‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 13 sur 51 · PERSONNELLE ET MODALE OU OBJECTIVE. IMAGINATION · texte numérisé non relu

PERSONNELLE ET MODALE OU OBJECTIVE. IMAGINATION

Lors(|ue le toucher est appliqué de nouveau à un objet solide dont il ne peut avoir qu'activement embrassé et détaillé les formes, l'individu le reconnaît comme un ouvrage partiel de sa création ; le sentiment du même être revit dans la représentation de ces modes actifs, sur lesquels il se fonda en premier lieu. La perception ne peut être renouvelée sans que la même volonté s'exerce, et la détermination de cette volonté même suppose le sentiment de son exercice antérieur. Il y a donc une réminiscence personnelle^ inhérente aux perceptions du toucher, en tant qu'elles renferment essentiellement le rapport simple de la force à la résistance, puisque celle-ci ne peut pas se renouveler, sans que le même effort se déploie et par suite sans que le sujet reconnaisse sa propre identité.

La réminiscence objective ou modale n'est pas aussi infaillible ; elle dépend davantage des babitudes ou de la répétition des actes qui, ayant acquis un certain degré de promptitude et de facilité, ne sont plus aperçus dans leur force déterminante, mais uniquement dans les résultats sensibles et composés. Ici, cette réminiscence suppose encore l'appropriation première des modes ou qualités tactiles à l'exercice actif du toucher.

Ainsi les formes^ les situations de parties, les divers degrés de solidité ou de mollesse, de grandeur ou de volume, etc., sont reconnus dans l'identité môme de l'objet résistant à qui elles se rapportent. Ce sont Là autant de signes, sur lesquels peut se fonder le jugement de réminiscence, dont le caractère peut tenir ici également de la réflexion personnelle, et de l'attention modale. Mais il est d'autres modes qui, se trouvant exclusivement subordonnés à la fonction sensitive et bors des résultats de la puissance volontaire, quoicjue simultanés avec son exercice, ne sont susceptibles non plus par eux-mêmes d'aucune réminiscence dans le renouvellement de la même sensation tactile. Tels sont les divers degrés de chaud et de froid ; de poli ou de rude, etc., qui ne restent les mêmes ni dans l'être sentant, ni dans la chose sentie et n'ont dans Lun ou dans l'autre aucun module fixe qui puisse les faire reconnaître.

Nous voyons maintenant quelle sera, dans l'absence do Lobjct tangible la partie de la perception qui s'appropriera au rappel volontaire ou à la mémoire proprement dite, car la faculté de reconnaître une modification présente, et celle d'en aviver intérieurement le souvenir, en l'absence de sa cause ou occasion pre-

mière, ne peuvent différer que par le degré, et là, où celle-ci manque totalement, l'autre ne saurait se retrouver.

L'être actif a la faculté de rappeler les modes de la résistance, les formes des solides ; il se crée de nouveau, pour ainsi dire, une seconde percej)tion semblable à la première, tout ce qu'il avait mis du sie?i joropre dans l'une revit av.ec une clarté parfaite dans l'autre ; le terme étranger n'y est pas ; les sensations tactiles n'y sont pas non plus ; mais l'effort et la résistance organique subsistent : le mode actif, qui avait ^out à la fois donné sa forme et reçu celle de l'objet, n'a pas perdu l'une et peut encore raviver l'empreinte de l'autre.

Sans doute il n'y a pas d'images- des formes tangibles dans le cerveau de l'aveugle le plus exercé, comme il y en a des figures visibles dans le nôtre ; mais par cela même qu'il n'embrasse pas simultanément, comme nous, des perspectives étendues, il s'en fait des idées bien plus exactes et des notions surtout plus réfléchies ; parce qu'il n'imagine pas les figures, il rappelle Inen mieux les formes et les éléments de l'étendue.

La vue, comme l'imagination qui n'est encore qu'une sorte de vue plus intérieure, s'attache toujours aux effets d'ensemble : c'est la perspective qu'elle cherche et saisit. Nous nous représentons à la fois assez clairement des figures même compliquées, en nous aidant de la symétrie des signes, de la variété des couleurs, etc ; mais quand il faut analyser sur le tableau imaginaire, compter ou dénombrer les parties élémentaires, jîuis les réunir de nouveau en une seule rej)résentation, souvent la vue intérieure s'égare, se trouble et nous sommes réduits à substituer des signes aux images.

L'aveugle forcé de s'assujettir, dans la perception,

DE LA DKCOMPOSITIOX DE I.A PENSJ:;K 121

aux procédés analytiques et à la marche essentiellement successive du toucher actif, a aussi une véritable mémoire des formes : il doit les rappeler en comptant en détail leurs éléments avec plus ou moins de rapidité. Pour lui l'analyse est toujours précédée de la synthèse, dans le sens conmie dans le souvenir, et s'il ne se représente pas d'abord tant de choses k la fois, il est cajDable d'en retenir et d'en concevoir distinctement un bien plus grand nombre.

Ces observations sont confirmées par l'histoire de quelques fameux aveugles, tels que celui du Puysieux et du célèbre Saunderson (1) qui possèdent si éminemment le talent de rappeler et de combiner les formes comme les unités numériques.

