‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 21 sur 51 · I. — ACTE DE COMPARAISON. GRIGLNE DU RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

I. — ACTE DE COMPARAISON. GRIGLNE DU RAISONNEMENT

Si par un premier jugement, dit Condillac dans sa Logique, je connais un rapport, pour en connaître un autre j'ai besoin d'un second jugement. La réflexion ïiest quune suite de jugements qui se font par une suite de comparaisons . Le terme réflexion est pris ici dans un sens figuré ou purement métaphorique, pour exprimer l'attention de l'esprit qui réfléchit ou rejaillit en quelque sorte de dessus une idée ou perception partielle sur une autre ; mais en écartant toute métaphore et conservant aux mots, autant c{u'il est possible, leur valeur propre, on trouverait alors que Condillac a très nettement caractérisé, sous le titre de réflexion, la faculté, qu'il exprime ultérieurement et en résultat, seulement logique, sous le titre de raisonnement .

Un raisonnement effectué, exprimé par des mots dans une formule du langage, consiste bien dans une suite de propositions ou de jugements liés entre eux et à un premier dont tout dérive. Les signes passagers ou permanents nous retracent bien les résultats des opérations successives de l'esprit, qui les a produits ou conçus ; ils nous font répéter ou imiter nous-mêmes ces

Opérations, mais les résultats ne sont pas les actes intellectuels mômes, et ici nous reconnaissons la pauvreté du langage métaphysique, qui n'a jamais qu'un seul mot pour exprimer la faculté agissante et le produit qui lui est devenu en quelque sorte étranger et comme extérieur. La faculté se définit elle-même dans la réflexion seule de son exercice ; le résultat s'analyse au dehors dans diverses espèces de monuments, que l'activité de l'intelligence s'élève et qui aussi lui survivent ou la remplacent. De là diverses méthodes artificielles, sorte de formes sensibles dans lesquelles les signes se combinent, se lient ou se déduisent les uns des autres, quelquefois indépendamment des idées, etc.. toutes choses qui ne constituent point l'ojDération de raisonner, laquelle réside non dans des jugements liés entre eux, comme par hasard, mais avant tout dans des jugements qui se font par une suite de comparaisons Or, la comparaison est un acte de la volonté qui se rend présente, sous cette même forme que nous avons nommée attention, à deux résultats simultanés ou rapidement successifs (1). C'est la perception d'un rapport

(I; LasimiillanéiLé peut être dans les résullals du vouloir quoique la succession soit dans les actes mêmes; et c'est ainsi, je crois, (ju'on peut résoudre celte difficulté élevée depuis longtemps par les métapliysiciens cl qui, n'en étant plus une pour nous, paraît pourtant subsister encore dans une école célèbre (dans l'Ecole d'E(]imi)ourg. Voyez ce qu'en dit M. Prévost, de Genève, dans une note de l'ouvrage déjà cité à l'occasion de M Dugald Stewart). On demande si le principe pensant peut avoir plusieurs idées présentes, ou exécuter plusieurs opérations à la lois. Dans l'ordre des facultés passives, je ne crois pas que Ton puisse former (le doute sur la simultanéité réelle de plusieurs moditicalions ou affections sensitives. 11 en est à peu pros de même dans les résultais des actes qui persistent encore après que la volonté a cessé d'agir, en vertu d'une vibratilité propre aux termes organiques, sur

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composé ou l'acte même qui prépare cette perception complète ; mais avant le composé^ est le simple., avant la proportion., est le rapport., avant l'attention double est l'acte unique de réflexion et d'attention simultanées, cjui fait la conscience de l'idée simple ou individuelle. De même qu'on ne peut comparer deux nombres composés quelconques, sans former une véritable proportion où l'unité entre comme antécédent nécessaire, ainsi chaque perception, ou idée cjue nous ap^^elons simple, est un véritable rapport à l'unité subjective. Chaque jugement, fondé sur un acte de comparaison ou attention (loiible, est une véritable proportion dans laquelle cette unité constante peut être tout à la fois antécédent et conséquent.

II. — CARACTÈRES DIVKRS DE l'oPÉRATION DE RAISON.NER OU DE DÉDUIRE SUIVANT LES DIFFÉRENTES ESPÈCES d'iDÉES ASSOCIÉES ET LES MODES d'aSSOCIATION DES IDÉES ENTRE ELLES OU' A LEURS SIGNES, OU DE CES SIGNES ENTRE EUX.

