ORDRE ACTIF INTELLECTUEL
/■''' Classe de composés ( Voyez le tableau)
DE L IMAGlISàTlON LMELLECTLELLE SPONTANEE ET RÉGLÉE PAR l'eMPLOI DES SIGNES INSTITUÉS
Les philosophes ont assez généralement convenu de donner le nom à'imagination à une faculté mixte, qui s'applique à faire de nouvelles compositions d'idées, ou à rassembler dans, une sorte d'objet fantastique diverses qualités éparses dans les êtres réels. Ils caractérisent cette imagination sous le nom d'activé, en la distinguant ainsi de cette faculté toute passive, dont l'exercice direct et spontané fait plus qu'étendre pour nous les limites de la sensation même, puisqu'elle la fait revivre. iVinsi considérée, l'imagination serait moins une faculté particulière et siii generis, qu'un concours de presque toutes celles que l'on a rangées sous les titres séparés cVentende?neîU et de volonté.
Le seul caractère distinctif serait ici l'emploi et la direction de ces facultés diverses vers un but particulier, qui consiste à émouvoir la sensibilité par des peintures séduisantes ou terribles, l'exciter par des contrastes, l'étonner par de grands ensembles. C'est toujours sur quelque effet excitatif de cette nature, que se
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fonde le titre de cette faculté supérieure cV imaginer , et le nom qu'on lui conserve indique de lui-même la source d'où elle tire les matériaux de ses créations, comme les rapports intimes, qui la lient aux dispositions naturelles ou acquises de l'affectibilité directe.
L'organe central, monté au ton des impressions que les sens externes lui ont transmises d'une part, et surtout de celles qu'il reçoit sympatiiiquemcnt des centres partiels de la sensibilité intérieure, n'a besoin d'aucun travail conmiandé, d'aucune impulsion étrangère, ni d'aucune force directrice pour créer de véritables archéti/pes sans modèle et sans règle^ et faire des compositions d'images, des peintures de fantaisie de toute espèce. Les songes, les divers degrés d'aliénation mentale, et sans aller si loin, ce que nous éprouvons à cbaque instant, en laissant marcher notre cerveau sans aucune contrainte, nous fournissent assez d'exemples de ses créations spontanées.
Mais ce sont ordinairement des produits éphémères que le même instant voit naître et mourir ; une disposition organique particulière les enfante ; elle passe, et les fantômes avec elle.
Systèmi': intuitif intellectuel. — Lorsque l'individu est en possession des signes institués, et que toutes les facultés, développées par leur usage, ont acquis cette extension, cette régularité d'exercice, qui constitue ce que nous appelons raison humaine, l'organe propre de l'imagination, ayant été travaillé de toutes les manières, se trouve, pour ainsi dire, muni d'une quantité prodigieuse de matériaux; il les combine encore le plus souvent sans s'asservir à aucune loi, il crée des modèles et ne se règle sur aucun ; mais ses produits spontanés, en se rattachant à des signes volontaires, prennent un
caractère plus intellectuel, plus persistant, et peuvent se prêter ainsi aux nouvelles élaborations des facultés actives.
Quelque extension que puisse acquérir cette faculté mixte de production et de combinaison des images sensibles, à quelque éloignement qu'elle nous paraisse de sa source, lorsqu'elle s'élève et plane sur toutes les merveilles d'un monde idéal, elle porte toujours Tempreinte de sa première origine. C'est la partie la plus sensible de nous-mêmes, celle qui constitue notre caractère et nos pas.sio?is, qui inspire souvent et contribue à la création spontanée des prodiges de l'art ; elle s'empreint dans les tableaux du génie quels que soient les signes matériels qui nous les retracent {couleurs, sons ou paroles) ; nous la sentons, nous sympathisons avec elle ; elle anime encore le témoin de la création comme elle anima le créateur. Cette forme ineffable d'inspiration, source des pouvoirs les plus étonnants de l'homme, est elle-même hors des limites de sa puissance ; bien plus, elle cesse d'exister et perd tout l'ascendant quelle a pour nous émouvoir, dès que la volonté tend à lui donner des lois, ou cherche à reproduire ou à imiter son charme suprême.
