QUELQUES VUES SUR LKS PASSIONS ET LES SENTIMENTS MORAUX
Les organes de la vie intérieure, liés par une sympathie étroite et nécessaire avec le centre de réaction cérébrale, doivent correspondre aussi par cet intermédiaire avec un siège supérieur, celui d'oii partent les déterminations d'une force constante qui n'a pour caractéristique de ses actes propres jue le sentiment de puissance ou de liberté, qui en accompagne toujours plus ou moins rexccution.
De là le mélange constant des phénomènes de l'intelligence à ceux de l'atfectibilité simple dans cet ordre mixte que le langage exprime sous le terme propre de passion.
Certaines images, spontanément conçues dans leur siège, vont exciter des affections, imprimer un nouveau ton aux organes internes et changer souvent l'ordre des fonctions vitales.
Réciproquement, ces afiections, résultats immédiats du jeu de la vie, déterminent, forcent souvent, dans le siège le plus rapproché de celui de l'intelligence, la
production correspondante d'images appropriées à tel état organique. Lorsque ces dernières sont liées à des signes institués, la volonté y aura quelque prise, pourra prendre part dans la. passion même, y amener des produits d'un autre ordre, en changer quelquefois le cours. Cette sorte d'influence pourtant, n'étiant ici que médiate et éloignée, est toujours trop incertaine, variable et subordonnée toujours jusqu'à un certain point aux dispositions propres des organes, placés hors de la sphère de la volonté. En attachant, par exemple, l'attention à une image dont nous avons le signe disponible, nous pouvons produire quelque émotion passagère, qui se convertit souvent en passioîi réelle, ou en un sentiment durable, par la répétition du même acte. La même affection peut naître aussi immédiatement, et forcer la production, la réoccupation de la même image opiniâtrement persistante, malgré tous les efforts de la volonté pour la distraire.
Tels sont les liens et les rapports de subordination de deux sortes de vie. C'est ainsi que la puissance de vouloir est souvent opprimée, ou n'existe plus comme puissance, mais c'est ainsi qu'elle peut quelquefois opposer aussi avec succès les souvenirs aux impressions, aux images et, par certains signes de réclame, apaiser les orages comme concourir à les exciter.
C'est dans la prédominance ou l'initiative de l'un ou l'autre ordre d'éléments ou de phénomènes, dont se compose plus ou moins toute passion, dans un certain développement du moral que me parait être la seule ligne qui sépare ce même moral proprement dit du physique, dont on restreint ou l'on étend trop, tour à tour, les limites, soit qu'on place le moral où il n'est pas, soit quand on ne le voit pas où il est.
Un sentiment quelconque doit être caractérisé comme moral ^ lorsqu'il naît à la suite d'un acte ou d'un travail intellectuel, et que la volonté, en possession de ses moyens d'influence, peut y prendre médiatement quelque part, ainsi que nous venons de le dire. Une passion, qui porte certains signes apparents d'intelligence, me paraîtrait au contraire pouvoir être caractérisée comme appartenant au /;//7/.s^2«^% lorsque les actes qui y entrent sont des résultats des dispositions ou de jeu de la machine, et que la puissance du vouloir n'a aucun moyen actuel disponible, pour la modérer ou la suspendre.
La partie affective et purement organique des passions a été quelquefois rapportée tout entière à l'intelligence, comme l'effet à la cause ; on en trouve entre autres un exemple dans ces paroles remarquables de Descartes dans une lettre à Elisabeth sur ce sujet : tota autem nostra voluptas posita est in perfectio?ns alicujus nostrd conscientiâ. L'école de Leibnitz se trouve placée à peu près dans le même point de vue au sujet des modes du plaisir^ et de la douleur en général, considérés comme des résultats immédiats de l'activité de l'âme pensante; quelquefois au contraire, tout dans la passion se trouve réduit à la partie organique, l'intellectuelle y étant méconnue ou identifiée avec le résultat, à l'affection immédiate. On en trouve un exemple dans cette assertion trop générale d'un physiologiste célèbre (Bichat) : les passions ont tout leur siège dans la vie organique. C'est entre de tels extrêmes qu'il faudrait se placer, je crois, si l'on voulait chercher le fondement réel d'une division ou d'une sorte de classification de ces phénomènes mixtes, division qui ne saurait ressortir exclusivement de considérations absolues ou relatives à un seul élément du composé.