VI. — Caractère des idées qui se rappoutem a l'exercice DU TOUCHER.

Le toucher, isolé de la vue, se" rapproche bien davantage (même dans son exercice naturel) du véritable objet mathématique, qui n'existe pour nous qu'en abstraction. La géométrie de l'aveugle est une sorte d'aritiimétique sensible, une combinaison de véritables imités

(I) Le trailé de matliématiques que nous a laissé Saunderson annonce une force de tète, et une métaphysique profonde qui le met au-dessus de bien des géomètres voyants. Il me paraît propre à confirmer ce que nous avons remarqué du caractère particulièrement réfléchi des perceptions de toucher séparées de celles de la vue. Peut-être les grands progrèsdansla métaphysique etles mathématiques qui en sont une branche, s'allieraienl,-iis mieux avec la privation complète de ce dernier sens. 11 est certain qu'il contrarie bien plus qu'il ne favorise tout ce qui tient à l'exercice particulier de la réflexion et sans se crever les yeux pour se connaître, on pourrait bien, je crois, être privé de leur usage et n'en concevoir ou n'en accomplir que mieux ce dessein, témoin Bonnkt.

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OU j)oints solides. Elle est plus près aussi du fondement de la source commune de toute science : de ce point commun où toute analyse aboutit, et d'où toute syntlièse repart, où le physicien est conduit, en quelque sorte, à intellectualiser la matière, où le géomètre aussi rencontre le métaphysicien, où leurs conceptions d'unité, de force tendent à se modeler sur le même type.

Lorsqu'on dit que le toucher est le sens géomélrigiie (il est entendu qu'on ne parle dans ce cas que du toucher actif), on exprime en un seul mot le caractère propre, comme l'inépuisable fécondité des idées dont il est la source. Le fond et la matière première de ces idées ne ressortent pas sans doute du sein même du sujet pensant (1); mais on ne peut douter que l'être moteur, qui contribue à se créer en quelque sorte ce premier fond, en exerçant hors de lui son activité, ne retende ensuite indéfiniment par un excercice tout intérieur de la même activité plus développée ; la base étendue et solide n'existe pour nous que dans le déploiement de l'effort ; elle n'est mesurée et circonscrite que par des mouvements dont nous disposons. Ce modèle premier est donné par le sens qui reçoit ou prend son empreinte ; mais bientôt l'entendement cessant d'imiter,

(1) Dire que l'espace est une lonrie iuliérente au sens inlérieur, c'est poser celte notion primitive comme absolue, c'est dénalurei" son caractère essentiel de relation; c'est bien aussi trancber le nœud sur la condition première du fait de conscience, et donner, en quelque sorte, un article de foi pour principe ou point de départ de toute pbilosopbie Si l'espace est une forme du sens intérieur, qu'avons nous besoin de supposer un hors de moi existant, un noumène (J'emprunte ce terme de l'ouvrage de M .Vil'ei's, où j'ai puisé presque tout ce que je connais du système de Kant. En adoptant un parti contraire, je n'en rends pas moins justice au véritable talent philosophi(|ue de cet auteur), (le principe est excellent pour justifier l'idéalisme

DE LA Df COMPOSITION DK LA. l'ENSEK lîio

crée lui-même ses modèles et se fait des archétypes, qu'il etl'ectue ou réalise hors de lui, par des figures conçues ou tracées sur cette même base moclitîable à son gré, et qui ne fait plus que fournir un appui et des signes aux créations de sa force active.

Les combinaisons infinies que le géomètre peut faire avec de l'étendue, des points, des unités numériques, ne sont point véritablement abstraites des impressions du toucher ni des perceptions directes, où l'on dit quelquefois (un peu vaguement je crois) qu'elles sont renfermées Le mode de leur création actuelle prouve assez que ces idées ne se tirent point par abstraction des composés sensibles comme les idées des qualités que les métaphysiciens ont appelées secondes ; mais il fant se reporter à l'activité originaire du sens et à la manière dont il circonscrit son objet, pour concevoir le modèle naturel de ces sortes de créations ultérieures qui, dans le développement des facultés, paraissent si spontanées et si indépendantes de toute impression du dehors.

Les idées dont il s'agit ne peuvent non plus être rangées dans la classe de celles que nous avons distinguées sous le titre à' abstractions réfléchies, ou encore d'idées simples de la réflexion (Voyez chapitre 3).

Dans l'exercice complet du toucher les modes de l'étendue solide s'abstraient les uns des autres par la succession des mouvements, pendant que le sujet conscient des actes, sur lesquels se fonde en résultat la connaissance objective, se fait les idées réfléchies de ceuxci, ainsi que nous l'avons vu des autres sens actifs, mais les produits des deux facultés d'attention et de réflexion ne se transforment point réellement les uns dans les autres, et ce qui se conçoit ou se représente comme extérieur, dans les abstractions modales, diffère

toujours de ce que l'être pensant aperçoit en lui-même, comme formant en quelque sorte son propre apanage (1).

Il règne ici une analogie bien remarquable entre les notions premières du sens du toucher actif, telles que celles de force extérieure, de cause, d'unité, d'identité, de substance, conçues objectivement, et les mêmes idées simples prises de l'intime réflexion de nos actes : correspondance telle, que le jugement, soit qu'il s'applique aux résistances étrangères, soit quil se replie sur la nôtre propre, repose sur deux bases également fixes, transporte à l'une ou à l'autre certains attributs fondamentaux et les affirme de sujets semblables ou analogues dans leur nature propre, lorsqu'ils se trouvent dépouillés par l'attention d'une part, et la réflexion de l'autre, de toutes les formes ou modifications accidentelles (Voyez le commencement de ce chapitre).

Comme ce dernier objet est d'une importance majeure en philosophie et que la manière dont nous considérons l'origine du jugement peut donner lieu à beaucoup de contestations, nous croyons devoir ajouter encore ici, quelques développements.

