‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · OBSERVATIONS SUR LE SYSTÈME DU DOCTEUR GALL · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LE SYSTÈME DU DOCTEUR GALL

Ce Mémoire, pas plus que le précédent, n'ajoute rien d'essentiel aux idées exprimées sur le même sujet dans le Mémoire sur la Décomposition de la Pensée. Mais les idées et les arguments sont ici concentrés autour d'un problème unique : le problème de la localisation de la pensée ; ils sont liés les uns aux autres et forment un faisceau de raisons solides qui valent non seulement contre le système du docteur Gall, mais contre toutes les hypothèses du même genre. L'esprit philosophique de Maine de Biran se remarque dans la manière dont il aborde tous les sujets qu'il traite, w FI cherche à creuser jusqu'aux racines de l'arbre, laissant à d'autres le soin de courir aux branches » (1).

Le physiologiste qui prétend diviser ou analyser organiquement les facultés de l'intelligence humaine, fait nécessairement une excursion dans la métaphysique, ce mot étant entendu dans le sens de science de l'homme moral. H faut en effet qu'il parte d'une division de ces facultés, et c'est là un problème, non de physiologie, mais de psychologie.

La science de l'homme comprend trois parties. « La première qui embrasse les facultés de l'être organisé, vivant et

(1) Ce mémoire lut publié pour la première fois en 1887 par M. Alexis Berlranii (tome II de la bibliothèiiue de la Faculté dos lettres de Lyon). 11 en existe deux manuscrits, l'un dans les archives de Lastang, l'autre à la bibliothèque de l'Institut (Fonds Naville).

sentant, appartient à la physiologie ou à la dynamique des corps vivants. La deuxième appartient à la psychologie qui explique la génération des connaissances humaines, et planant sur le vaste champ des idées forme à elle seule la théorie de toutes les théories. Un troisième ordre de facultés appartient à la morale et à l'économie, sciences ou plutôt arts pratiques et d'applications qui sont à la psychologie ou à la science spéculative des idées et des fonctions intellectuelles, ce que la médecine ou l'art de guérir les maladies et de conserver la santé est à la théorie des fonctions physiologique des organes et des instruments de la vie ou de la sensibilité » (1).

Ainsi la première division de la .science de l'homme se réfère à la diversité de ses caractères. Si l'on considère maintenant les diverses parties de cette science, on trouvera encore en elles une extrême variété. Pour ne considérer que la physiologie et la psychologie, elles sont placées à des points de vue bien différents. L'analyse physiologique diffère essentiellement de l'analyse psychologique. La première est fondée sur l'imagination, la deuxième sur la réflexion. Le physiologiste se représente un objet naturellement composé comme une machine dont on aperçoit les pièces et les mouvements. Le psychologue ne peut décomposer réellement la pensée car elle est une, intérieure, et se manifeste dans la durée par des actes successifs, non dans l'espace. L'idée de lui attribuer un siège dans le cerveau semble donc incompatible avec sa nature. Lorsque les physiologistes, contrairement à ce qu'avait fait Stahl. transportent la physiologie dans la psychologie, ils dénaturent Tolijet et la méthode de cette dernière science; ils se posent un problème insoluble et même contradictoire. C'est ce que montre l'examen des principales hypothèses émises sur la localisation cérébrale de la pensée.

L Nos sensations se divisant naturellement en cinq groupes, d'après les organes mêmes qui concourent à les produire, on

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XXXI

a essayé de concevoir par analogie nos facultés intellectuelles, en les rapportant chacune à un siège distinct.

Tel a été le point de vue de Hartiey et de Bonnet. C elui-ci a poussé la division aussi loin que possible. Puisqu'il y a plusieurs sortes d'odeur, de couleur, etc., il a pensé qu'il était naturel de supposer qu'à la différence de ses produits ou résultats correspondait une différence dans les instruments. Chaque espèce de sensations aurait donc sa fibrille appropriée dans les nerfs sensitifs et ces fibrilles aboutiraient dans le cerveau à autant de sièges distincts. Ue plus, comme les sensations donnent lieu à une sorte de phénomènes intérieurs, qu'on distingue sous le nom d'imagination, mémoire et association ou combinaison d'idées, on rapportera aux diverses parties du cerveau, auxquelles ont été respectivement transmises les impressions de chaque sens, les phénomènes subséquents. Les divisions du cerveau se trouvent ainsi calquées sur l'analyse psychologique des sensations et des idées qui en dérivent.