Ifi4 lEUVKES DE MAINE DE BIHAN
Si c'était ici le lieu d'approfondir cette matière et d'ajDpliquer la méthode de décomposition dont nous avons fait usage auparavant, nous serions probablement conduits à diviser toutes les passions humaines en trois classes respectivement fondées sur un certain ordre de prédominance ou d'équilibre, que peuvent observer entre elles les deux forces qui y concourent, ou les instruments qu'elles mettent en jeu ; d'où résultent des produits, dont on ne peut méconnaître la différence dans certains signes pris au moral comme au pht/siqiie.
La première classe, par exemple, comprendrait les passions simples et naturelles que nousavons déjà distinguées sous le titre à' affections, ou àa sensations générales, lorsqu'elles sont unies à une forme personnelle. Ces passions primitives diffèrent à peine de l'instinct nutritif et conservateur, qui est avant la connaissance et continue à donner l'impulsion, lors même qu'il s ajoute avec des facultés d'un autre ordre (1). Ici l'imagination reçoit bien toute la loi des organes de la vie intérieure, et le désir résultant, (premier composé de cet ordre sensible), identifié avec le besoin plus immédiat comme affection, ne s'en distingue que parle jugement d'expérience qui lui donne un objet au dehors ou l'attache à une image dans le souvenir.
La deuxième classe comprendrait toutes les passions artificielles c\ bien composées qui ne peuvent naître que dans un certain degré de développement moral ou un ordre éventuel du progrès des sociétés : telles sont
(1) Sic. Il nous semble qu'il laul lire : « Lors même qu'il s'y ajoute (les facultés d'un autre ordre ». Le style de cette dernière partie esl particulièrement pénible, et paraît justifier la crainte exprimée par Maine de Biran, dans son avant-propos, que son manuscrit, en divers endroits, fût [)eu lisible. 1*.
DE LA DKCOMPOSrnOX DE LA PENSÉE 165
Favai'ice, rambition, l'amour de la gloire ou des distinctions en divers genres, etc., qui, hors des besoins primitifs, arrachent l'homme à une certaine torpeur naturelle, mettent en jeu son activité, le poussent dans une certaine carrière et puis IV fixent, l'y rattachent par les chaînes de l'habitude ou l'empire d'un autre ordre de besoins. Ici l'imagination et le travail de l'intelligence prennent l'initiative et conservent toujours l'influence la plus apparente. Cependant, l'habitude ne fait la pmsion proprement dite, qu'en plantant pour ainsi dire ses racines dans le fond des organes de la vie intérieure, ou modifiant parsévéramment ces centres d'affectibilité, de telle manière que l'ordre renaissant de leur action sympathique ramène constamment les mêmes images, commande l'attention et force la répétition de ces mêmes actes dans l'intelligence, qui deviennent effets nécessaires après avoir été cause déterminante (l), à ce terme d'habitude qui met une sorte de fatum dans la passion même (2). Tout semble bien rentrer, en effet, dans l'ordre physique, mais le fondement de la division particulière que nous aurions établie subsisterait toujours, eu égard au premier mobile de la passion, à la nature de son objet, à la part qu'y prend la conscience et celle que l'activité d'un vouloir bien déterminé pourrait y recouvrer encore.
La troisième classe renfermerait les passions ou affections que j'appellerai plus particulièrement mixtes ou sociales, eu égard à une sorte d'instinct social affectif, inhérent peut-être au naturel de l'espèce humaine.
(1) C'est sui- cela qu'est londée la sage maxime qui renlerme toute la morale préservative : principiis obsta.
(2) Sir.
instinct qui est la base de toute moralité, qui s'étend et se concilie toujours avec les progrès de la réflexion, se complique et se dénature par les eflets d'une imagination trop exaltée dans son principe, se perfectionne enfin par une bonne éducation première, comme il se dégrade et paraît s'effacer par les exemples et l'imitation d'une société corrompue. C'est cet instinct ou sens moral non perverti qui attache l'homme à l'homme et lui rend son bonheur sacré. Là est la source pure de toutes les passions bienveillantes, de tous les besoins d'un être intelligent et sensible. Là est cette sanction complète de la loi de nature, qui n'a pas séparé le devoir du plaisir ou de la récompense, ni l'infraction de la peine ou du châtiment (1).