En prenant la faculté de comparer ou de raisonner jusque dans ses éléments, il serait difficile de dire, à quel point rapproché de l'origine même de toute perceptibilité cette opération se rattache; à peine pourrait-on la séparer de nos idées actuelles les plus directes ' en apparence, où l'existence des choses, des propriétés et qualités qui se dérobent aux sens, est affirmée ou conclue intérieurement de telle impression simple présente, par une chaîne plus ou moins longue d'images

qui celle force se déploie dii^ectement ou indireclemenl. Sans une telle persislance, la comparaison même ne semblerait pas pouvoir s'effecluei', ce qui n'empêche poinl que les déterminations des actes demeurent successives.

OU (le souvenirs confus, parcourue avec toute la rapidité de nos plus intimes habitudes. Il serait très difticile, dis-je, de séparer ce qui est dans notre esprit, sous forme de déduction, des impressions qui semblent venir passivement affecter le sens(l), tant l'habitude entée sur la nature même a fortement cimenté les éléments de ces premières idées sensibles, maintenant si composéec.

Mais dans un second travail de nos facultés actives et dans une seconde création de ces produits alors proprement intellectuels et réflectibles par l'emploi des signes institués, les premiers agrégats de la sensibilité ou de l'imagination se résolvent dans leurs éléments recomposés sur un nouveau plan ; ils s'approprient à une nouvelle connaissance ; il s'agit de donner un ordre successif à ces termes élémentaires simultanés ou confondus en un seul, pour acquérir une perception distincte de chacun individuellement, de ses rapports avec tous les autres, et s'assurer enfin de l'idée complète de l'ensemble, ce qui ne peut se faire dans tous les cas, que par une suite d'actes de comparaison, au moyen desquels les jugements partiels se lient entre eux, depuis celui qui affirme la qualité la plus simple, jusqu'à celui qui les enveloppe tous dans une même existence ou sous un seul signe. Toute décomposition ou recomposition régulière d'un ordre quelconque, peut donc être dite raisonnement, de

(I) Dans un ancien Traité sur les animaux, Lachambre, médecin (Je Louis XIII distingue avec beaucoup de sagacité, une sorte de raisonnement qui s'etTeclue dans l'imagination même, dans les diverses opérations de l'instinct. C'est ainsi ([ue l'habitude ellemême raisonne ; ôtez la perception des actes effective ou possible, tout paraîtrait bien égal en effet dans les deux ordres de déiluction.

quelque manière et par quelque mobile que la suite des opérations s'effectue.

Mais suivant la nature diverse des idées ou des termes associés, suivant que les caractères sensitifs, perceptifs, aperceptifs^ réfléchis ou purement abstraits dominent dans les éléments du composé, il est bien facile de voir que ce ne seront ni les mêmes facultés en exercice, ni les mêmes mobiles qui les activent, les mêmes moyens qui les appliquent ou les dirigent. Et quoique le raisonnement effectué ou développé dans un certain ordre à'analyse ou de synthèse, suivant certaines formes logiques, ne soit dans tous les cas qu'une suite de jugements liés entre eux, on conçoit que la diversité des éléments liés, jointe à celle de l'exercice particulier de la puissance qui opère la liaison, ne permettront pas d'affirmer l'identité réelle du fond, d'après la similitude apparente des formes, ni d'appliquer aux différentes espèces du raisonnement ce qui se trouve convenir au yenre exclusivement établi sur l'analogie de ces formes artificielles.

S'agit-il en effet de composer un archétype imaginaire ou de rassembler dans un objet fantastique les qualités éparses dans plusieurs (1), nous avons vu avec quelle spontanéité agit la faculté qui exécute ces rapprochements, ce n'est pas la composition qui est laborieuse en ce cas, c'est l'analyse à froid qui ne saurait retrouver dans le tableau tous les éléments qui y sont entrés, et laisse échapper précisément ceux qui en font

(1) Car c'est là aussi une sorte de raisonnement, et voilà pourquoi CoNDiLLAc, faisant abstraction du mobile d'activité, ne considère l'imagination même, que comme un exercice particulier de la réflexion, c'est-à-dire, dans notre sens, du raisonnement.

la vie (1) ; ou analyse ce qui se con(,'oitou se représente, mais non pas ce qui se sent.