D'autres physiologistes, partant de l'idée contraire d'un moi unique, ont cherché à le localiser dans un point déterminé du cerveau, comme Descartes, La Peyronie, Lancisi. Cette conception repose sur la confusion de la simplicité métaphysique avec la simplicité physique, esaentiellement relative, attribuée à tel atome du cerveau. La vérité c'est qu'il y a là deux ordres de faits différents, que l'on ne peut substituer l'un à l'autre, l'un conçu par l'imagination qui compose et divise, l'autre par la réflexion qui simplifie et distingue.

Si l'on n'a pu découvrir dans le cerveau le point unique où viendraient converger tous les nerfs sensitifs et oii l'âme, ayant pris conscience des impressions ainsi transmises, réagirait sur eux, il n'est pas moins impossible de dire s'il y a autant de sièges séparés que d'opérations diverses, ni d'assigner ces sièges dans le cerveau. Et comment, en outre, allier avec l'unité du moi ces actes de perception, souvenirs, jugements, représentés comme multiples et répartis entre plusieurs divisions cérébrales, sans rendez-vous commun. Enfin, il y a une impossibilité manifeste à concevoir comment les

XXXn ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN

mouvements des fibres du cerveau peuvent se transformer en sensations, images, souvenirs, jugements ; comment un fait homogène, comme le mouvement, peut donner naissance, ou même correspondre à cette multitude de faits hétérogènes. Aussi, dit .Maine de Biran, le docteur Gall n'a-t-il pu déduire son système cranioiogique de la théorie nouvelle anatomi(jue ou physiologique, exposée dans son Mémoire à l'InstitiU. (le système repose sur une observation purement empirique.

« En examinant les crânes d'une certaine quantité d'hommes doués de telles facultés ou qualités morales, sujets à tel penchant ou telle passion, ayant tel caractère, adonnés à tel vice, comparant ces divers crânes soit entre eux, soit à ceux des animaux, en qui se manifestent des facultés ou dispositions correspondantes, le docteur Gall prétend avoir trouvé constamment que chacune de ses facultés intellectuelles ou alfectives, se marquait en dehors par une bosse ou protubérance située dans un point fixé et déterminé de la surface du crâne. Tous les individus, hommes ou animaux, qui sont doués de la même disposition, ont une saillie apparente dans le même endroit de la boîte osseuse; tous ceux qui n'ont pascette faculté ou qui en ont une opposée, se distinguent par un petit enfoncement ou aplatissement dans la même partie du crâne » (1 ).

Voilà im fait, ajoute Maine de Biran, qui est vrai ou qui ne l'est pas. Il ne s'agit pas de comprendre, mais de constater exactement. L'empirisme n'est pas sans valeur dans les sciences. L'astronomie ne fut pendant longtemps qu'une science empirique, la médecine l'est encore; et l'empirisme en médecine, pour n'être pas raisonné, n'en est peut-être que plus sûr. Si les observations de (îall étaient exactes et constantes, elles suffiraient à fournir une loi.

Mais il a de plus essayé ^'expliquer l'existence de ces bosses du crâne par des petites protubérances cérébrales, des appendices ou des saillies qui se produisent à la surface du cerveau. Chacune de ces protubérances fonctionne à sa manière et donne lieu à une certaine esyièce de modifications ou d'opéra-

INTRODUCTION DE L ÉDITEUR XXXIII

tiens spéciales de l'cHre sensible et intelligent. Celles-ci peuvent donc être étudiées séparément des opérations spécifiques des autres parties du cerveau. Considérant les opérations intellectuelles, telles qu'on a l'habitude de les classer, il leur a attribué un siège réel et distinct.

Cette hypothèse de Gall, consistant à juger de la prédominance de telles facultés intellectuelles d'après des signes extérieurs, n'est pas nouvelle, elle a été précédée par celles beaucoup plus vraisemblables de Lavater et de Camper. C'est celui-ci qui a saisi et révélé, le premier, la relation de l'intelligence avec le développement de l'angle facial. Outre que le signe est. nettement déterminé et même susceptible d'être mesuré, le rapport entre le signe et la chose signifiée est général ; il s'agit non de la prédominance de telle ou telle faculté, mais du degré de raison attribué à divers hommes. C'est sans doute la vraie craniologie. Gall s'est perdu au contraire dans un dédale de subdivisions contraires aux lois de la psychologie et que la physiologie même est loin de pouvoir avouer. Sur la juste observation d'un certain rapport entre le cerveau et la pensée il a fondé un système absurde.

