CHAPITRE IV ORDRE ACTIF INTELLECTUEL
'2° classe de composés (Voyez le tableau)
DE LA MÉMOIRK OU DU RAPPEL DES IDEES PAR DES SIGNES DISPOiMBLES
MEMORIA NON EST IMAGINUM CUSTOS, SED FACULTAS QUOE EX REBUS MENTE CONCEPTIS PROPOSITUM DENUO PRO- MERE POTEST. (PORPHYRE)
1. Cette proposition énoncée par un pliilosophe qui écrivait dans un temps où la science des facultés humaines, placée et rattachée au ciel, se trouvait hors de l'humanité même, cette proposition dis-je, très remarquable, me paraît peindre en un seul trait le caractère complet de la faculté intellectuelle que nous appelons nif'moire, lorsque sentant qu'il entre dans le rappel de nos actes et de nos idées quelque chose de plus que dans une simple vertu représentative des choses extérieures, nous voulons nettement établir la différence en nous-mêmes et la consacrer sous un signe déterminé dans notre intime réflexion.
Il ne me reste guère qu'à commenter en peu de mots le passage de cet ancien, et à ramener à des conditions
et des exemples sensibles le principe qu'il établit eu résultcat avec tant de précision et de justesse.
Ce sont ici encore, les opérations du toucher qui nous servent de point de départ. Dans l'exercice complet de ce sens se trouvent renfermées plusieurs circonstances qu'il importe bien de ne pas confondre : détermination volontaire, suite de mouvements ou d'actes, au moyen desquels la passivité de l'organe sensitif est mise à portée de son objet, aperception des actes mêmes ; perception de leurs résultats ; comparaison des uns aux autres dans le concours de la réflexion et de l'attention ; premier jugement ou rapport simple de moi au non moi ; deuxième jugement ou rapport composé des parties de l'objet et de ses qualités tactiles ; tous ces modes, dis-je, sont renfermés dans l'exercice complet du sens considéré en dehors de l'habitude, car dans ces habitudes mêmes devenues si intimes tout j)araît bien se réduire à une sensation simple, qui est du fait de l'objet bien plus que du nôtre.
Ecartons cet objet. La même détermination volontaire peut s'effectuer de nouveau hors du concours de toute force extérieure, les actes se re23roduire et être aperçus dans la propre détermination de leur puissance qui n'a pas changé; la force de résistance {non moi), n'y est plus, mais le souvenir, qui s'y rapporte et la fait reconnaître comme absente, ressort encore d'un contraste ou d'une comparaison analogue à celle (|ui a établi son existence, ce qui suppose le souvenir de la comparaison première. Les qualités perceptibles de l'objet peuvent se retracer dans l'image qui en tient lieu, et pendant que l'attention s'applique encore en résultat à saisir leurs rapports composés, les actes qui détermiuent ces rapports peuvent se réfléchir dans un sens plus
intime ; la seule chose qui manque absolument, c'est la sensation.
Maintenant que Timage tangible, ou ce qui en tient lieu (par exemple dans le cerveau d'un aveugle) se retrace avec une promptitude extrême et par une seule détermination rapide et légère, aussitôt eifacée que conçue, comme il arrive dans l'habitude ; l'individu se représentera en -masse l'image du solide, mais sans conserver la conscience ou le souvenir des actes qui ont nécessairement contribué à lui donner la forme actuelle ; alors il imagine, il conçoit, mais il ne rappelle point.