(I) Ces deux sortes de conceptions si différenles seti-oiivent confondues dans le système de Kant sons le rapport commun d'origine, et cette confusion lient à celle des deux idées fondamentales d espace et de temps, qui sont assimilées dans leur nature et considérées également comme deux formes pures inhérentes au sens intérieur, quoique l'une soit essentiellement objective, tandis que l'autre est uniquement réflectible. On peut donc dire dans ce système, comme dans celui de Condillac : Soit que nous nous élevions jusqu'aux deux, soit que nous descendions dans les ahi/nes, nous ne contemplons jamais que noire pensée.

VII. — Appendice sur les deux rapports simples d'existence PERSONNELLE ET ÉTRANGÈRE. DIFFÉRENTES FORMES DU JUGEMENT PRIMITIF ET FONDAMENTAL. CONSÉQUENCES DES PRINCIPES CONTENUS DANS CE CHAPITRE.

Pour remonter jusqu'à l'origine du jugement et percer jusqu'aux racines de cette faculté aiDerceptive, base de toute intelligence, il ne suffit pas de chercher comment un objet extérieur^ à qui certaines modifications se rapportent comme qualités, peut être constitué pour le moi (supposé déjà préexistant dans ses propres modes intérieurement sentis ou aperçus) ; mais il faudrait savoir, avant tout, s'il n'y a pas une condition primitive de l'existence de cette personne individuelle identique, douée maintenant de la faculté d'apercevoir, de sentir ses actes et ses modes en les rapportant soit à elle-même, soit hors d'elle (car le fait de conscience emporte également ces deux cas). C'est ce qu'ont négligé d'observer les métaphysiciens, et notamment MM. Ancillon et Dégérando. Or, dans tous les deux également, la chose sentie, perçue, ou le conséquent du rapport n'est pas l'antécédent ou le moi. Tout ce qui a trait à ce second jugement d'existence étrangère a été savamment discuté et analysé (1) avec beaucoup de profondeur; mais le jugement ou le rapport simple et primitif d'existence personnelle ne paraît pas avoir jamais guère occuj)é les philosophes. Ceux qui sont partis du système des idées ou formes innées, ont bien tranché le nœud de toute difficulté, mais les plus sages partisans d'une philosophie d'expérience ont tous présupposé, dès leur point

(I) Dans le Traité des Sensations d'abord, et ensiiile dans les premiers Mémoires de M. de Tracy, insérés parmi ceux de i'InsUtut National.

de départ, un moi qui existe intérieurement ou pour lui-même, par cela seul qu'il y a dès l'origine quelque afJcction éprouvée dans l'organisation vivante. Les uns à la vérité n'ont admis cette connaissance personnelle que dans la circonscription des limites du moi et de l'objet, en considérant ainsi le fait primitif de conscience comme renfermant essentiellement ce rapport, ou cette double connaissance. Mais Condillac, ayant établi nettement, dans la sensation intérieure, la connaissance ou le sentiment d'individualité, comme divers jugements ou rapports entre de simples modifications simultanées ou successives, et ayant pour lui maintenant encore des autorités qui ajoutent à la sienne, il m'a paru important de rechercher :

!•* Si, en poussant l'analyse aussi loin qu'elle doit aller, on pouvait supposer ainsi une personnalité et quelque rapport intérieur des modifications simples à un moi qui est dit les sentir, sans admettre de plus quelque condition autre qu'une affectibilité toute passive.

2" Si ce jugement simple d'existence personnelle ne pouvait pas, ne devait pas même être considéré comme ayant des conditions propres et constitutives qui pourraient s'accomplir indépendamment de celles qui fondent la connaissance étrangère, laquelle n'étant certainement pas antérieure à celle de moi, pourrait bien aussi ne pas avoir été simultanée avec elle, comme nous nous sommes attachés à le faire voir.

Maintenant, si je ne me suis pas beaucoup trompé, nous nous trouvons avoir fait un pas de plus, et après nous être placés d'abord dans l'hypothèse simple de Condillac (I) nous trouvons ensuite un composé jusque

(1) Mais nianl exprcssi'incnt l'idenliié (lu'il élaltlil entre rapei'ceplion et la sensation.

DE LA DECOMPOSITION DF. LA PEXSKE ll'7

dans ce fait de conscience (admis comme primitif) où le moi est censé n'exister pour lui-même que dans la relation à une force étrangère. Nous pensons qu'il y a un rapport plus simple et antérieur à celui-là : à plus forte raison sommes-nous forcés d'entrer en opposition sur ce point avec les philosophes c[ui, ayant égard à l'ordre des connaissanoes d'observation, partent du composé pour descendre au simple, et considèrent le premier de tous les jugements comme une analyse dont la sensation complexe serait l'antécédent, et la circonstance qui y est renfermée, le conséquent, tandis que suivant un ordre synthétique, relatif aux faits (ïaperceptioR intérieure, nous admettons un rapport simple primitif qui, fondant l'égoïté même, entre comme élément dans tous les autres rapports subséquents. Je n'ai plus rien à ajouter ici pour défendre ce point de vue et la méthode sur laquelle je la fonde : j'olïre l'un et l'autre à des amis et investigateurs de la vérité, dont l'autorité sera toujours du plus grand poids à mes yeux.