On pourrait dire de cette faculté de créer en représentant, qu'elle se définit elle-même uniquement par son exercice. Opposée à la tranquille et froide réflexion, jamais elles ne coexistent ensemble ; celui qui obéit actuellement aux inspirations du génie est sous le charme ; il ne se rend pas compte de ce cju'il fait ou de ce qu'il éprouve, il sent ou voit directement et n'aperçoit pas, et lorsqu'il aperçoit, il ne sent plus, ou n'imagine plus ; mais si le génie n'est pas lui-même dans le
secret de sa jouissance, qui pourra chercher à le surprendre ?
Le génie des arts est en quelque sorte comme le despotisme : il est doué de la force executive] cela lui suffit. Sa force législati':e est dans l'exécution même. Il est une sorte d'exercice de cette faculté d'intuition qui, toujours plus ou moins indépendante dans son excursion et ses saillies, se trouve plus près du champ de la réflexion par le caractère de ses produits, l'espèce de signes qu'elle y rattache, les méthodes mêmes qu'elle se fait et à qui elle peut encore demeurer fidèle jusque dans son essor le plus hardi. Placé au sein de ces masses qui sont pour lui comme des éléments du monde idéal, le génie des sciences appuyé sur un petit nombre de signes très complexes et très généraux qui doublent son énergie en la concentrant , saisit à la fois les lois et les rapports les plus étendus de ces masses, en même temps qu'il pénètre dans la constitution intime de chacune ; il revit les abstraits dans les concrets et les concrets dans les abstraits. Toujours guidé dans sa marche ou son vol par certaines analogies, souvent le premier aperçu est une inspiration secrète qui lui semble descendre du ciel et dont lui-même ne se rend pas compte ; quelquefois elles lui sont suggérées par le rapport des signes mêmes; c'est là que sa sagacité les aperçoit ou les devine, et c'est de là qu'il part pour trouver une analogie de la nature, quelqu'une de ces grandes lois qui régissent le système des êtres.
Kkpler, méditant sur certaines propriétés des solides géométriques, est averti, comme par une sorte d'inspiration vraiment intuitive, qu'il doit en exister un parallèle entre les temps périodiques des planètes et les dis-' tances au centre de leurs révolutions ; il suit cette idée.
tâtonne, essaie différents rapports de nombres et de leur puissance, trouve le véritaljle que l'observation transforme en lois de la nature.
Newton voit tomber le fruit d'un arbre ; son génie s'élève par une intuition spontanée jusqu'à la sphère de la lune, pressent l'identité de force qui fait tomber une pomme, et retient les corps célestes dans leur orbite. D'immenses calculs vérifient encore cette opération.
Quelles analogies apparentes pouvaient conduire Franklin à soupçonner l'identité de la foudre et de l'étincelle électrique ? Plusieurs , nous dit-il lui-même : la lumière, la couleur de cette lumière, sa direction en zig zags, la rapidité du mouvement, la facilité à se laisser conduire par les métaux, etc. Sans doute, tous ces moyens confirment le premier aperçu du génie, ils comblent tout l'intervalle qui sépare la nuée étincelante et la majesté des orages, d'un mince appareil électrique ; mais il fallait que l'imagination franchît la première cette distance, et qui est-ce "qui la dirigea dans cette hardie excursion ?
Cette indéfinissable faculté créatrice n'a point pour fonction de désemboîter, pour ainsi dire, des idées ou des termes renfermés les uns dans les autres, ni de suivre régulièrement le fil d'une prétendue identité logique qui les unit.
L'imagination seule, emportée souvent par une saillie heureuse, fixe des points éloignés et les mesure déjà de son rayon ; quelquefois elle se crée elle-même les moyens intermédiaires qui doivent combler l'intervalle qui les sépare. D'autres fois, elle indique la possibilité seule du rapprochement et en abandonne les moyens à nos méthodes techniques. Peut-on ramener exclusivement ces cas divers à l'influence des méthodes? Dira-
t-oii que linvention, dans les beaux-arts comme dans les sciences, est toujours également l'esclave des formes de l'analyse ?
