MÉMOIRE SUR LES PERCEPTIONS OBSCURES
Les trois mémoires, que lut Maine de Biran à la Société Médicale, ne contiennent aucune idée vraiment nouvelle, c'està-dire, qu'il n'ait déjà exposée et formulée, dans le Mémoire sur la Dècomposilion de la Pensée ; mais ils apportent, sur trois questions importantes, des précisions et des développements, qui servent de vérification à sa conception de l'inconscient. Contrairement à la plupart des écrits philosophiques de Maine de Biran, ils sont riches de contenu concret, et montrent en même temps que la justesse, la fécondité de ses idées.
Le Premier Mémoire porte sur celte classe de modifications que Leibnitz nommait d'un terme vague : Les perceptions obscures, et Cabanis et Bichat, affections ou impressions affectives. Il a nettement expliqué dans son Mémoire de l'Institut de France, quelle est la nature de ces affections pures, intermédiaires entre les impressions purement organiques et la conscience. C'est donc moins par le fond des idées que cet écrit nous intéresse que par les exemples qui les illustrent. Un certain nombre de faits rapportés sont empruntés an Mémoire de Cabanis dont l'influence se fait sentir presque à toutes les pages ; d'autres sont le résultat d'observations personnelles, enfin Maine de Biran se sépare de celui qu'il se plaît à nom-
M. DE B. V. — b
XVni ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX
mer son maître, dans l'interprétation qu'il en donne. Il est dès cette époque en possession de ses idées fondamentales sur l'homme physique et moral ; non seulement il ne s'en écarte pas, mais il trouve dans les faits qu'il cite des raisons nouvelles d'y adhérer.
11 commence par opposer son point de vue à celui de Stahl qui transporta pour ainsi dire la métaphysique dans la physiologie, en confondant dans leur cause les mouvements vitaux et les alTections qui en résultent, avec les mouvements naturellement libres, voulus et conscients. Cette opinion est visiblement contraire aux données immédiates de la conscience en qui s'opposent les produits d'une aiïeclibilité simple, instinctive et passive, avec ceux d'une perceptibilité vraiment active et intellectuelle. Ce sont là deux ordres de faits, dilïérents en genre et non en espèce seulement, qu'il convient de rapporter à des causes différentes. Cette distinction une fois faite, Maine de Biran divise la première classe de faits en impressions affectives extérieures et impressions affectives intérieures.
C'est l'étude de l'influence de l'habitude sur les sensations qui avait autrefois conduit Maine de Biran à distinguer en elles deux sortes d'éléments, un élément perceptif qui s'éclaire et se perfectionne par la répétition, et un élément affectif qui au contraire, en se répétant, s'obscurcit et se dégrade au point de devenir insensible ; c'est cet élément qui constitue l'impression affective, il se mêle à l'autre dans nos différentes sensations externes mais sans se confondre avec lui.
Cabanis avait déjà remarqué que le tact, en dehors des représentations précises qu'il nous donne, exerçait une action sympathique par le moyen de la chaleur vivante qui anime les organes qui en sont le siège. Cette chaleur, dit-il, est très différente par ses elïets d'une autre chaleur quelconque : « elle sert inconlestal)lement dans plusieurs cas de guide à l'instinct et sa douce influence produit des attractions affectives qu'on est forcé de rapporter au simple mécanisme ani-
INTRODUCTION DE I, KDITEUR
mal » (t). Mais les observations sur les phénomènes de ce genre n'ont pas été faites, selon lui, avec assez de choix et de soin, pour qu'il s'y arrête. Maine de Biran donne libre cours à son imagination dans le champ des hypothèses. Après avoir noté les variations que nous éprouvons dans le sentiment immédiat de l'existence par les changements d'habitation, de climat, de température auxquels il fut toute sa vie si sensible, il parle de l'effet qu'ont sur notre sensibilité les miasmes contagieux qui se communiquent directement d'homme à homme, ou par le moyen de l'air ; il se demande si les sympathies et les antipathies antérieures à la réflexion ne dérivent pas d'une attraction ou d'une répulsion entre les atmosphères vitales, s'il n'y a pas dans chaque organisation vivante une puissance plus ou moins marquée d'agir au loin, ou d'influer hors d'elle dans une certaine sphère d'activité, semblable à ces atmosphères qui entourent les planètes. Vues ingénieuses et peut-être prophétiques ; car il ne paraît pas douteux qu'une multitude de données des sens, notamment du toucher, nous échappent par suite de leur confusion ; et ne sentonsnous pas, en particulier, en dehors de tout contact, la sensibilité d'autrui '? Maine de Biran insiste avec raison, dans son Mémoire sur la décomposition de la pensée, sur l'insuffisance de la philosophie de Condillac, en tout ce qui concerne l'étude des sens. Cabanis, sous ce rapport, lui avait ouvert la voie.