Mais il est encore une question qui est la conséquence immédiate de cette première, et qui n'en diffère même pas au fond. Cette faculté fondamentale que nous nommons aperceptibilité, et que nous ne séparons pas du jugement, n'a-t-elle donc, pour ainsi dire, qu'une forme unique ? Les modes ou qualités qui se rapportent soit à un moi permanent, soit à quelque chose d'extérieur, dont nous sommes également forcés d'admettre l'existence durable, n'y sont-ils perçus que d'une seule manière ou sous la relation unique de la sensation totale à une de ces circonstances, du contenant au contenu ? Sur quel fondement reposent ces différentes sortes de connexions si profondément établies

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dans notre esprit entre le mode et la substance {\), Yeffet et la cause, la qualité et son ohjet, Vattrihut et

(1) Je dois craindre ici que l'on ne m'accuse de vouloir ressusci 1er des idées ou des dénonninations vagues que nos philosophes excluent soigneusement et dont ils croient pouvoir se passer; mais j'observe que la notion de substance, qui malgré nous, entre dans toutes les formes de nos jugements et de laquelle celle de mode est corrélative, ne paraît vague et obscure qu'autant qu'on cherche à la mettre en représentation comme tout le reste, ou à pénétrer dans la nature al)solue de la chose que l'on désigne sous ce nom. Or, en premier lieu, il est de l'essence de toutes les idées réfléchies de ne pouvoir se représenter ou se concevoir sous des images ; et c'est l'oubli de ce principe qui a produit tant d'erreurs et de mécomptes parmi les métaphysiciens même, qui ont été jusqu'à vouloir se représenter l'âmC;, par exemple, ou le moi pensant sous la figure d'un feu subtil, d'un petit corps éthéré, etc. En second lieu, nous sommes tellement constitués que nous ne saurions jamais sentir, ou percevoir, ou imaginer les véritables agents dans les sensations. Ainsi ce n'est point le fluide lumineux que nous voyons, mais les corps ou objets qui réfléchissent ou décomposent ses rayons : nous ne touchons pas la résistance, mais les formes sensibles et composées: la force motrice ne s'aperçoit non plus en elle-même, mais dans son application à l'organe résistant ou au terme mu... Les forces qui agissent sur nous et contre lesquelles notre foi'ce propre se déploie ne sont donc conçues que sous la relation nécessaire à certains effets produits ; nous ne pouvons sortir de ce cercle de rapports, ni en isoler les termes pour pénétrer dans leur nature individuelle. « L'Océan a ses profondeurs à l'épreuve de la sonde; les sources des rivières, qui fertilisent de vastes contrées, se cachent dans le creux des roches escarpées. De même ces principes d'action qui produisent, animent et changent l'univers et nous-mêmes, ne nous présentant que certaines faces, nous dérobent éternellement leurs fond et leur manière d'opérer ». Mais quoique ce soit surtout et même exclusivement à des effets ou conséquents, que notre pensée s'attache, elle n'en est pas moins invinciblement portée à supposer ou à affirmer l'exislencc des antécédents, si bien même que ce sont ces antécédents seuls, c'est-à-dire les forces ou causes fixes permanentes, et non point les effets ni les modes variables et transitoires, qui sont dits et jugés exister; car exister, c'est agir, et il n'y a que les forces ou substances qui agissent.

son sujet, etc. ? Tout cela est-il également réductible ou le rapport de compréhension se fonde-t il sur une seule et même condition inhérente soit à l'exercice de nos sens, soit au terme extérieur de leur application ?

Je me permettrai encore quelques observations à ce sujet. Le toucher actif, mettant seul l'individu en rapport direct avec une force de résistance étrangère, donne une cause extérieure à nos modes passifs qui, sentis ou perçus ainsi comme effets des corps, sont dits en être les qualités secondes ; il donne aussi un objet fixe à ces modes fugitifs et variables, dont le caractère non affectif parait être de se représenter ou de se projeter naturellement au devant de leur organe, comme les couleurs ; ce sens, enfin, donne seul un sujet immédiat aux modes qu'il perçoit, d'après sa construction particulière, indivisiblement de la force de résistance (quoique nous puissions concevoir une division de cette dernière force perçue hors de tout autre mode attributif (Voyez ce qui précède).

Les modifications affectives, qu'éprouve l'individu dans un organe externe, en même temps qu'il perçoit ou juge la présence de quelque corps extérieur, ne sont point véritablement rapportées à ce dernier comme cjhjet ni sujet, mais seulement comme cause ou force modifiante. C'est ici une association d'habitude de deux impressions ou plutôt d'une impression et d'un jugement qui difi'èrent essentiellement par leur caractère. Hors de toute association l'une garderait, dans le sentiment absolu de l'existence, la propriété affective qui lui est inhérente : l'autre se fondant sur l'action réciproque de deux forces opposées, n'en conserverait pas moins en elle-même le caractère de relation qui lui est propre.

L'impression affective peut donc être, dans ce cas, aussi indépendante de la perception d'une résistance ou d'un jugement, que ce jugement l'est de la sensation. Il est des modes non affectifs, qui n'étant point non plus directement associés dans l'origine avec l'impression d'une force de résistance, s'y trouvent joints dans le temps et l'accompagnent toujours, quoiqu'ils varient sans cesse, pendant que cette force reste la même : de tels modes se rapportent au corps extérieur, non plus comme cause modifiante, mais comme objet, modifié lui-même. Il est enfin des qualités que les métaphysiciens ont distinguées sous le nom de premières, qui n'ont pu être perçues que dans le déploiement de notre action propre et la réaction d'une force directement opposée. Ces qualités constitutives du corps ne s'y rapportent point comme à une cause modifiante, ni même comme à un objet modifié, mais comme attributs inséparables du sujet ou de la substance, telles sont les formes tangibles, la solidité, la dureté, la mobilité, qui constituent vérital>lement notre idée complexe de corps extérieur.