La méthode qui peut fournir sur ce point les meilleurs résultats est celle qui consiste dans l'étude des maladies mentales, car par le fait même de la maladie, certaines facultés sont oblitérées, tandis que les autres subsistent. C'est la méthode suivie par Pinel qui concluait de l'élude de plusieurs cas, que l'entendement est réellement multiple, divisible, et, actuellement divisé en facultés qui sont afiectées chacune à un siège particulier. Mais cette opinion est très discutable; elle suggère à Maine de Biran trois observations importantes. i^ L'altération produite par une cause itTitante dans le cerveau peut bien atteindre séparément les fonctions sensitives ou organiques, mais rien ne prouve que les facultés conscientes peuvent ainsi être séparées. 2° Avant d'affirmer que tel aliéné exerce telle opération intellectuelle comme l'attention, la mémoire ou le jugement, il faudrait d'abord avoir fixé le sens psychologique de ces termes. On ne conçoit pas

M. DE B. V. — c .

XXXIV (i;UVRE.S DE MAINE DE BIRAN

comment les facultés qui impliquent la conscience ou posses sion de soi pourraient appartenir à un être qui est au contraire aliéné de soi. 3" La division de l'entendement en plusieurs facultés distinctes, qu'adopte Pinel, est calquée sur celle de Condillac ; mais il faudrait savoir si le système idéologique de Condillac est vrai.

Ainsi « rien ne peut nous dispenser de recourir d'abord à cette analyse première du sens intime, qui seul nous apprend à connaître ce que nous sommes, et ce que nous faisons et sentons » (1). Cette analyse fondamentale pourrait être établie d'abord indépendamment de toute considération physiologique, et confronter ensuite avec la division physiologique; mais dans aucun cas celle-ci ne peut lui servir de preuve ou d'explication.

En effet, supposons qu'elle soit vérifiée par l'observation physiologique ; dans ce cas, celle-ci n'ajouterait rien à la première. Si la classification psychologique était arbitraire, elle pourrait être rectifiée par l'analyse physiologique, mais à la condition que celle ci fût indépendante de toute classification du premier genre ; or cela est manifestement impossible. Pour déterminer le siège des opérations intellectuelles, il faut connaître leur existence, et cela n'est possible que par l'emploi de l'observation intérieure. Toute division physiologique des instruments de la pensée part d'une division ps^'chologique de ses opérations. Si la division psychologique est arbitraire, la division physiologique le sera aussi.

Si le docteur Gall avait adopté d'avance le système delvant, il eiit admis autant d'organes cérébraux qu'il y a de formes de la sensibilité ou de catégories de l'entendement.

Comment admettre que la nature ait proportionné la diversité des organes cérébraux à la multiplicité et à la variété des distinctions artificielles du philosophe. Est-ce qu'il y a un organe cérébral de la coquetterie? Et celui-ci est-il distinct de celui de la ruse? Est-ce que la nature a varié les formes des

INTRODUCTION DE L'EDITEUR XSXV

crânes et les protubérances du cerveau selon les mœurs et usages des différents peuples, et les termes par lesquels ils les désignent? Le problème des localisations cérébrales suppose une étude préalable, toute réflexive, de la nature et des opérations de la pensée. Non seulement la psychologie n'est subordonnée à aucune autre science, mais elle en est le principe, elle forme à elle seule la théorie de toutes les théories. Les éléments de la pensée que nous subissons, tels que les affections, les images, les mouvements instinctifs et habituels ne sont que la face interne des fonctions physiologiques ; mais les opérations de la volonté et de l'entendement, supposent une force hyperorganique, qui n'est par conséquent localisée nulle part. Tout ce que l'on peut dire,, c'est que cette force, ne prenant conscience d'elle-même que dans l'effort musculaire, prend son point d'appui, dans cette région du cerveau qui correspond à ce que l'on nomme aujourd'hui les centres moteurs ; mais on ne saurait en aucune manière soutenir quelle est leur propriété ou leur fonction. Ce qui le prouve c'est que les mouvements spontanés, produits par la détente automatique de ce ressort central, manquent du caractère essentiel des mouvements volontaires, c'est-à-dire delà conscience. C'est donc à la psychologie seule qu'il appartient de nous apprendre, en quel sens et dans quelle mesure on peut localiser la pensée.

