III. — COMMENT ON POURRAIT DISTINGUER DIFFÉRENTES ESPÈCES DE MÉMOIRE
Les signes volontaires associés aux divers modes, soit représentatifs, soit simplement affectifs, communiquent à tous, autant qu'il est possible, le caractère disponible et réfléchi qui leur est propre ; il est très essentiel d'observer, relativement au dernier cas, que le terme d'associés ne s'attache point véritablement à l'impression affective, mais bien à l'idée de sa cause et de diverses circonstances perceptibles qui accompagnent cette impression, dont elle peut être considérée ellemême comme une sorte de signe naturel (1). C'est donc le jugement ou l'acte intellectuel, relatif à l'existence de cette cause ou à ses circonstances perceptibles, qui fondent le titre réel du signe dans la mémoire proprement dite.
Mais en tant que ce signe a déterminé par une association directe ou indirecte, et en vertu d'habitudes actives ou passives, soit la reproduction des images, soit le réveil de quelque nuance d'une affection passée, l'acte de rappel, considéré ainsi dans ses résultats, pourrait motiver la distinction de différents caractères mémoratifs.
(1) Thomas Reid a très bien observé que les noms par lesquels nous sommes censés exprimer nos propres sensations rapportées aux objets comme qualités^ tels que les termes c/iaud, froid, savoureux, etc.. ne s'appliquent qu'à la cause de la modification et non point à cette dernière. Mais il me semble avoir beaucoup trop généralisé cette observation, en mettant sur la même ligne les sensations de goût, de l'odorat et du tact passif a.\ec celles du touclier actif , de la vue, etc., et en supposant que toutes les sensations nous informent également de la cause extérieure (Voyez l'appendice du chapitre II).
Lorsque la rej^résentation dune image accompagne ou suit infailliblement le rappel du signe, en vertu d'associations régulières suffisamment répétées, la mémoire pourrait être dite représentative. Telle est sa fonction lorsqu'elle retrace les signes associés aux figures géométriques, etc.
Lorsqu'à ce même acte de rappel se joindra quelque degré d'une affection passée on pourra bien dire que la mémoire est semitive{i). Telle est celle qui s'attacbe aux termes expressifs de quelques besoins ou états vagues de malaise, d'inquiétude, et en général de toutes les sensations (Voyez le tableau). Mais dans ces deux espèces, ce n'est ni l'efiet représentatif, ni le mode affectif qui caractérisent la mémoire ou constituent sa fonction, c'est la réminiscence qui accompagne l'acte volontaire du rappel, et se joint infailliblement à Yimage, (en formant ainsi avec elle une idée complète) ou aux traces obscures de l'affection primitive, et c'est ainsi que le signe atteste à l'individu qu'il a vu ou perçu, ou qu'il a été modifié à peu près, de telle manière actuellement irreprésentable. Voilà dans ces deux cas ce qui fait le caractère mémoratif inliérent à l'acte ou au terme volontaire et non point aux effets sensibles et au jeu des facultés passives, qui s'y joignent et s'en séparent tour à tour, suivant les dispositions capricieuses de l'organisation.
La mémoire considérée dans son caractère fondamental, ou dans le rappel des jugements et des actes intellectuels par les signes qui les expriment et les redisent, peut se diviser encore en intellectuelle ou réfléchie, en intellectuelle simple et en mécanique^ ces
(I) Voyez le Mémoire aur rUaljidule.
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trois titres lui appartiennent en propre : le premier en tant qu'elle conserve et peut retracer fidèlement l'ensemble des opérations ou jugements qui se trouvent résumés dans tel terme ou telle formule ; le second, lorsque ces opérations ayant été exécutées antérieurement et les rapports ayant été évidemment perçus, le rappel des mêmes signes motive une réminiscence claire des résultats et de l'évidence première de ces rapports, ce qui dispense de vérifier de nouveau et de mettre encore la réflexion à l'épreuve (le jugement alors prend aussi le titre de simple réminiscence).
Le troisième, lorsque le rappel se borne à l'ordre des termes ou aux formules, les opérations qu'ils expriment n'ayant jamais été exécutées, ni les rapports perçus ou vérifiés, la réminiscence ne peut être dans ce cas que le souvenir même des anciennes répétitions, ou n'est que la continuation de ces jugements, que l'on pourrait très bien appeler mécaniques, ou d'habitudes (1).
Mais la classe de surcomposés intellectuels de l'ordre, auquel nous avions principalement destiné cet article, se fonde surtout sur les conditions qui préparent ou effectuent le concours égal et l'équilibre des deux facultés de réflexion et d'attention, dont l'une a pour caractère de se concentrer sur les actes disponibles, tandis que l'autre s'attache à leurs résultats objectifs
(1) La fonction imporlanle que l'einplit la mémoire dans le jeu de toutes nos facultés me pai-aît nécessiter ces divisions ou distinctions spécifiques, qui n'intéressent pas seulement la théorie, mais encore et surtout la pratique de l'éducation intellectuelle. S'entend-on bien en effet, quand on parle à'exei^cer, de cultiver la mémoire'^ Comment reconnaîtra-t-on le genre de culture approprié à celle qui mérite surtout notre attention, lorsqu'on confond sous le même titre un véritable mécanisme, destructif de toute capacité de penser ou de réfléchir?