Au sujet du goût et de l'odorat, ils ont l'un et l'autre constaté l'étroite appropriation de ces sens aux instincts de conservation et de reproduction. Mais Maine de Biran est sur ce point beaucoup plus sobre de détails que Cabanis, qui, contrairement à ce que nous avons constaté au sujet du toucher, se laisse aller aux suppositions les plus aventureuses sur l'influence salutaire qu'exercent les émanations des animaux jeunes et vigoureux.
(1) 477. Rapports du physique et du moral de l'homme par P. J. G. Cabanis. Edition du docteur Cerzse. Paris, Masson etCie, éditeurs, 1843.
Que les impressions aiïeclives soient naturellement jointes aux sensations du toucher, du goût et de l'odorat, cela n'est pas surprenant, car ces sensations sont naturellement passives, mais, dans les paragraphes qui suivent sur la vue et l'ouïe. Maine de Biran nous montre qu'elles ont aussi un rôle important dans les sens intellectuels. Il 3^ a une impression affective de joie ou de tristesse relative à chaque ton de lumière, cà chaque nuance de couleur, hien dilférente des émotions esthétiques que provoque en nous l'exercice de l'intelligence. On peut ranger dans la classe de ces impressions, les intuitions immédiates passives qui interviennent dans l'instinct des animaux, et, sous forme d'images, dans les songes, le délire et le réveil périodique de certains appétits. Cabanis avait remarqué que « les rayons lumineux émanés du corps des êtres vivants, surtout ceux que lancent leurs regards, ont certains caractères physiques différents de ceux qui viennent des corps privés de vie et de sentiment » (I). Maine de lîiran écrit avec plus d'éclat et de précision : « C'est au moyen de cette flamme vivante lancée par l'œil, dans les affections variables de l'àme sensitive, qu'un être passionné électrise ceux qui l'approchent et les force en quelque sorte à se montrer à son unisson » (2).
L'ouïe qui est le sens intellectuel, pai- excellence, est aussi la source d'impressions vives. Cabanis avait noté l'influence des intonations, de l'accent de la voix (sans le secours des paroles) sur la sensibilité. Maine de Bir-an reprend la môme idée et la développe brillamment.
En dehors des impressions affectives externes, il en est d'autres qui sont directement liées à la vie organique ; c'est ce que montre l'observation du médecin Rey Ilégis, que Maine de Biran considérait comme décisive et qu'il se plaît à citer, sur un malade qui paralysé dans la moitié du corps, conservait pourtant dans celte partie, toute sa sensibilité. Il semble
(1) 473. Ibidem.
d) Ibidem
INTRODUCTION DE L J^DITKUR XXI
même qu'il y ait autant de sensations spéciales qu'il y a d'organes dillérents; mais elles se confondent généralement dans notre sentiment de la vie, dont l'influence est si grande sur notre bonheur ou notre malheur. C'est là une de ses idées les plus anciennes; Maine de Biran y revient dans ses écrits ; il rappelle ici, comme il l'avait fait dans son Premier journal, que Rousseau avait eu l'idée d'écrire à ce sujet un traité de Médecine morale : en réalité ce fut Cabanis qui l'écrivit.