Le jugement qui affirme l'existence d'une cause extérieure active, capable de produire en nous certaines modifications par une influence quelconque, comme de s'opposer directement à notre effort, s'associe à la sensation, mais n'en fait point partie intégrante, n'est point l)asé sur elle.

Lorsque nous disons d'un corps qu'il est chaud ou froid, odorant, ou savoureux, nous ne faisons que joindre à une affection actuelle l'idée de corps ou de la cause extérieure connue, d'après l'expérience, par des attributs qui lui sont propres ; mais les modes affectifs, qui ne peuvent jamais se rapporter qu'à nous-mêmes

OU à une partie de notre organisation, n'entrent point réellement dans l'idée du corps extérieur, ne servent pas à la composer, et le verbe ne les affirme pas non plus comme circonstances ou attributs propres d'un sujet ou ternie étranger (1) ; l'existence n'appartient point non plus à ces modes variables et s'ils étaient isolés comme ils le sont, hors des conditions propres et

(1) Quoique notre langage usuel confonde presque toujours ces diverses attributions, il n'en fournit pas moins pourtant, dans certains cas, des moyens de distinction que la philosophie devrait, je crois, s'attacher à multiplier et à préciser davantage. Tout le monde dit, par exemple, qu'une fleur est odoriférante et non pas odorante : voilà une expression parfaitement appropriée au point de vue métaphysique qui ne ditîère peut-être pas autant que l'on pense de celui du sens commun. Lorsque nous disons que l'objet est savoureux, il est bien clair que cet adjectif ne vient pas du verhe savourer ; il en est do même des adjectifs sonore, lumineux, qui ne viennent d'aucun verbe d'action et ne peuvent s'y ramener. Il serait à souhaiter que tous les noms des modes passifs que nous rapportons, d'une part, aux objets comme c««se, et à nous-mêmes, d'autre part, comme contribuant à les produire par notre action, que ces signes fussent aussi exacts que ceux d'odori0rant et d'odorant, ou formés sur le même modèle : ainsi l'on dirait de l'objet qu'il est savorifère, et de l'individu qu'il est savourant. Mais dans les modes complètement passifs, il n'y aurait pas lieu à la formation d'un participe correspondant à l'adjectif, les objets mêmes seraient dits calorifères, frigorifères, etc., mais point de participes analogues (1). Si les langues s'étaient trouvées faites à peu près sur un tel plan, il n'y aurait pas eu lieu à cette prétendue découverte dont la philosophie s'est vantée, savoir que les qualités secondes, considérées comme nos propres sensations, ne sont pas dans les objets.

Assurément tous les hommes, sans être philosophes, entendent bien cela à peu près de la même manière ; mais c'est le langage qui a tort, liemarquons en passant, à cette occasion, que les adjectifs proprement dits ont une fonction bien différente de celle des participes, et qu'on ne saurait ramener les uns aux autres dans la théorie, sans y occasionner une sorte de confusion à peu près semblable à celle que nous avons remarquée dans la pratique.

(1) iiïc.

originelles du jugement, l'être sentant, qui les deviendrait, ne saurait les rapporter ni à aucune partie de lui-même comme siège, ni à aucun terme comme cause. Au contraire, le jugement qui afiîrme des corps les qualités ou attributs qui leur sont propres, comme étant inséparables de la force de résistance, les rapporte à ce corps comme siège, et à la force substantielle comme au propre sujet d'inhérence en qui ils sont réalisés hors de nous, indépendamment de la connaissance que nous en prenons ; ce sont les effets immédiats ou directs par lesquels cette force étrangère peut uniquement se manifester à nous : elle existe dans les efïets ou attributs (dans les phénomènes de l'étendue et des formes qui se réalisent en elle). Ici, les perceptions correspondantes à chacun des attributs ou modes de la résistance peuvent être dites, en quelque sorte, renfermées ou enveloppées dans le jugement fondamental qui établit pour nous une existence étrangère ; Fattention les fait ressortir ou les sépare successivement de l'idée totale de corps : ce sont autant de circonstances d'un même fait, autant de jugements partiels subordonnés au premier de tous, autant de rapports sentis, si l'on veut, entre un contenant et un conttinu ; mais il re&tc toujours vrai que le jugement fondamental n'en serait pas moins constitué, quand même la force simple de résistance serait isolée de tous ces modes circonstantiels que notre expérience ajoute, et que la forme actuelle de notre organisation ne permet pas d'en séparer.

Si les trois manières dont les modifications ou les qualités se rapportent à leurs causes, objets ou sujets, eussent été bien distinguées, une multitude de questions qui ont embarrassé les philosophes et les gram-

maii-iens (relativeinent aux l'ouctions du verbe en particulier) ne seraient peut-être jamais nées ; mais je ne puis ici qu'indiquer un point de vue qui m'entraînerait bien loin, et je dis en résumant : il est des afiections simples en nous-mêmes qui sont séparées de tout jugement d'existence, de toute perception de rapport quelconque : l'effort que nous créons, et les modes afï'ectifs qui en résultent immédiatement, d'une part ; l'opposition d'une force que nous sentons comme extérieure et les modes qui en sont inséparables, d'autre part, sont les seules bases fixes et les mobiles uniques du jugement qui est constitué dans ces modes, indépendamment de tout effet sensitif quelconque.