Il peut se faire aussi que, dans cet exercice comme spontané de l'imagination, il se joigne quelque retour sur les actes qui en ont déterminé l'origine : l'individu connaît alors un résultat partiel de son ouvrage dans l'image qui se représente ; il s'assure que cet ouvrage a existé, qu'il y a eu une suite de mouvements exécutés, de rapports perçus et dont l'idée totale de l'objet, maintenant claire et évidente par elle-même, a résulté. Mais il n'exécute point les mêmes opérations, il n'en a pas besoin puisque le but se trouve atteint d'avance. Ce souvenir à' dicic?, précédemment exécutés, n'en est point le rappel, il n'existe pas non plus d'image, ni même de réminiscence objective qui s'y rattache ; toutes ces circonstaiices ne peuvent être confondues sous le même terme. La doul)le détermination correspondante aux actes mêmes primitivement exécutés, et à leurs résultats perceptibles, peut être telle au contraire que ceux-ci ne s'accomplissent de nouveau dans le sens représentatif intérieur, qu'en tant qu'ils sont encore précédés des mêmes opérations, à la suite desquelles la représentation peut se compléter parfaitement, ou demeurer
rebelle plus ou moins à l'acte du rappel ; ce qui dépend des dispositions proj^res à l'organe de l'imagination, sur qui la volonté n'a point de pouvoir direct ; ici le rappel est complet ; dans le premier cas la mémoire s exerce dans toute son étendue ; il peut être aussi considéré comme complet dans le second cas pour ce qui est objet propre du rappel ; mais l'idée se trouve réduite à la forme dans la mémoire, la matière y manque (comme dans l'hypothèse précédente c'était la forme propre et constitutive de la mémoire qui manquait) .
La réminiscence active s'exerce nécessairement dans ces deux dernières hypothèses, car la réitération volontaire des actes emporte le souvenir de la première exécution (effet qui n'est pas réciproque).
En reprenant, pour ainsi dire, en sous-œuvre et avec quelques détails de plus, tout ce que nous avons reconnu antérieurement dans l'exercice du sens spécial du toucher actif, nous nous trouvons encore avoir assigné avec assez d'exactitude les caractères, les moyens et circonstances principales de cette fonction intellectuelle qui consiste à rappeler des opérations et des idées déjà complètes, associées aux signes qui les surcomposent dans le sens intérieur de notre activité. Ces signes disponibles ne s'attachent point aux modifications affectives, nous l'avons assez vu ; ils ne les représentent point en aucune manière; ils ne sont là, pour ainsi dire, que pour attester à l'individu qu'il a été modifié, ou qu'il peut l'être encore, par une force en dehors de sa volonté ; ils peuvent assurer une sorte de réminiscence modale, mais ne la transforment jamais en mémoire.
Ces mêmes signes ne se coml)iucnt point non plus
intimement avec les images qui sont les résultats de nos actes inaperçus dans leur propre détermination, car ces résultats conservent toujours en grande partie leur caractère de spontanéité apparente, et comme elles peuvent se reproduire sans le signe artificiel volontaire, il peut bien être rappelé sans elles, dans certaines dispositions du sens.
Les signes institués ne servent véritablement la mémoire ou ne s'approprient à cette faculté intellectuelle et ne la créent en quelque sorte une seconde fois, qu'en s'associant, comme produits homogènes d'une même puissance, à ces actes primitifs qui tendent incessamment à se confondre avec les résultats sensibles ou imaginaires, en leur assurant autant que possible, dans ces derniers mêmes, une sorte d'existence ou de signification à part, en donnant les moyens toujours disponibles de les concevoir, de les exécuter encore, ou de les suppléer par une réminiscence infaillible, en motivant enfin d'autres combinaisons plus étendues entre les actes mêmes ainsi isolés et des opérations nouvelles sur des signes ^opérations, qui, résumées ou conservées encore dans d'autres termes, multiplient à l'infini les actes de l'intelligence qui s'y réfléchit elle-même, cumulent ces actes les uns sur les autres, sans qu'il soit possible d'assigner un terme à la progression de cette échelle ascendante.
D'ici nous contemplons l'arbre de la science, portant sa tête jusqu'aux cieux et couvrant de ses rameaux une surface immense, dont les bornes nous échappent. Et pourtant toutes les parties de cet arbre si prodigieux sortent d'un germe où elles étaient tout à l'heure renfermées dans l'exercice simple du sens, emboîtées les unes dans les autres, et se dérobaient à la vue micro-
scopique, comme elles sont maintenant hors du champ de la vue directe.