Le f(ptus vit d'une vie purement affective, étroitement lice à celle de sa mère. Participant à sa vie organique, il participe à ses affections, d'où la sympathie qui les unit. Ces affections communes permettent d'expliquer certains f;uls qui se produiront beaucoup plus tard. C'est ainsi que le (ils de l'infortunée Marie Stuait, Jacques YI, roi d'Angleterre, ayant ressenti dans le sein de sa mère le contre-coup de la peur qui avait agité celle-ci à la vue de l'épée fatale, prêle à percer son amant, éprouva toute sa vie un tremblement involontaire en voyant une épée nue. C'est de la même manière que la mère transmet à son enfant le germe de tous les penchants de la nature humaine ; mais réciproquement la mère ressent et partage jusqu'à un certain point les affections du fœtus. Si l'on arrivaità les connaître, on connaîtrait par cela même les alfections immédiates et le principe de syiupathie qui unit tous les èlres ; car raifectibilité, ici, est pure et sans mélange avec les produits de linlelligence. Pourtant, on rencontre même chez l'adulte des états qui montrent l'influence de cet ordre d'impressions intérieures, l^es songes prémonitoires s'expliquent par la prédominance de certaines atïections qui suscitent des images analogues. Telles sont encore ces inspirations et ces influences sympathiques qui paraissent quelquefois s'exercer à distance. Maine de IJiran cite à ce propos un fait de télépathie emprunté à un auteur contemporain. On pourrait, ajoute-t-il, citer d'autres faits analogues, mais il convient de s'avancer avec une extrême prudence sur ce terrain. Ce sont des faits naturels, mais difficiles à observer et analyser ; les cas de paramnésie, que cite Maine de Biran, le prouvent;
on les explique aujourd'hui d'une façon beaucoup plus simple qu'il ne le fait lui-même. Mais il a le mérite d'avoir vu clairement, que la vie alfective, nous dirions aujourd'hui la vie inconsciente avait son domaine le plus étendu dans le sommeil naturel, et certains états nerveux, léthargiques, cataleptiques, extatiques.
Tels sont les faits. Comment les expliquer? Maine de Biran en trouve une explication physiologique chez un médecin hollandais du 18* siècle, Boerhaave, qui a bien vu que les fonctions du système nerveux constituent tout ce qui appartient proprement à l'homme et qu'il doit y avoir deux sortes de fonctions nerveuses (puisqu'il y a chez l'homme une double nature : « Homo, simplex in vitalitate, duplex in humanitate ») les unes sous la dépendance d'un centre unique, le cerveau qui est l'instrument de la volonté, les autres sous la dépendance de plusieurs centres partiels ou ganglions nerveux liés entre eux dans les régions précordiales. Les premières sont le siège de la vie active, les autres de la vie passive. Celte division a été reprise et établie expérimentalement par Bichat dans les Recherches pliysiologiqnes sur la vie et la mort, elle correspond à sa division de la vie humaine en vie organique siège de toutes les impressions affectives et des passions, et en vie animale, qui a son siège dans le cerveau, et à qui se rapportent les opérations intellectuelles. Nous la trouvons aussi, nettement indiquée par Cabanis. « En dehors du cerveau qui est le centre où réside le moi, le système nerveux chez l'homme est susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs qui ont tous leur centre de gravité, leur point de réaction particulière oîi les impressions vont aboutir et d'où partent des déterminations de mouvements » (1). Cabanis dislingue également les impressions affectives de celles qui sont accompagnées de la conscience du moi. « Quoiqu'il soit très avéré sans doute que la conscience des impressions suppose toujours l'existence et l'action de la sensibilité, la sensibilité n'en est
(1) 441. [hidem
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XXIII
pas moins vivante dans plusieurs parties où le moi n'aperçoit nullement sa présence ; elle n'en détermine pas moins un grand nombre de fonctions importantes et régulières, sans que le moi reçoive aucun avertissement de son action » (1) et plus loin : « La manière dont la circulation marche, dont la digestion se fait, dont la bile se filtre, dont les muscles agissent, dont l'absorption des petits vaisseaux se conduit, tous ces mouvements auxquels la conscience et la volonté ne prennent aucune part et qui s'exécutent sans qu'il en soit informé, modifient cependant d'une manière très sensible et très prompte tout son être moral et l'ensemble de ses idées et de ses affections » (2).