C'est à son ignorance profonde de la psychologie qu'il faut attribuer une autre erreur de Gall, que Maine de Biran examine dans la 2^ partie de son mémoire, à savoir de rapporter au cerveau les fonctions affectives comme les fonctions intellectuelles. Si l'on s'accorde à considérer le cerveau comme l'organe de l'intelligence, la plupart des philosophes, depuis l'antiquité, ont pensé que le siège des facultés affectives était dans les organes précordiaux. Or Gall veut que par l'inspection ou l'attouchement des bosses du crâne, on juge des passions d'un homme comme de la qualité de son intelligence. C'est ici, dit Maine de Biran, le coté le plus faible du système craniologique.

. IL Maine de Biran nous dit lui-même qu'il connaissait très

bien la nouvelle théorie anatomique et physiologique du docteur (îall sur les fonctions des nerfs et du cerveau par l'exposé que Cuvier en avait fait ; mais ce savant s'adressant à la classe de l'Institut qui s'occupe exclusivement des sciences exactes et des faits positifs a laissé à l'écart tout ce qui est relatif à l'hypothèse craniologique. Cette hypothèse, il la connaissait par des extraits, publiés par les journaux de Paris, du cours public que le docteur Gall avait fait dans cette ville, mais tout ce qui pouvait se rapporter à l'anatomie et à la physiologie est absolument laissé de côté, de telle sorte que Maine de Biran déclare manquer d'un exposé d'ensemble de la doctrine et ne pas apercevoir le lien qui en unit les deux parties: bien plus, il lui semble qu'il existe entre elles une opposition remarquable.

Jusqu'à Bichat, les physiologistes s'accordaient à faire sortir les nerfs du cerveau par deux voies différentes. Tandis que les nerfs nommés cérébraux en sortaient directement, les nerfs spinaux qui commandent aux fonctions de la vie végétative, n'en sortaient que d'une manière médiate, et par l'intermédiaire de la moelle épinière. Bichat distingua entre le système nerveux de la vie animale qu'il rapporte au cerveau et le système nerveux de la vie organique, qui prend son origine dans les ganglions, les facultés perceptives ou intellectuelles dépendant du premier, les facultés affectives ou passives du second.

Selon Gall les nerfs dits cérébraux ne viennent pas plus du cerveau que les nerfs vulgairement appelés spinaux ; ils y aboutissent mais partent en réalité de la moelle allongée. C'est à celte moelle allongée qui n'est que le prolongement de la moelle épinière, et qui forme avec elle le grand cordon médullaire, que se rattachent toutes les parties du réseau nerveux. Le cerveau et le cervelet ne sont autre chose que deux renflements de ce cordon médullaire, plus gros que ceux qui s'en détachent tout le long de son parcours. D'où il suit que le cerveau, dans le système de Gall, ne joue guère que le rôle d'un ganglion nerveux dans le système de Bichat, avec cette

INTRODUCTION DE L EDITEUR XXXVIl

différence, que suivant celui-ci, les ganglions servent d'origine aux nerfs de la vie sensitive, comme le cerveau donne naissance aux nerfs de la vie animale, tandis que suivant le second, les nerfs des deux vies tirent également leur origine de la moelle épinière. La division de Bichat n'aurait donc plus de fondement. S'il en est ainsi, on voit bien comment s'explique, dans le système de Gall, le double jeu des sensations et des sentiments dans les èlres acéphales ; mais pourquoi concentre-t-il ensuite, dans le cerveau de l'homme, le siège des fonctions des deux vies, et en particulier de la vie sensitive? Cette contradiction est manifeste.

