DIVERS CARACTERES DE LA MEMOIRE
La mémoire intellectuelle a été transportée par presque tous nos modernes dans les résultats ou produits de représentation.
L'image étant tantôt considérée comme essentiellement accompagnée de réminiscence, ce qui la constitue souveiiir (1), tantôt entièrement séparée de cette réminiscence quoi c]u'on lui conserve encore le même nom de souvenir (2). Dans le premier cas on n'a point égard aux conditions cjui fondent la réminiscence et peuvent lui servir d'a^ipui hors de l'image même, on n'établit point, ce me semble, une distinction suffisante entre les divers modes d'exercice de cette faculté ; on ne remonte pas jusqu'à son véritable caractère constitutif. Dans le second cas, on établit le titre nominal de souvenir sur une condition hypothétique tout extérieure à l'être sentant ; on l'affirme, pour ainsi dire, de dehors en dedans ; c'est une simple qualification donnée à Limage ou à la sensation même reproduite ou prolongée ; on conserve seulement le signe en écartant la chose.
Dans ces deux points de vue il me paraît difficile de tracer d'une manière bien nette les limites qui séparent la faculté appelée mémoire, de celle que l'on continue d'appeler imagination, ou de voir là autre chose que des degrés ou quelques circonstances particulières de l'exercice d'une même propriété représentative ou
(1) Doctrine de Locke et de ses disciples.
(2) Doctrine du Traité des sensations.
DE LA DECOMPOSIl'ION DK r..\ PK.MSEE lô7
i-eprocluctive des inia.ees, qui est comme la base à laquelle tout se rapporte. De là aussi les limites très étroites où l'on restreint cette faculté de rappel, qui ombrasse tous les actes de l'intelligence et sans laquelle il n'y a point de véritable opération intellectuelle (1).
Les noms des objets directement perceptibles et capables d'en reproduire les idées directes, n'entrent que pour la moindre partie dans notre langage, et l'efficace réel de ces noms eux-mêmes, lorsqu'ils sont régulièrement institués et associés, consiste moins encore dans la reproduction directe des images qui conservent toujours en partie leur caractère de spontanéité et d'indépendance, que dans le rappel des actes qui, ayant essentiellement concouru à la perception distincte d'un ensemble de circonstances et de propriétés, revivent encore par le signe dans la copie ou l'idée, la complètent où la transforment en l'élaborant de nouveau.
Le signe unique associé à lidée complexe d'une substance exprimée, je suppose, par le mot or ou fer, n'a point assurément pour fonction directe de représenter sous une image composée les idées des qualités ou propriétés si nombreuses que l'expérience y a successivement découvertes, dont la plupart consistent dans des rapports vraiment irreprésentables ; mais ces signes servent comme de points d'appuis fixes, auxquels s'at-
(1) Lorsqu'on a parlé d'un siège particulier de la mémoire, c'est qu'on l'a confondue avec l'imagination sensitive, qui peut avoir réellement autant de sièges, qu'il y a de sensations spécifiquement différentes. Mais le rappel, étant un exercice de la puissance identique moi, n'a d'autres conditions, ni d'autres sièges qu'elle : et là où cet exercice manque, il n'y a pas réellement d'intelligence, (]uoique l'affectibilité organique ou cérébrale subsiste sous différents titres.
tachent l'attention et la réflexion pour reconnaître, vérifierleurs travaux antérieurs, ou de points de départ, pour en recommencer de nouveaux.
Telle est donc la véritable fonction des signes du rappel volontaire dans leur association régulière à des jDroduits homogènes de la même activité qui leur est inhérente. Us assurent à ces derniers un second préservatif nécessaire contre la pente de l'habitude, qui les enveloppe dans les simples souvenirs des résultats les plus sensibles ; ils conservent dans ces résultats même les opérations de notre intelligence, comme le terme, mis en relief au dehors, résume en quelque sorte les opérations du toucher et les diverses opérations collatérales.
C'est ainsi que le signe oral écrit devient un monument fixe qui atteste à la pensée et son propre travail et l'objet ou l'image à qui elle Ta consacré, et encore souvent les modes fugitifs et irrévocables d'une autre existence.
C'est ainsi que la mémoire, suivant l'heureuse expression d'un philosopiie, devient comme une digue que la pensée ose élever au milieu du fleuve du temps ; j'ajouterai : et de ce cours rapide mais uniforme de l'iiabitude qui l'entraîne.
Nous pourrions dire d'une manière encore moins générale et plus rapprochée de notre objet, que la mémoire remplit souvent à l'égard de la réflexion, dont elle est une dépendance essentielle, un office analogue à celui que la vue remplit à l'égard du toucher ; en lui retraçant et lui faisant reconnaître les résultats de ses actes, elle peut ou la dispenser d'un retour sur les opérations déjà exécutées, ou fournir l'occasion ou le moyen d'effectuer ce retour.