Corneille et Newton sont deux génies inventeurs dans des genres opposés. On peut les comparer sans doute parle principe même de l'invention, par cette spontanéité du génie qui devine et sent, comme par un premier instinct, le beau et le vrai, si identiques dans leur source, s'élance avec entliousiasme vers cette image et puise, dans sa jouissance anticipée, les forces nécessaires pour en atteindre la réalité. Sans doute, le feu sacré qui inspirait au poète ces traits du sublime, brûlait aussi dans l'a me du géomètre qui entrevit pour la première fois l'admirable cbaine de rapports qui lient entre elles les sphères roulantes. Ils l'éprouvaient aussi dans toute sa force, cet enthousiasme, source de toutes les découvertes, ce Kepler si transporté de joie après avoir trouvé une loi cherchée avec tant d'ardeur, et avant lui ce Pythaoore, cet Archimède dont l'histoire nous peint les transports, dans la jouissance et la contemplation de rimmortelle vérité.
Le principe qui invente est le même sans doute, quels que soient les objets ou les produits de l'activité créatrice. Ce principe indéfinissaljlc réside dans une certaine chaleur de l'àme, peut-être dans une correspondance libre et facile, entre le centre organique où s'allume le sentiment et le siège où brille et règne l'intelligence. Mais dans l'exercice de facultés diverses, les deux foyers n'agissent pas également, ni dans le même ordre d'influence.
l^our le poète, c'est du cœur que tout part ; c'est à lui que tout revient, c'est par son imagination que l'esprit continue à se diriger. Pour le philosophe, le senti-
ment qui précède ou qui suit l'intuition, n'entre que comme encouragement ou récompense ; il peut embellir l'entrée ou couronner la fin d'une carrière dans laquelle l'intelligence demeure livrée à ses propres efforts.
Rien ne se ressemble moins, au surplus, que les moyens d'exécution et la marche de l'esprit inventif dans les deux cas comparés : le philosophe et le poète emploient également des signes, des formules ; mais l'image sensible est avant la forme dont elle se revêt en lui donnant son empreinte, tandis que le concept intellectuel est indivisible de son signe et n'existe souvent que par lui. Le philosoj)he sent que toute sa force est dans sa méthode et s'y appuie avec confiance. L'imagination du poète se soumet à regret aux formes du langage, lutte contre elles, les dompte quelquefois et même en leur cédant fait preuve d'indépendance ; enfin, l'une dépouille les signes pour simplifier, l'autre les compose pour émouvoir; pour l'une les signes sont des leviers, pour l'autre ce sont des talismans.
S'il est prouvé, comme je le pense, que les méthodes mécaniques n'entrent point dans nos raisonnements sur les faits, comme dans ceux qui ont uniquement pour objet la comparaison de nos idées ou de nos termes abstraits, à combien plus forte raison ces méthodes doivent-elles être limitées dans leur influence, lorsqu'il s'agit d'une faculté qui est toute en tableaux et en sentiments, d'une puissance de création qui, dépendante dans son exercice du concours d'une multitude de circonstances, parmi lesquelles les dispositions sensitives doivent entrer en première ligne, résiste au frein des méthodes et à l'emploi de tous nos moyens artificiels.
Parmi les caractères divers que prend cette faculté
multiforme que l'on nomme imaginalion ou intuition, le point de vue le plus fixe, sous lequel nous puissions la saisir, est celui de la correspondance constante qui s'établit par elle entre nos facultés affectives et intellectuelles (1). C'est, pour ainsi dire dans le point de
(I) C'est pour ainsi dire dans le point de contact des deux vies, sensitive et intellectuelle, que se trouvent placées toutes nos plus douces jouissances; c'est là ce qui rattache au sentiment mixte de l'amour moral (quoique en ait dit Buffon), nos voluptés les plus inelîables. On peut remarquer aussi qu'il n'y a pas de moment plus heureux que celui où l'on satisfait un besoin physique avec l'esprit ou le cœur prévenus d'une idée ou d'un sentiment agréable... comme si l'on jouit pendant les repas de la conversation inléressanle d'un ami, etc. Ce rapport intime qui lie nos facultés affectives il certains exercices de nos facultés intellectuelles, se montre bien dans la manière dont nous sentons réellement les rapports intimes de nos idées avec certaines dispositions de notre affeclibilité intérieure.