L'être sentant est affecté, et ne juge point naturellement que l'impression a son siège dans un organe, ou vient d'une cause étrangère. L'être actif juge, même sans sentir ou être affecté du dehors, que tel organe est le terme résistant de l'effort, ou le siège d'un mouvement qui se rapporte de lui-même à la cause moi qui le produit et le veut. Nous jugeons également, et nous ne sentons point l'existence d'une force extérieure qui réagit contre la nôtre, et produit, hors de nous ou sur nous, certains effets dont l'ensemble est appelé corps, et dont cette force est la substance et pour ainsi dire Vdme ou le principe d'unicité.

11 y a correspondance parfaite entre les modes actifs intérieurs rapportés directement au moi qui s'aperçoit en eux comme sujet et cause, et les qualités premières rapportées à la force extérieure comme à la cause qui les effectue ou au sujet qui les renferme : même parité entre les quahtés secondes d'une part, et les affections internes de l'autre. Le jugement qui rapporte celles-là à une substance extérieure, et celles-ci à un terme

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organique, est également en dehors de ces impressions, et ne s'associe à celles-ci que par l'intermède d'une action antérieure ou concomitante déployée, ici, par la volonté seule, sur les organes résistants et impressionnables, là, par la force étrangère qui rencontre celle de la volonté et s'oppose à elle dans les mêmes organes. Dans ce dernier cas, l'analyse trouve un véritable composé, dans l'autre, elle ne trouve que le jugement pur et simple, dont elle s'attache uniquement à reconnaître les conditions originelles.

Les qualités secondes ne ressemblent à rien qui soit dans le corps ; ce sont des sensations ou des ell'ets qui servent de signes à leurs causes. Mais est-il nécessaire qu'il y ait cjuelque similitude entre le signe et la chose signifiée, ou entre l'effet et sa cause, pour que l'un atteste la j^résence actuelle ou antérieure de l'autre ? Et (|uel parti raisonnable Yidéalisjne pourrait-il tirer de ce prétendu défaut de ressemblance ? Quant aux qualités premières, nous ne les sentons pas, mais nous jugeons qu'elles existent : reste à savoir si la force, par qui elles sont^ ne nous est pas manifestée à l'égal de la nôtre ou notre existence même, et d'après tout ce qu'on nous dit, il ne saurait rester de doute. Ce qui peut être dit^e ressembler en nous et hors de nous, ce sont les deux forces qui s'opposent l'une à l'autre, les deux substances sur qui portent toutes nos affirmations de modes ou de qualités, les deux causes actives enfin qui réalisent, séparément ou sans leur concours, les phénomènes objectifs et réfléchis des deux existences.

L'imité, la multiplicité, Videntité conservées dans la succession et la variété des modes, conviennent également aux deux forces, et celle que nous appelons substance corporelle n'est pas plus l'assemblage des

qualités sensibles qui la manifestent, que le moi n'est l'assemblage de toutes les modifications affectives qui se succèdent dans le temps.

L'origine que le jugement (ou Vidée) d'existence étrangère prend dans les fonctions du toucher actif, et la manière dont il en dérive, me semble prouver que la connaissance ou le sentiment d'existence personnelle, et par suite toutes les facultés dont nous avons auparavant présenté l'analyse, ne sont pas absolument dépendantes de notre commerce avec le monde extérieur, ce qui revient à dire que la réflexion a son mobile propre d'activité intérieure, indépendant de tout effet de représentation objective. Les deux ordres de connaissances et de facultés demeurent donc toujours distincts quoique unis par les liens les plus étroits, et sans nous élever jusquaux deux ni descendre dans les abîmes, nous pouvons contempler notre pensée.

Ce que nous venons de dire sur les opérations et les idées relatives au toucher, confirme donc l'analyse des autres sens. Dans l'exercice particulier de ceux-ci, il pourrait y avoir une cause des modifications passives supposée., imaginée ou induite du contraste des modes perçus avec ou par l'action volontaire, et ensuite hors de cette action. Une telle cause serait conçue par privation ou négation, elle serait ( — X) ; le toucher atteint directement, sinon à cette cause en elle-même, du moins aux produits positifs qui la représentent, conçue par opposition à la force volontaire, elle est ( — A) et quoique toujours ( — X) en elle-même, elle se détermine par des formes représentables, analogues seulement à notre manière de percevoir ou de connaître.

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RÉSUMÉ GÉNÉRAL, TABLEAU ET PROJET D UNE DIVISION ET D'UNE ÉNUMÉRATION DES FACULTÉS HUMAINES.

L'analyse des sens et de leurs fonctions diverses ne doit pas être seulement, comme l'ont pensé quelques philosophes, une introduction nécessaire à l'histoire de la formation des idées, et de la génération des facultés intellectuelles ; elle devrait de plus embrasser, si elle était aussi exacte et aussi étendue que possible, cette formation et cette génération tout entière.

Les analyses qui précèdent peuvent, sinon conlii-mer entièrement ce principe, du moins servir de preuves justificatives à l'extension que nous prétendons lui donner ici.

Deux systèmes principaux paraissent partager depuis bien longtemps le vaste champ de la philosophie, le premier (et celui qui satisfait davantage au besoin des esprits contemplatifs) se fonde sur la distinction des deux ordres de facultés et de produits correspondants, l'un actif et regardé comme supérieur ou pur; l'autre passif, dit inférieur ou empirique. Celui-là où le sujet pensant [inné à lui-même) fournit certaines formes et éléments de son propre fonds. Celui-ci, où les organes des sens et leurs objets fournissent toute la matière. Le premier système qui établit d'autres distinctions importantes, déduites de cette première, et souvent d'accord avec rol)servation intérieure ou le témoignage du sens intime, prend néanmoins son point de départ hors de cette source ; souvent il s'enveloppe de mystères, et récuse absolument dans certains cas ce même témoignage sur lequel il se fonde dans d'autres.

