, entraine l'individu loin de lui-même, la réflexion, s'appuyant sur un toucher plus approfondi, surtout plus lent et plus successif, retient l'être moteur rapproché de ses propres actes, et ne lui permet pas de se perdre de vue.
En comparant dans ees diverses circonstances l'exercice du toucher à celui des autres sens, on trouve que tout concourt à y maintenir cet équilibre des facultés dont nous avons parlé, et à faire prédominer dans l'origine celles qui se fondent sur l'aj^erception des actes, plutôt que celles qui l'excluent.
Ce sens est le seul qui aille cherclier son objet dont l'action ne peut jamais le prévenir. La lumière, les sons externes et les odeurs viennent .surprendre, heurter leurs organes ; la matière tangible attend passivement l'application du sien ; c'est un acte et non une impression qui la manifeste (1). Si une détermination expresse active d'autres sens, le vouloir peut n'y être
(1) Telle est la cause aussi qui nous fait allribuer à l'objet uniquement tangible une inertie ou force morte, que nous n'attribuons pas également aux fluides, signes lumineux, sonores, etc., auxquels nous attribuons plutôt une activité propre, parce que ce sont eux qui viennent chercher ou provoquer nos sens.
qu'instantané, et presque tous les faits résultants se rapporter à l'impression, qui s'entretient par l'énergie de sa cause extérieure ou par une certaine vibralité propre, en différents degrés, à tous les organes affectibles. Dans le toucher, la perception ne peut pas j)lus se continuer que commencer hors d'une détermination volontaire, qui ne doit pas seuiement donner la première impulsion, mais de plus l'entretenir par un eifort prolongé, ou par une succession d'actes non interrompus.
La main ne peut emlirasser chaque fois qu'une portion d'étendue égale à la sienne, et pourtant, il doit y avoir un ensemble de formes comprises sous une seule et même perspective tangible^ il y a multiplicité départies, variété et encore pluralité d'impressions et de qualités tactiles, senties par l'organe externe, et pourtant il doit y avoir unité et identité objectivement conçues dans le sens intérieur. Attribuerons-nous ici la coïncidence finale de plusieurs impressions successives, dans une ■èenXe résultante simultanée, à une disposition vibratoire qui conserve et réunit en un effet total les ébranlements organiques ? Mais ces ébranlements — quelle en est la force impulsive ? est-elle toute extérieure ? la matière tangible est-elle bien propre à les produire, et les fibres de la main à les recevoir, les conserver et les transmettre? G'est-il, comme dans la vue, un fluide éthéré, irradié du dehors, qui monte l'organe à son ton et lui imprime ces déterminations persistantes qui, sous le nom d'imagination ou de mémoire, ne sont que la sensation même prolongée ? Enfin, lorsque plusieurs actes ou leurs résultats successifs sont réunis en quelque sorte sous un seul terme sommatoire, qui est la perception totale de l'objet même, l'identité et Yunicité
lis ŒUVRES ]JE MAINE DL BIRAX
attribuée à ce terme objectif ne peuvent-elles pas prendre leur type réel dans la puissance une et identique qui, ayant conservé le sentiment intérieur de ces actes, en transporte au dehors les résultats ?
Tels sont les mobiles et les caractères propres aux opérations du toucher actif, trop souvent confondu avec les autres sens, dans certains points de vue à'idéalisme, comme dans des systèmes opposés. Tels doivent être aussi les caractères des facultés dérivées de l'exercice d'un sens, dont les procédés sont également appropriés à la réflexion même du jirincipe qui détermine des actes, et à l'attention qui en saisit extérieurement les effets, sans être comuiandée ou attirée par la vivacité des impressions.