Les sentiments moraux dont nous parlons se distinguent bien de toutes les autres passions ; quoiqu'ils puissent être immédiats et spontanés dans leur principe, ils se fortifient et se doublent par la réflexion en concourant même heureusement à son exercice, tandis que les affections, dont la source est uniquement et primitive-
(1) Je crois qu'on pourrait trouver là une preuve conlirmalive de la réalité de cet instinct moral admis par quelques philosophes et rejeté par d'autres. En effet, le méchant est toujours essentiellement malheureux, indépendamment même de toute rëtlcxion ou prévoyance sur le résultat de ses actions perverses; le malheur est pour lui une affection immédiate, c'est comme un animal dont l'instinct primitif serait contrarié ou perverti. Par la même cause, l'être bon et bienveillant est immédiatement heureux, hors de la rédexion même, qui double ses jouissances intérieures; il sent directement et sans aucun retour (ju'il est bien ordonné suivant ses vérilahles rapports de nature.
Rn outre, l'habitude flétrit bientôt infailliblement toutes les jouissances factices; mais les plaisirs que donne la bienveillance sont inaltérables, et ne changent pas plus au moral, que le goiU pour les aliments appropriés à l'instinct ne change au physique; c'est pour nous comme le govlt du pain et de l'eau.
ment organique, absorbent plus ou moins complètement cette faculté ou disparaissent de la conscience dans son exercice.
Tel est le caractère attaché à tous les sentiments de cet ordre qui naissent d'un emploi utile et régulier de toutes nos facultés actives. C'est sur de tels caractères ou sur les conditions organiques mêmes auxquelles on peut les rattacher comme signes, que me semblerait devoir se fonder la classification et l'analyse théorique de ces passions ou sentiments, dont la morale calcule les effets et donne les règles de direction pratique (1).
11 ne faut pas confondre avec les passions ces émotions passagères qui peuvent naître de nos actes mêmes intellectuels, ou qui, provenant des saillies accidentelles de l'organisation, où elles n'ont pas pris racine, déterminent souvent la production de certaines images, qu'elles teignent de leur couleur. C'est encore sur une telle distinction que l'on pourrait fonder, avec plus ou moins d'exactitude, une sorte de classification de ces modes distingués par Locke, sous le titre propre de modes du plaisir et de la douleur, et compris si vaguement sous le titre de volonté. Il importerait, ce me semble, de distinguer les cas où ces émotions accompagnées de certains jugements ou rapports vraiment sentis d'une manière sympathique, comme dans la, joie, la tristesse, Vespérance, la crainte, etc., naissent réellement des actes intellectuels ou jugements, des cas où les affections inhérentes à un certain état organique
(1) L'influence réciproque de nos facultés affectives sur nos idées ou opérations intellectuelles, et vice versa serait le sujet intéressant d'un ouvrage que me semble attendre encore la morale théorique ; un tel sujet ne doit pas être traité en passant, et mérite bien d'être approfondi.
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détcrniinent au contraire et forcent le sentiment des rapports des êtres et des choses avec notre susceptibilité sensitive. On pourrait reconnaître peut-être par la mobilité de ces rapports sentis, comparés à l'invariabilité de ceux qui sont réellement perçus, la diversité des sources auxquelles ces deux sortes d'opérations se rattachent.
Mais je n'ai déjà que trop insisté sur un sujet qui, dans son rapport avec la science des facultés intellectuelles, se trouve déjà assez approfondi ailleurs, et qui ne pourrait entrer dans ce mémoire, en lui donnant l'extension qu'exigerait le point de vue moral auquel il est spécialement afférent.
La faculté particulière que nous avons nommée imagination sensitive, considérée sous le rapport des affections que son ex'ercice fait naître, ou dont il reçoit les lois, se trouvant placée pour ainsi dire entre les deux sortes de vie dont elle forme le lien, emprunte également de l'une et l'autre source. Ainsi, une image, présente à la pensée, porte toujours avec elle le caractère et comme le cachet de sa force productive ; intellectualisée dans l'acte qui la rattache à un signe volontaire, elle se sensibilise entièrement dans la cause organique qui la suscite et la provoque. Dans ce dernier cas on reconnaît tous les caractères dominants d'une faculté sensitive ; on la reconnaît à la légèreté et à la bizarrerie de ses produits, comme à leur opiniâtre persistance, et quelquefois à leur élévation surnaturelle ; on la reconnaît à ses transports tumultueux, à la rapide succession des espérances et des craintes, à l'intérêt toujours vif et dominant qui s'attache à ses tableaux et à toutes SCS créations.