Or, dans ce premier travail seul exécutable, ce n'est plus la mémoire qui, sous son véritable titre, fournit les éléments associés dans un nouvel ensemble propre à frapper ou émouvoir, ou du moins son exercice y est bien subordonné ; l'attention est commandée par la vivacité du tableau, et dans ce qui tient à l'appréciation calme et réfléchie plutôt qu'à un sentiment immédiat ou sympathique des rapports, l'analogie naturelle des images prépare encore une liaison facile des jugements.

Lorsque le raisonnement a pour but de décomposer ou recomposer de nouveau une idée dont le premier modèle est donné par les sens perceptifs ou aperceptifs, l'opération s'accomplit et se vérifie encore par un travail plus ou moins facile. La mémoire exerce là la fonction représeiUatii-c ; elle rappelle les signes des qualités abstraites sensibles, suivant Tordre de la représentation même. La réflexion inséparable de tout exercice de la mémoire (proprement dite) entre sans doute dans ce travail, mais elle ne peut y prendre qu'une faible part; l'attention, soutenue par l'attrait naturel attaché aux représentations claires des sens, y trouve

(l) l'arce que toutes les idées que Locke appelle mo(le.-< tnijctes, el (juil a considérées trop généralement comme arc/ié/t/pes ou sans modèle, se trouvent toujours associées à (luelques sentiments plus ou moins profonds, que leurs termes ont acquis, par une ancienne habitude, le pouvoir de réveiller. C'est, ce me semble, mal connaître leur nature et ne tenir aucun compte des éléments principaux dont elles se composent, que de prétendre leur appliquer la même espèce d'analyse, les soumettre aux mêmes formes (lu raisonnement et de démonstration rigoureuse, fjue les idées abstraites dos quantités el des opérations dont nous sommes /es auteurs réflëchis.

ua exercice facile, et c'est par cette faculté, sous le nom de comparaison, que s'opère la liaison des jugements qui n'est point séparée alors de celle des images mêmes.

Mais lorsque l'opération du raisonnement est tout entière dans la comparaison d'idées abstraites complexes ou réflectibles, qui ont toute leur existence et leur appui nécessaire dans les signes institués (et c'est le cas que nous avons ici plus particulièrement en vue), l'imagination ne fournit plus d'appui ou de mobile d'activité à l'attention, ni de matière aux actes de la mémoire, tout passe sous un autre domaine. L'organe intellectuel livré, pour ainsi dire, à ses propres efforts, doit tout tirer de son sein ; les signes n'étant plus qu'indicateurs des opérations dont ils résument et conservent les résultats, il s'agit d'abord, pour leur donner un sens, d'effectuer ces opérations mêmes ; confiés ensuite à la mémoire, le rappel des termes, s'il n'est pas tout à fait vide d'idées devra toujours être accompagné d'un retour plus ou moins profond sur les actes exprimés, et dans ce souvenir tout est à la réflexion, rien à la représentation. Ce dépouillement d'idées sensibles, cette rupture du commerce extérieur étonne d'abord l'esprit, révolte les premières habitudes, mais bientôt familiarisé avec la nudité àe^ signes, il y trouve des moyens faciles et commodes, pour atteindre, même sans le travail de la réflexion, tous les résultats et les rapports qu'il peut se proposer dans ce nouveau monde de ses idées.

La mémoire des signes qui indiquent seulement des opérations exécutées ou à exécuter sur certaines idées, en laissant le matériel de ces idées indéterminé pour l'imagination, cette mémoire, dis-je, en tant qu'elle

nous retrace les mêmes actes intellectuels, se trouve bien constituée ici sous le véritable titre et dans son rapport à la réflexion ; mais nous avons vu qu'elle se borne souvent à nous assurer que ces actes ont eu lieu, alors il ne reste plus, pour ainsi dire, que leurs signes matériels,, sur le témoignage affirmatif desquels la pensée se repose. Il ne s'agit plus que de savoir si les formes sont exactement observées, si les termes se suivent dans leur ordre, et la mémoire, chargée de les retracer ainsi, n'ayant presque plus qu'une fonction mécanique à remplir, le raisonnement devient alors bien facile.

Dans la liaison régulière de nos idées et de nos jugements sur l'existence des choses ou des faits de tout ordre, il y a toujours une vérification et une double comparaison à faire, des signes aux idées et de celles-ci aux objets ou aux modèles donnés par le sens externe ou intérieur (réfléchi) ; bien voir ou bien entendre ce qui esl au dedans ou au dehors et le peindre ou l'exprimer avec précision et fidélité, telle est la double tâche de l'observateur.