Ces citations montrent à quel point la pensée de Maine de lîiran se rapproche de celle de Cabanis, et Ton est tenté de la trouver beaucoup moins originale qu'on ne pouvait d'abord le supposer. Et cependant, il reste à l'avantage de Maine de Biran, non seulement que son tableau de la vie inconsciente est plus complet, mais que l'idée qu'il s'en fait est plus précise et plus distincte.
Pour prendre, tout de suite, un exemple caractéristique, Cabanis attribue au fœtus les premiers germes des notions fondamentales, qui, lorsqu'il sera arrivé à la lumière, développeront ses rapports avec l'univers sensible. « D'après cela, dit-il, nous voyons que le fœtus a déjà reçu les premières impressions dont se composent l'idée de résistance et celle des corps étrangers, et la conscience du moi, car il exécute des mouvements qui sont bornés et contraints par les membranes dans lesquelles il est enfermé ; il a le besoin et le désir, c'est-à-dire la volonté d'exécuter des mouvements, et quant à la conscience du moi, on peut croire qu'il lui suffirait, pour l'acquérir, d'éprouver les impressions de bien-être et de malaise, et de sentir pour prolonger les unes et faire cesser les
(1) 439. Ibidem.
(2)440. Ibidem.
(3) 430. Ibidem.
autres des efîorts voulus, quelque mal conçus et vagues qu'on puisse les supposer » (1 ).
Maine de Biran sur ce point est en opposition absolue avec (Cabanis. La conscience pour lui est inséparable de l'efTort volontaire. Elle n'apparaît que dans les premières semaines de la vie, quand l'enfant arrive à se rendre compte que certains mouvements dépendent de lui, et qu'il les produit par un acte exprès de volonté. Jusque-là et à plus forte -raison dans le sein de sa mère, Tenfant vit d'une vie purement affective, sans conscience, et sans mémoire. 11 vit et ne sait pas qu'il vit. Rien n'est plus net que l'idée que Maine de Biran se fait de la vie inconsciente, précisément parce qu'il a conçu clairement sinon exactement la vie consciente. Conscience, c'est lutte, c'est rencontre et choc de notre volonté et de l'inertie organique. L'acte volontaire n'est pas comme le besoin ou le désir une simple réaction à des modifications organiques ; c'est un fait primitif, il est inséparable de l'exercice dune force hyperorganique, qui ne se connaît elle-même qu'à la condition d'entrer avec le conflit avec les muscles qu'elle s'elforce de mouvoir.
La ditférence que nous venons d'indiquer entre le point de vue de Cabanis et celui de Maine de Biran, se retrouve à peu près dans les mêmes termes, dans le troisième article du Mémoire, en ce qui concerne les sympathies morales
Après avoir, avec lîarlhez, rattaché l'existence de la sympathie à une loi de la nature vivante et organisée, et celle-ci aux lois les plus générales qui régissent la matière, Cabanis déclare que la sympathie chez, l'homme suppose le sentiment du moi. « Par une loi générale, dit-il, et qui ne compte aucune exception, les parties de la matière tendent les unes vers les autres. A mesure que ces parties, supposées d'abord les plus simples et les plus élémentaires viennent à se rapprocher, à se confondre, à se combiner, elles acquièrent de nouvelles tendances. IMais ces diverses attractions ne s'exercent plus au
INTRODUCTION DK L EDITEUR XXV
hasard, c'est dès lors avec choix que les corps se recherchent, c'est avec préférence qu'ils s'unissent ». « Comme tendance d'un être vivant vers d'autres êtres de même ou de différentes espèces, la sympathie rentre dans le domaine de rinstinct(l). » Après avoir posé l'origine de la sympathie dans la vie sensitive, Cabanis déclare que « la sympathie, en général, dérive du sentiment du moi, de la conscience au moins vague de la volonté, qu'elle est même nécessairement inséparable de cette conscience et de ce sentiment » (2).