Le second système, approprié à ces esprits de lumière, qui ont acquis, surtout dans l'observation constante delà nature extérieure, ri»a])itude de ramener tout aux idées claires des sens, de ne jamais remonter au delà des effets, comme le droit de se confier à l'instrument d'une sorte d'analyse quj leur est familière, prétend faire tout ressortir d'une seule origine sensible et y ramener l'ensemble des idées et des opérations dont se forme l'intelligence humaine. On ne peut lui refuser l'avantage de la clarté du principe ; il a surtout celui d'une simplicité de méthode bien séduisante qui, rapportant à la même source les matériaux sensibles et les facultés ou opérations qui s'appliquent à les élaborer, assigne dans la nature même de ces premiers éléments les caractères constitutifs de ces facultés.

11 faut en convenir pourtant, l'unité systématique sur laquelle se fonde cette dernière doctrine, paraît être plus dans l'expression que dans les faits mêmes. Les différences qui séparent ceux-ci dans notre sens intime, quoique déguisées en quelque sorte sous un petit nombre de titres, ou même sous un seul signe très général (la sensation) n'en sont pas moins reconnues au fond en réalité.

Quoique réduite aune seule classe de modes passifs, Tintelligence humaine n'en conserve pas moins des attri])uts d'activité ou de puissance individuelle, dont le langage même, établi sur une hypothèse contraire, est forcé de prendre l'empreinte ; et si l'hypothèse constitue d'une part toutes nos facultés en dépendance essentielle des impressions du dehors, elle n'en admet pas moins implicitement plusieurs actes qui, naissant uniquement au dedans de nous-mêmes, ne peuvent que

s'y réfléchir sans se représenter comme objets ou images, ni se sentir comme affections de la sensibilité.

Il ne me paraît pas qu'on ait entrevu ou cherché jusqu'ici aucun moyen de rapprochement ou de conciliation entre deux systèmes, moins opposés peut-être encore dans leur point de départ, que dans l'ensemble des conséquences sur lesquelles se trouvent fondés leurs progrès ultérieurs.

Sans entrer dans ces oppositions de détails et de résultats, j'ai cru qu'en remontant au principe ou au point commun d'où ils commencent à diverger, il n'était pas impossible de trouver quelque voie d'une conciliation désirable; j'ai cru qu'en faisant usage d'une sorte à'éclectisme, admettant : 1° avec l'école de Leihnitz, comme faits (mais conmie faits uniquement) d'observation intérieure deux ordres de facultés, l'un actif, l'autre passif; 2° avec les disciples de Locke, deux classes d'idées, simples dans la réflexion, composées dans la sensation ; 3° avec Condillac et ses disciples enfin, une méthode naturelle de dérivation (tant des facultés que des sensations et des idées) d'une source mixte commune, les sens, et plus positivement l'exercice particulier de chaque sens, j'ai pensé, dis-je qu'il n'était pas impossible de réunir jusqu'à un certain point, les avantages propres à chacun des systèmes, en évitant les écueils qui me paraissent se présenter lorsqu'on veut suivre exclusivement jusqu'au bout l'un d'eux en particulier.

Assurément l'exécution complète d'un plan aussi difficile, et si je ne me trompe assez neuf, demandait beaucoup plus de temps et de forces que je n'en ai à ma disposition. Aussi sera-ce l'essai d'une méthode particulière mixte, expressément applicable à la décomposi-

tioii des facultés humaines (en donnant à ce dernier titre (1) toute l'étendue qu'il peut avoir en métaphysique), plutôt qu'une analyse ou énumération parfaitement exacte de ces facultés, que je présente à mes juges dans le tahleau suivant, comme résumé ou conséquence sommatoire de tout ce qui précède.

REFLEXIONS SUR LES RESULTATS DE LA MÉTHODE DE DÉCOMPOSITION PRÉCÉDEM- MENT APPLIQUÉE, PROJET D'ANALYSE DES MÊMES FACULTÉS CONSIDÉRÉES DANS UN ORDRE SUPÉRIEUR D'EXERCICE.

Lorsque du terme où je me trouve arrivé, je mesure d'un coup d* œil la courte distance qui me sépare du point de départ, après une route si longue et si fatigante, j'éprouve, je l'avoue, un sentiment pénible et une sorte de timidité même, en songeant que le but où je vais m'arrêter n'est presque lui-même que le point de départ de plusieurs philosophes qui ont appliqué, avec le plus de succès, une analyse historique ou de déduction, à la connaissance des facultés de l'entendement humain.

Les sens forment ordinairement pour eux un chapitre assez court ; ils prennent la sensation en général, ou toute manière [égale et uniforme par hypothèse) de sentir les impressions ou de percevoir passivement les résultats de l'action des objets, pour ce qu'elle est ou paraît être en effet, lorsqu'on la considère du sein même des habitudes de tous les sens, ou dans certains modes prédominants qui se rattachent à l'exercice de

(1) Voyez la première partie et la division psychologique de Bacon.

l'un d'eux en particulier, et tel mode spécifique d'un sens individuel (comme celui de la vue par exemple), comme servant de type aux autres ou formant le seul caractère réel de l'idée abstraite complexe exprimée par le terme sensation ; on suppose l'analogie ou même l'identité de nature de tous les éléments qui se trouvent comj)ris dans l'extension de ce ternie, en se dispensant de la vérifier.