Les créations les plus constantes même de notre pensée, contemplées tour à tour en dedans avec le sentiment de force ou de la faiblesse, de sérénité ou de trouble, nous affectent d'une manière bien ditférente ; elles semblent se teindre, comme les objets eux-mêmes, des couleurs propres de notre affectibilité.
Remarquons enfin que les idées les plus persistantes et qui marquent le plus dans notre durée, sont celles qui se lient à un sentiment et où les deux vies prennent une part égale, car pour peu que l'affectibilité domine, il n'y a plus de souvenir. Voilà pourquoi les enfants, dont la vie est presque sensitive, sont absolument sans mémoire, et pourquoi les vieillards aussi qui sentent si peu ont l'imagination absolument éteinte et la mémoire presque nulle, ils conservent l'identité personnelle jusqu'à l'entière caducité, mais la réminiscence modale ne s'exerce pas, ce qui s'explique parfaitement dans nos principes. On comprend bien aussi pourquoi les mêmes vieillards doivent bien mieux se souvenir de ce qui leur est arrivé dans une époque reculée que de ce qu'ils ont fait dans les temps les plus rapprochés; c'est que les anciennes déterminations avaient pris un double point d'appui dans les deux vies, et qu'à mesure qu'on avance, l'un de ces points d'appui s'alTaiblit jusqu'à ce qu'il finisse par manquer entièrement. Mais ces souvenirs lointains des vieillards ne sont que des réminiscences d'idées sensibles auxquelles certaines liaisons ou rapports de circonstances les con-
contact de ces deux ordres de facultés, que l'imagination créatrice se place et exécute toutes les compositions ; tantôt elle forme avec des matériaux empruntés de l'entendement ces idées archétypes qui la dirigent dans de nouveaux procédés, lui découvrent un plus vaste horizon ; on reconnaît son influence dans ces aperçus hardis et rapides du génie, qui prend spontanément son vol vers un ordre de vérités placées bien au delà de la sphère de son siècle, jette les fondements d'une science nouvelle, et prépare tous les progrès futurs des générations (1).
duisent; car il est certain que la dégradation de l'âge exclut la véritable mémoire des idées acquises et des opérations intellectuelles exécutées dans toute la vigueur des facultés. C'est ainsi que d'Alembert dans les dernières années de sa vie avait perdu la mémoire des problèmes qu'il avait résolus dans sa jeunesse.
Ces divers exemples et une multitude d'autres que je pourrais citer, me paraissent bien propres à confirmer la distinction établie entre les deux ordres des facultés. C'est en observant l'influence qu'elles exercent les unes sur les autres dans une multitude de cas, puis en les comparant dans leur isolation, qu'on apprend mieux à signaler leurs caractères, et à ne pas les confondre sous le même titre. Assurément, quelque envie que l'on ait de simplifier, il est impossible que le terme unique faculté de souvenir puisse s'appliquer nettement à la reproduction d'une image, ou accompagnée de ré?niniscence, ou sans réminiscence, et encore au rapport des actes intellectuels avec l'identité personnelle qui s'y joint. Si l'on renfermait toutes ces idées réellement très distinctes sous un titre d'une faculté complexe, comment pourrait-on trouver le caractère d'un élément de l'intelligence ?
(1) Lorsqu'une découverte est mûre, pour ainsi dire, plusieurs bommes y parviennent ordinairement, chacun de leur côté, par les seules forces de l'analyse. Divers mathématiciens trouvèrent en même temps les lois du mouvement et du choc des corps. Newton et Leib.mtz, inventèrent chacun de leur côté le calcul différentiel ; mais comme le genre de ce calcul se trouvait renfermé dans des méthodes connues, telles que la méthode des tangentes de Bacon, celle des indivisibles de Cavalieri, etc., il est possible que, tôt ou tard, des mathématiciens, doués de moins de génie, eussent M. DE B. IV. — 12
Souvent rimag'ination emprunte d'une nature sensible, mais plus parfaite que celle qui frappe nos yeux, les éléments de ces compositions prototypes du beau idéal dans tous les genres. Ses tableaux vivants excitent toute notre sensibilité ; un charme particulier, une sympathie profonde s'y rattachent, et Ion ^^eut connaître, cà l'émotion t^u'ils excitent, à la manière dont on les sent, plutôt qu'on ne les juge, la source d'où ils partent et la faculté dominante qui les inspira.