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OU scnsiiîles (et pour le dire en passant, on voit bien que tous les signes institués ne sont pas également propres à favoriser cet équilibre, et une langue écrite ou visuelle (1), appropriée à l'exercice de l'attention et de l'imagination, doit être bien moins favorable à la culture de la réflexion et de la mémoire, qui ne peuvent se passer d'une langue orale) .
Dans l'association des signes institués à des modes actifs de nature homogène, ou à des idées déjà complèles, telles que les perceptions directes du toucher, de la vue et de l'ouïe, réunies dans un commun exercice, la volonté peut avoir en quelque sorte deux prises dans le composé intellectuel, mais l'une se trouve déjà comme annulée par l'habitude qui confond l'acte dans le résultat, et cette même influence s'étendant sur le composé comme sur le simple, sur Tordre intellectuel comme sur le sensi]>le, tend incessamment à masquer encore la fonction réfléchie du signe institué, et à faire prédominer dans le produit total la seule partie de l'idée qui peut s'objectiver au regard de l'attention.
Ainsi, dans une série plus ou moins longue d'actes volontaires qui se servent réciproquement de signes ou de moyens de rappel, depuis le premier jusqu'au dernier qui aboutit, je suppose, à un résultat sensible, l'effet constant de l'habitude est d'obscurcir indéfiniment la conscience de ces actes et des vouloirs successifs qui les efl'cctuent, de les faire tous rentrer ainsi les
(1) Le caractère de réflexion et d'activité, que la vue acquiert par l'association] avec la voix et l'ouïe dans cet art de la lecture, (jui, tout simple qu'il nous parait, est pourtant si admirable et si profond dans ses principes. Assurément la vue seule n'analyserait pas aussi parlaitemenl les caractères écrits, s'ils ne correspondaient pas à des articulations successives ou distinctes par ellesmêmes.
uns dans les autres, de telle manière qu'après un certain nombre de répétitions, le premier moyen touche la fin qui paraît être le terme, le but d'un vouloir unique, ou n'est plus en apparence que ce vouloir luimême.
Cette loi générale de l'exercice de toutes nos facultés observées depuis Tacte qui accompagne et peut déterminer l'affection la plus simple (1), jusqu'à l'opération intellectuelle la plus composée, nous explique bien comment la science proprement dite de nos facultés s'identifie complètement avec celle de leur emploi ou de leur objet, dès qu'on se place pour ainsi dire au centre même des habitudes, pour commencer l'analyse des sensations et des idées. Elle nous explique aussi parfaitement dans notre ol)jet actuel, comment le troisième ordre de composés intellectuels, dont nous parlons, parait ne plus faire qu'un avec le précédent, comment enfin la mémoire peut se confondre avec l'imagination, Vapcrception réfléchie Sixec l'objective, etc.
Néanmoins autant il y a d'actes surajoutés, ou autant est étendue la série des intermédiaires qui séparent le premier mouvement disponible d'un mode qui ne l'est point par lui-même, autant aussi la prise de la volonté est infaillible, autant l'attention concentrée sur le résultat a d'énergie et de profondeur ; le nomljre de ces actes si rapidement successifs compensant en quelque sorte ce que l'habitude ôte de force et de persistance à chaque détermination en particulier, un tel exercice de l'attention redoublée équivaut presque à la réflexion et il suffit que la volonté n'y soit pas absolument effacée, pour qu'elle puisse raviver ses produits qui se soutien-
(1) Voyez chapitre II de la l^e Section : De i Odoration active M. DE B. IV. — 13
lient par leur nombre ; se servir de Fun pour arracher les autres à la pente de l'habitude, et compléter de nouveau le caractère d'activité que cette dernière influence avait obscurcie, tel est le grand avantage attaché à la pluralité des signes, qui conduisent à une pensée finale, en se traduisant les uns les autres. C'est là aussi que l'on reconnaît la véritable fonction de la mémoire, toujours jjrète à se confondre dans l'unité du signe avec l'imagination spontanée.