« Docteur inconcevable, s'écrie Maine de Biran, mettez-vous donc d'accord une fois-avec vous-même, et avec vos propres observations. Vous avez voulu d'abord, ce semble, ravir au cerveau l'empire que tout le monde lui accordait sur les fonctions de la vie animale, pourquoi voulez-vous lui attribuer maintenant une influence générale et exclusive qu'aucun observateur n'avait admise avant vous? Vous poussez un peu loin l'esprit de contradiction? Quand nous disons que tout ce qui tient à rintelligence et à la vie de relation se rapporte dans le cerveau à un centre unique, vous prétendez nous montrer qu'il y a autant de centres ou de sièges physiquement séparés, que de facultés ou de manières d'être et d'agir du môme sujet, psychologiquement distinctes. Quand nous disons au contraire que la vie intérieure et toutes les affections ou passions qui y prennent leur source ou y portent leur influence, ont divers centres ou sièges séparés, et comme indépendants dans l'organisation, vous nous assurez qu'elles sont concentrées dans le même organe cérébral. Ainsi ce que le sens intime et l'expérience réunissent, vous le divisez ; ce qu'ils divisent, vous le réunissez ; et cela sans autre preuve que certaines observations empiriques particulières, sur lesquelles il faut s'en rapporter à vous, et dont, sans blesser la politesse due à un étranger, nous pourrions bien au moins vous contester la généralité. Mais dites-nous, grave docteur, qui placez l'organe d'une passion telle que l'amour physique, dans la

nuque, en allant ainsi directement contre les droits bien légitimes du sixième sens, vous qui expliquez si bien les fonctions vitales et sensitives des êtres qui n'ont point de cerveau, apprenez-nous quel sera le siège de cette affection dans des acéphales qui n'ont pas été tellement maltraités par la nature qu'ils jouissent pourtant à leur manière des douceurs de Tamour ? » (1).

Cette contradiction dans le principe même de la doctrine une fois signalée, Maine de Biran continue le parallèle de ce système avec celui de Bichat sur les passions.

Pour Bichat, toute espèce de sensations a son centre dans le cerveau, car là où l'action de cet organe est suspendue, toute sensation cesse. Au contraire le cerveau n'est jamais affecté dans la passion ; les organes de la vie interne en sont le siège unique. Une multitude de faits prouvent que les passions ont pour effet de provoquer des troubles dans les fonctions de la vie organique, circulation, respiration, etc. Maine de Biran remarque que cette conception reçoit la double justification (le la réflexion intérieure et de l'observation externe. Les passions sont des états que nous subissons. Que pouvons-nous subir en dehors des modifications de ces parties du corps qui échappent à l'action de la volonté ?

Qu'oppose Gall à ces faits? « Rien qu'un système d'observations empiriques étrangères, contraires même au sens intime, comme à ses propres divisions d'anatomie ou de ph}'siologie. Comment concevoir, dit-il, que le cœur qui n'est qu'un muscle pourrait engendrer des actes moraux ? Comme si, répond Maine de Biran, on pouvait confondre le phénomène physiologique avec le retentissement qu'il a dans notre sentiment de la vie. Voit-on mieux comment les actes moraux sortent de la pulpe cérébrale ? » (2).

11 convient de localiser les différents états que nous subissons là où nous les sentons. Ce n'est pas parce que ces senti-

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XXXIX

ments ne sont perçus par le moi qu'à la condition que l'impression qui les provoque soit transmise au cerveau, qu'il convient de les localiser en cet endroit ; car l'affection n'est pas l'idée de l'affection. Toutes les impressions immédiates passives, comme la faim, la soif, une douleur d'estomac, ont bien leur siège là. où on les localise naturellement. Quant aux autres, comme le sentiment agréable ou pénible de l'existence, elles sont sans doute causées par telle lésion ou telle altération de certaines fonctions essentielles, mais l'individu ne les perçoit pas plus dans tels organes qu'il n'en perçoit les mouvements constitutifs : elles sont dès lors localisées dans l'organisme tout entier, et non dans le cerveau, car il n'y a aucune communication directe entre le centre cérébral et les organes dont elles dépendent. La volonté ne peut rien pour elles ou contre elles. Et s'il y avait un siège cérébral pour chaque passion, comment expliquerait-on les variations continuelles qu'elles subissent ? Il est certain au contraire que l'état des viscères, leurs lésions, les variations dans leurs formes concourent d'une manière marquée à leur production.

Si l'on envisageait maintenant les passions dans le développement de la vie morale, c'est-à dire en tant qu'elles sont accompagnées de jugements, il conviendrait de distinguer la cause des phénomènes intellectuels et celle des phénomènes affectifs. Notons, à propos de ce que dit Maine de Biran sur l'amour, qu'il rattache à cette époque le sentiment de l'amour divin à l'amour physique, et qu'ils lui paraissent fondés sur la même disparition sensitive. Dans les dernières années de sa vie, il admettra entre eux une différence de nature.