Dans la faible esquisse de ces traits cpii caractérisent une sorte d'intuition ou imagination intellectuelle, nous pouvons reconnaître une faculté spontanée dont l'exercice actif est tout en résultat, et non point en principe d'aperception ou de <;onscience. Tel est le caractère de cette faculté qui s'exerce, pour ainsi dire, en dehors de l'être pensant. C'est aussi sous ce rapport extérieur, ou en la jugeant par ses résultats, qu'on peut lui donner la qualification d'activé par laquelle on la distingue souvent. N'est-ce pas de la même manière qu'on reconnaît une activité des passions? Ainsi, c'est lorsqu'un être est le plus complètement passif pour lui-même ou dans sa propre aperception, qu'il est le plus actif aux yeux du spectateur, et ici l'opposition dans les termes décèle bien l'opposition qui existe entre les deux points de vue, dont l'une se fonde sur une intuition toute externe, tandis que l'autre se concentre dans la réflexion ^a plus intime : c'est là qu'est le secret de toutes les divergences des systèmes métaphysiques et la source de tant d'obscurités apparentes. Si nous avions une
l'ail la même découverte. Mais il n'y avait peut-être qu'un seul homme tel que Kepleh, dont limagination était la faculté dominante, pour trouver cette grande loi qui devait donner, dans la suite, les clefs du système du monde.
DE LA. DECOMPOSITION DE LA PENSEE 17i>
langue expresse appropriée à la réilexion, nul doute qu'il y aurait une évidence métaphysique comme une évidence mathématique.
En effet, les deux ordres de conceptions sont tirés, sans mélange, de la source même de l'évidence, s'appuyant chacun sur l'un des éléments du même fait primitif, celui de conscience de l'existence aperçue (voyez le chapitre du toucher). Mais toutes les habitudes premières de notre sensibilité, et par suite celles du langage qui s'y conforment, nous rapportant hors de nous, objectivent d'abord toutes nos conceptions; on voit bien pourquoi la culture de la science de nous-mêmes ou de nos propres facultés doit être toujours rare, difficile, rebutante et sujette à mille sources d'illusions pour ceux-mêmes qui sont le mieux et le plus sincèrement disposés à la cultiver.
La faculté créative spontanée dont nous venons de parler est toujours représentée dans le langage sous l'emblème de la vue, intueri, voir ; on dit l\eil perçant du génie, et c'est bien, en effet, dans les opérations infiniment promptes, faciles et comme spontanées de ce sens, que les découvertes du génie trouvent leur représentation la plus fidèle ; et peut-être cette dernière observation concourt-elle à justifier la marche que nous avons suivie en ralliant, non toutes les mêmes facultés nominales à la sensation en général, mais un ordre de facultés particulières à l'exercice de chaque sens.
L'un des caractères les plus propres à distinguer l'intuition de l'aperception, c'est que, la réminiscence, qui entre exclusivement dans les produits relatifs de l'une, ne s attache point aux produits spontanés de l'autre, qu'une idée, un rapport nous frappe vivement comme d'un trait de lumière, ainsi qu'il arrive souvent
dans certaines disjiositions heureuses où les idées viennent nous chercher^ sans que nous nous en mêlions (par exemple en voyageant, en mangeant, etc.) ; quelle que soit leur vivacité et leur netteté, si nous ne les rattachons pas de suite à quelque signe disponible, si elles ne sont pas soumises à une sorte d'incubation de la pensée, elles nous échappent entièrement et nous sommes tout étonnés bientôt après, de les chercher en vain : si elles se représentent, il doit arriver souvent aussi qu'elles nous paraissent tout à fait nouvelles; et n'est-ce pas la raison par laquelle l'homme de génie est souvent incapable de bien tracer la carte de sa route et de donner la description ou l'analyse de ses procédés? Eh ! ne sommes-nous pas tous dans le même cas par rapport à ces oj)érations intellectuelles que nous exerçons dans une sphère plus étroite ? N'est-ce pas pour cela que la science de nos facultés est si peu avancée et que le problème sur lequel j'ai bégayé si longtemps n'aura peut-être encore qu'une solution imparfaite ?