Maine de lîiran trouve une confusion singulière de principes dans ces opinions successives. « Non, encore un coup, dit-il, il ne dépend point de la volonté de faire naître ou d'imiter aucune de ces impressions qui font la base de notre existence immédiatement heureuse ou malheureuse ». Toutes les parties d'un corps, organisé, pénétrées d'un principe de vie commune, consentent et conspirent à une fin commune ; d'où leur tendance à se mettre à l'unisson les unes des autres et au ton des forces qui agissent sur elles. Cet unisson se manifeste, quand les forces étrangères sont elles-mêmes animées et vivantes, dans le domaine de la sensibilité et de l'activité. En même temps qu'il imite les actes qu'il voit accomplir par un autre être animé, il éprouve des affections semblables. Mais cette imitation comme cette sympathie est spontanée, non voulue.
Au fond toute la différence qui le sépare de Cabanis provient de l'idée qu'il se fait du moi. Cabanis entend ce mot dans le sens extrêmement large d'individu. « Nous ne pouvons partager les alfeclions d'un être quelconque qu'autant que nous lui supposons la faculté de sentir comme nous. En effet, sans cela, comment concevoir des affections ? Pour supposer qu'il sent, il faut nécessairement lui prêter un moi. Quand les poètes veulent nous intéresser plus vivement aux fleurs, aux plantes, aux forêts, ils les douent d'instinct et de vie. Quand ils
(i) 4G7. Ibidem.
(2) 472. Ibidem.
veulent peupler une solitude d'objets qui parlent de plus près à nos cœurs, ils animent les fleuves, les montagnes et les grottes de leurs rochers.
Du moment que nous supposons dans un être des sensations, des penchants, un moi, pour peu que cet être excite notre attention, il ne peut plus nous rester indifférent...
Sans doute, ces dispositions, aussitôt qu'elles commencent à s'élever au-dessus du pur instinct; se rapportent dès lors aux avantages que nous pouvons retirer des autres êtres, aux actes que nous devons en attendre ou en redouter, aux intentions que nous leur supposons à notre égard, à l'action que nous espérons ou n'espérons pas d'exercer sur leur volonté » (1).
Maine de Biran trouve incertaine la pensée de Cabanis, qui ne distingue pas radicalement la volonté du désir, le moi ou la personne proprement dite de l'individu. Pour lui, cette distinction est fondamentale. Or le principe commun des phénomènes de sympathie et d'imitation n'est autre que celui de la vie sensitive et animale. Que l'on considère les organes qui en sont le siège ou les signes qui les manifestent on reste enfermé dans la sphère de la vie sensitive. Les mouvements produits ou imités volontairement sont d'une autre nature ; ce sont des actes, les premiers sont des états que nous subissons, et qu'il ne dépend pas de la volonté de produire, même s'il s'agit de ces affections aimables et douces qui tiennent à une nature morale plus relevée. Cabanis a confondu les principes et les effets de ces deux sortes de mouvements.
Mais il est vrai qu'à défaut d'identité et même d'analogie entre ces deux manifestations opposées de notre nature, il y a entre elles une sorte de liaison ou de relation intime; et « c'est dans ce vaste champ de rapports qu'on peut voir se former et se développer en entier toutes les passions humaines qui entées sur les appétits de l'instinct, s'étendent et se fortifient de tous les produits de l'intelligence » (2).
(1) 472. Ihidem.
(2) lOiflem.