Le premier chapitre des sens ne peut donc être que bien court et les produits dérivés, par supposition, de cette source ou d'une autre plus mystérieuse, acquièrent plus d'importance et se trouvent caractérisés aussi par des signes plus clairs, plus faciles à saisir, dans un ordre d'idées et d'opérations d'autant plus familières et plus aisées à reconnaître qu'elles se trouvent placées plus loin de l'origine.

Je n'ai pas cru que les facultés intellectuelles, que les métaphysiciens ont établies ainsi sous des titres divers, pussent jamais être bien circonscrites dans leur domaine, leurs limites et la nature de leur fonction. Il m'a semblé que pour connaître le fleuve il fallait en sonder les profondeurs, et remonter le plus près possible de sa source, au lieu de le parcourir en surface, ou de le suivre dans son cours éloigné.

C'est sur ce chapitre premier et unique que je me suis arrêté ; c'est là que j'ai pensé qu'il fallait creuser. Est-ce avec quelque succès, ou mes peines sont-elles perdues? D'autres que moi en décideront.

Si la méthode que j'ai suivie ne m'a pas beaucoup trompé, il faut dire maintenant que tout ce qui est dans l'entendement, non seulement a été {fuit) dans le sens, mais de plus y est {est in sensu) comme instrument ou moyen indispensable d'opération réellement exercée et

DE LA DÉCOMPOSrTION DE LA PENSÉE 141

aperçue ; je dis /oî//, sans exception (1) ; il n'y a que les virtualités ou formes abstraites qui ne soient pas dans le sens, elles ne sont aussi nulle part, hors du signe conventionnel qui lait tout leur être logique.

Les facultés élémentaires, c^ui auraient pu échapper sous un titre quelconcjue à mes analyses antérieures, devraient donc se retrouver, je crois, dans la même source creusée encore avec plus de profondeur et d'exactitude que je n'ai pu le faire. Ce serait ma faute de n'avoir su les y trouver ou les en déduire, mais si elles n'y étaient pas réellement, j'avoue cfue les omissions seraient irréparables pour moi maintenant, puisc|ue je me suis interdit toutes voies pour chercher ailleurs de quoi les réparer [omnes aditus interclusi).

Sentir et agir, avoir conscience des modifications passives, apercevoir ses actes dans leur propre détermination, ou en percevoir simplement les résultats, et cela toujours dans un exercice actuel et positif, de certains instruments organiques soumis directement ou indirectement à une puissance de vouloir (Moi), laquelle n'est point constituée elle-même dans sa propre réflexion hors de cet exercice, voilà, je crois, des facultés bien distinctes siii generis (élément générateur de tous les modes intellectuels ou opérations que l'on peut caractériser ensuite dans de nouveaux résultats composés sous une multitude de titres divers) ; mais voilà tout, telles sont du moins les bornes de ma vue...

Puis-je croire néanmoins avoir fait un traité complet des facultés humaines ? Je suis si loin d'une telle pré-

(1) La science des facultés n'esl autre, selon moi, que celle des sens, en prenant ce mot dans l'étendue et la propriété de sa valeur.

tention que je m'estimerais heureux même d'avoir trouvé quelques-uns des matériaux solides qui doivent entrer dans les fondements de la science ; j'aurais satisfait ainsi en partie à la question proposée qui est bien fondamentale, toute en tliéorie et point en application, qui se rapporte à une science de nos facultés, dont la philosophie a senti les besoins, et point à celle de leur emploi ou de leur' objet, si heureusement avancée de notre temps par le concours de tant de lumières.

C'est dans ce point de vue et sous ce rapport fondamental que j'espère avoir répondu à la question. Mais si je m'étais encore trompé sur son véritable objet, si j'en avais mal interprété le sens, encore un coup, la faute serait irréparable, il ne serait plus temps de revenir sur mes pas, et en m'avançant je ne ferais que m'éloigner du véritable but.

Je devrais donc m'arrêter et terminer ici un travail qui, s'il n'est pas fini dès à présent, ne peut plus avoir de fin ni de commencement... et pourtant, après avoir creusé, il serait si agréable de pouvoir s'étendre en surface, de revenir jouir de la lumière dans un monde plus connu, d'y respirer plus librement (/)o.s/ descpnsum Averni revocare (jradam et superas évader e ad auras) ! Sans doute, on regrette de laisser un travail souterrain sans que rien ne paraisse au dehors. Après avoir vu séparément et jusque dans les moindres détails les pièces éparses d'une machine, on aimerait à la voir en grand, dans son jeu et dans ses produits et (pour quitter la métaphore) après l'analyse, il est naturel de demander la synthèse qui lui sert de complément presque toujours nécessaire, et de preuve sans réplique.

-Mais un travail d'application, d'une utilité peut-être plus directe, plus palpable, demanderait encore du

temps et ce temps m'échappe, je me le suis ôté, il ne m'en reste plus que pour résumer dans une nouvelle sorte de tableau raccourci quelques matériaux, que j'ai à ma disposition comme les ayant rapportés du lieu bas d'où je sors, ou se continuant avec ceux que j'ai tirés de cette 7nine.

Voici donc à peu près le point de vue sous lequel je voudrais considérer l'application et faire une sorte de synthèse des opérations élémentaires dont j'ai tâché de reconnaître l'origine.

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