Tout ce que nous avons observé sur les moyens et conditions du rappel, comme sur les caractères de réflexion ou d'attention tantôt équilibrée, tantôt prédominante qui forme son exercice, me semble prouver que le centre d'action ou l'organe propre intellectuel auquel nous sommes conduits à rallier tous les ordres de composés dont il s'agit, ne déploie point réellement son activité sur lui-même ni sur la division cérébrale (|ui paraît être le siège propre de l'imagination. C'est Inen ici le cas d'appliquer ce que Gassk.ndi objectait à Descartes : Rien nagit sur soi-7nême {V). Pour qu'une force
(I) « Considérant, disait Gassendi (Voyez les objections contre « les Méditations de Descartes), pourquoi et comment il se peut « faire que l'œil ne se voit point lui-même ni que l'entendement « ne se conçoive point, il m'est venu à la pensée que rien n'agit « sur soi même ; car,en effet, la main, ou du moins l'extrémité de « la main ne se frappe point elle-même, ni le pied ne se donne point « un coup. Or, étant d'ailleurs nécessaire pour avoirla connaissance « d'une chose, que celte chose agisse sur la faculté qui connaît, « c'est-à-dire (ju'elle envoie en elle même son espèce, ou hien « qu'elle l'informe ou la remplisse de son image ; c'est une chose « tout à fait évidente, que la faculté même, n'étant point hors de « soi, ne peut envoyer ni transmettre en soi son espèce, ni par « conséquent former la notion de soi-même. Si l'œil qui ne se « voit pas en soi, se voit néanmoins dans un miroir, c'est qu'ils « agissent l'un sur l'autre; donnez-moi donc un miroir contre « lequel l'esprit agisse de même façon, et alors il pourra se voir et
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agisse, il lui faut un terme de déploiement. Or, ce terme auquel la volonté s'applique directement ne paraît pas plus pouvoir être ici l'organe cérébral même, que tout autre organe intérieur dénué des conditions de motilité volontaire. Les images se conçoivent, se produisent, se condîinent, s'avivent d'elles-mêmes par l'exaltation spontanée ou anormale du cerveau, (comme dans le délire, la manie, les rêves), sans qu'il s'y mêle alors aucun exercice de nos facultés actives. Dans l'exercice régulier de la pensée ou de ses modes potentiels que nous nommons, attention, réflexion, mémoire, juge-
« se connaître, autrement je ne compte pas qifil puisse avoir « aucune idée de lui-même ».
On peut voir (Réponses aux secondes objections tome 11, des Méditations) comment Descartes se lire d'embarras en répondant (lue ce n'es! point l'œil qui se voit, mais bien l'esprit, lequel seul conçoit et l'œil et le miroir et lui-même; mais il me semble donner assez beau jeu à son adversaire, en entrant dans l'esprit de la comparaison, car il est très vrai, je crois, que si nous étions réduits à des sens, tels que la vue, le sujet sentant ou représentant n'aurait point de moyens de se connaître ou de s'apercevoir directement dans son attribut jtropre d'action. Mais est-il donc vrai que rien n'agisse sur soi-même? Le contraire ne peut-il pas être prouvé clairement par le témoignage du sens intime, sans recourir à des exemples étrangers, tel que celui de la toupie allégué par Descartes et qui ne prouve rien dans cette circonstance? Est-ce que les difTérentes parties de notre corps, mues par la mémo volonté, ne l'ont pas effort l'une contre l'autre? Est-ce que cette puissance ne se sert pas d'un sens pour agir sur un autre ? lit pourquoi comparerait-on l'entendement à l'œil exclusivement, plutôt qu'à la main et surtout à la voix et à l'ouïe, etc ? N'est-ce pas là un exemple de la possibilité d'agir sur soi-même, de s'informer, etc? G.\ssENDi était physicien, et ne voulait introduire dans la métaphysique que des notions sensibles, des images ; Descartes, au contraire, avait élevé dès son point de départ, un mur de séparation entre le domaine de la pensée et celui de la nature extérieure. Ces deux grands hommes se lancent des traits perdus, il faut se placer entre eux pour les ramasser.
ment, etc., il y a bien certainement une action constante déployée hors du centre, et c'est sur ce déploiement disponible et excentrique que paraît se fonder la perception même des actes. 11 n'a point lieu dans les visions extatiques, où tout semble se passer réellement dans l'intimité même de l'organe central ; mais quand le moi pense en demeurant compos sut, c'est toujours un sens externe activé par le vouloir qui lui fournit les signes de ses idées complètes, les moyens de ses opérations, en les lui réfléchissant en principe ou en résultat : c'est la vue, l'ouïe et la voix dans un homme qui pense en lisant, ou ce qu'il a lu ; l'organe oral surtout, et encore l'ouïe dans celui qui pense tout seul, et qui doit nécessairement entendre les idées dans toute la force dumot. Le sourd-nmet doit penser en gesticulant en lui-même, ou en se représentant des figures; il voit ses idées, et comme l'œil ne se voit point lui-même, nous concevons bien par là pourquoi et comment il est toujours si peu propre à la réflexion. Dans un aveugle enfin qui médite sur les formes solides ou les combinaisons numériques de points palpables, c'est le toucher qui est encore en exercice et qui participe peut-être aux fatigues (1) de la méditation et du rappel.
Tels sont les instruments grossiers mais indispensables, je crois, à l'exercice de nos actes et de nos vouloirs les plus intellectuels ; nous ne nous en aj)ercevons guère plus, actuellement, que de la nécessité des signes tirés de ces instruments mêmes (et nous en savons bien la raison).
(1) Cette dernière observation appartient à Diderot (Voyez sa lellre sur les aveugles). Je n'en conclurai point avec lui (pic la pensée est alors au bout des doigts, mais qu'elle a réellement besoin d'y prendre un point d'appui pour s'exercer régulièrement à se refléchir elle-même.