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XXVII
On n'agit pas directement sur la volonté de nos semblables, car le moi est hors de nos prises ; la sympathie se produit sur un autre plan d'existence que le moi, dans la vie inconsciente ; quand elle est vive, il arrive qu'il n'y a plus de moi individuel et que toutes les volontés particulières réduites au silence soient comme n'existant plus. Les êtres peuvent agir les uns sur les autres de trois manières : par la force, par les affections, par l'intelligence. Ces façons d'agir tiennent à la nature de chacun. Le sentiment énergique d'une grande force radicale crée les despotes, que cette force vienne de leur tempérament ou de leur situation sociale. Cette façon d'agir est mécanique. Quant aux êtres faibles, ils ne peuvent que tendre par une nécessité de leur nature à associer tous les autres êtres à leurs besoins, à leurs plaisirs et à leurs peines, à tous leurs sentiments, à toute cette existence enfin qui a tant besoin d'être soutenue. Telles sont surtout les femmes dont Maine de Biran fait un portrait touchant, qui prouve la profonde et tendre sympathie qu'elles lui inspiraient. « Femmes, il faudrait ne pas avoir été porté dans votre sein, ne pas avoir sucé votre lait, n'avoir jamais goiUé aucune de ces jouissances ineffables qu'on trouve près de vous seules, dans les relations intimes de ce commerce familier, celui même qui est le plus étranger aux sens, pour récuser les droits naturels que vous avez à toutes nos affections, pour nier les titres de votre prééminence morale, calomnier cette faiblesse heureuse qui lui sert de fondement ou vouloir en abuser » (1). Ce mode d'influence peut être appelé sympathique par opposition au premier. Il existe enfin un mode intellectuel, qui agit sur la volonté en éclairant la raison. Ce mode est tout différent du précédent. L'idéal serait de réaliser l'équilibre entre les deux vies intellectuelle et affective.
De la prédominance de l'une d'elles ou de leur mélange résultent les passions. Maine de Biran en distingue de quatre espèces : 1° celles qui appartiennent proprement au physique
XXVIII ŒUVRES Di: MAINK DE BIRAN
et qui se rattachent aux appétits ; l'esprit n'est plus que l'esclave du corps, et l'homme une sorte d'automate spirituel. A l'opposé se trouvent les passions purement intelle(;tuelles, que la volonté ne saurait créer, mais qui ne naissent qu'à la suite d'un acte de l'intelligence. La volonté peut agir sur elles, mais médiatement, par l'intermédiaire de la production des idées. 3« Ilj^ a les passions mixtes qui tiennent également aux deux vies, sansqu'on puisse toujoursassignerà laquelleappartient l'initiative. Tel est le sentiment de l'amour « où les sens empruntent de l'imagination et l'imagination des sens cet attrait, ce charme indivisible répandu sur l'objet aimé, où le physique et le moral unis ensemble forment un seul tissu dont on ne peut distinguer la trame. Telles sont aussi l'ambition, l'amour de la gloire, des conquêtes, la soif de l'or. Quelle que soit la part de l'imagination, de l'éducation, de la société, dans cette espèce de passions, le tempérament y joue un rôle ; elles ne deviennent exclusives et tyranniqnes que par la prédominance que prend l'organisme à un moment donné. Enfin Maine de lîiran distingue une 4^ sorte de passions, la passion purement morale qui est fondée sur une sorte d'instinct propre à l'être moral et sociable par sa nature. Cet instinct s'allie h tous les progrès de l'intelligence, mais ne peut être suppléé par elle. Cette troisième partie est peut-être la plus originale et la plus belle du mémoire, quoiqu'elle se borne à de brèves indications. Dans les deux autres, Maine de Biran fait de larges emprunts aux Mémoires de son maître et ami Cabanis ; mais ici même, il nous donne l'impression de mieux dominer son sujet, et ses idées toujours cohérentes sont parfois exprimées avec un rare bonheur d'expression. Dans l'ensemble, le Mémoire sur les Perceptions obscures est le tableau le plus vivant, le plus clair et le plus complet qu'on ait donné jusqu'à lui de la vie psychologiipie inconsciente.