Mais lorsque nous sommes en présence des idées ou des termes qui tirent toute leur valeur de nos propres conventions et qui sont de véritables archétypes dans l'ordre abstrait, il n'y a plus de modèle à consulter, et il ne s'agit que d'être fidèles à ces mêmes conventions que nous avons établies. Or, celles-ci peuvent encore être telles, que les signes soient chargés de nous rappeler différentes espèces d'idées ou d'éléments mixtes qui s'y trouvent associés, ou seulement des opérations, des vues de l'esprit, qui peuvent être, pour ainsi dire, empreintes dans ces signes, de telle sorte que par le simple fait du rappel de ceux-ci, ou par la seule obser-

vation de certaines formules mécaniques, les opérations soient exécutées infailliblement; c'est ce qui a lieu, comme on sait, dans les raisonnements avec les signes abstraits de la quantité, et surtout ceux de l'algèbre. Ces raisonnements ne sont en effet que des transformations ou des traductions de signes d'opérations (et non point d'idées), depuis la forme la plus composée qui énonce le problème, jusqu'au résultat final et simple qui le résout. Dans ce cas la liaison des Jugements est annoncée ou préparée par celle des termes, plutôt ([Il effectuée et considérée dans ses procédés techniques, l'analyse algébrique est peut-être moins une méthode de raisonnement, qu'un moyen mécanique de parvenir h tel résultat, sans avoir besoin de raisonner ou de former une suite f/e juf/ements, à f aide eVune suite de comparaisons.

Parce que les mathématiciens sont heureusement parvenus à se passer de raisonnement, on a substitué la liaison des signes à celle des jugements, sauf à rétablir ensuite celle-ci, quand ils connaissent le résultat. De ce qu'ils emploient enfin avec succès des méthodes mécanicjues certains philosophes ont trop légèrement cru, qu'il serait possible d'introduire, sans danger, des méthodes semblables dans les déductions de nos idées mixtes de tout ordre. Ils ont trop cru qu'à l'exemple des géomètres il n'y avait qu'à bien arrêter d'abord ses conventions avec sa propre pensée, bien faire sa langue, pour se laisser aller ensuite aux transformations qu'elle indique, être autorisé à prendre toutes les proportions sur les signes, et à se débarrasser du fardeau des idées pour aller plus vite.

Parce que tout le raisonnement en mathématique se réduit à l'identité, comme tous les jugements à celui

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qu'on peut appeler de compréhension (puisqu'il ne s'agit presque jamais en effet, que de bien connaître tout ce qui est renfermé dans les idées faites, ou les termes institués par nous, et qu'on est sûr de posséder avec ces termes tous les cléments et les combinaisons d'éléments homogènes qui ont concouru à les former), il ne s'ensuit point que la liaison de nos jugements d'observation extérieure ou intérieure soit exclusivement soumise à la loi à'identité, ni que tout puisse y être ramené à une seule forme de perception de rapport d'idées renfermées les unes dans les autres ou dans une première, en qualité à' élément circonstanciel; c'est bien là d'une part tout réduire aux classifications de langage, et d'une autre part ramener les différentes espèces de rapports que nous pouvons concevoir entre divers systèmes d'idées, à celui qui ne convient pas même exclusivement à l'ordre de notions abstraites, auquel il est pourtant le plus applicable ; dans le cas, par exemple, où il ne faut rien moins que toute l'activité du génie ou la force de la réflexion, pour combler l'intervalle qui sépare deux idées ou deux faits de la nature, peut-on les considérer comme renfermés ou compris l'un dans l'autre, de même que 2 l'est dans 4, etc. ?

Ici, je sens le besoin de déterminer, avec toute la précision possible, en quoi consistent ces deux lois de la liaison de nos jugements (celle d'identité et de compréhension), que de grands maîtres s'accordent à reconnaître comme générales et exclusives. Je cliercherai à interpréter le sens et le fondement de ces lois, par des applications à des exemples simples, qui pourront jeter quelque jour sur le mécanisme du raisonnement et les opérations relativement involontaires "iqui y

concourent. Je chercherai, dis-je, à éclaircir ces questions pour moi-même, déclarant ici encore plus expressément que partout ailleurs, que je suppose des doutes, l étudie, et ne prétends point faire autorité ; je vais donc d'abord reprendre d'un peu plus haut le fondement de cette idée ^identité et de compréhension.

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