Les dernières lignes du Mémoire rappellent la lin du Mémoire sur les Perceptions obscures. Il insiste sur l'opposition qui existe en nous entre les passions et les opérations volontaires, inséparables des opérations intellectuelles. Il y voit la marque de natures opposées : w Homo, simplex in vitalitate, duplex in humanitate ». Ces deux modes d3 pensée sont liés à deux systèmes différents de fonctions physiologiques. Mais si les états subis, tels que les impressions affectives et

les passions, sont sous la dépendance immédiate du système nerveux de la vie organique, comme l'a montré Bicliat, les opérations intellectuelles supposent ce que notre grand physiologiste nomme le système nerveux de la vie animale, et plus exactement, une action nerveuse émanée du cerveau, mais celte action elle-même est l'elTet d'une cause qui n'est localisée nulle part, puisqu'elle est spirituelle.

Ainsi Tarrière-pensée de Maine de Biran, c'est que, s'il est vrai en général, et dans les questions d'application, comme il le déclarait dans son Discours (Touverlnre, que la psychologie reçoit plus de la physiologie qu'elle ne lui donne, en revanche dans les questions fondamentales, comme celle des Rapports du physique et du moral, la physiologie ne peut être que la servante de la psychologie, qu'une science auxiliaire.

Quelle était au juste l'opinion de Maine de Biran sur les rapports du physique et du moral et sur la question précise, qui fait l'objet de ce Discours, c'est-à-dire sur la localisation de la pensée, il ne le dit pas expressément ; mais on peut l'induire des critiques qu'il adresse à la théorie de Gall et de l'idée qu'il se fait de la pensée.

L'étude delà vie inconsciente est du domaine de la physiologie. La vie organique a deux aspects. Elle se manifeste d'une part par le fonctionnement ou le jeu des organes, c'està-dire par des mouvements, que l'on peut constater dans certains cas, par les sens, et toujours du moins, se représenter par l'imagination, d'autre part par des phénomènes psychologiques inconscients qui se divisent en sensations et images, affections et tendances. Il est clair que ces divers phénomènes dont nous avons le sentiment, et non la conscience, ont un siège déterminé dans le corps, les sensations et les images dans le cerveau, les affections et les tendances dans les viscères; et il existe des relations étroites entre ces deux ordres de faits, par suite de la solidarité qui unit dans tout être vivant les viscères au système nerveux, et en particulier au centre cérébral.

Si l'on considère maintenant non plus les états que nous

IXTRODUCTION DE L'ÉDITEUR SLI

subissons, mais la pensée proprement dite, c'est à-dire les opérations intellectuelles et volontaires, en quel sens et dans quelle mesure dépendent-elles du cerveau ? Nous savons qu'elles ont pour caractère conimin^ la conscience, ou l'attribution au moi. Or le moi ne se saisit que dans l'effort musculaire, et la résistance opposée par les muscles à son action. II ne peut donc y avoir de pensée sans exécution de mouvement ; il ne s'agit plus dans ce cas de mouvement de réaction à une action irradiée de la périphérie au centre, mais d'un mouvement initial, libre par conséquent, émanant d'une force hyperorganique. On pourrait donc, ce semble, conjecturer que les mouvements volontaires commencent dans une région déterminée du cerveau., sous l'action d'une force invisible et qu'il est impossible de se figurer par l'imagination. Nos jugemenls et nos raisonnements sont donc liés à des mouvements cérébraux. Et en ce sens des représentations anatomo-physiologiquesdeces mouvements sont possibles, pour Maine de Biran. comme pour Gall. Mais il serait, malgré cela, tout à fait impropre de dire que la pensée a un siège déterminé dans le cerveau. Toutes les opérations de la pensée se réduisent, pour Maine de Biran à l'aperception immédiate. La mémoire n'est que la conscience continuée ; quant au raisonnement, il se réduit à la mémoire, la déduction n'est qu'une intuition prolongée. L'acte de lespril, d'où procèdent toutes ses opérations est simple, indivisible, identique à lui-même. Ce qui fait la diversité des opérations intellectuelles et des connaissances qui en sont le résultat, c'est la tension plus ou moins grande de la volonté et la résistance inégale de la matière à laquelle elle s'applique. Par conséquent l'acte de l'esprit ne peut être décomposé, ni par suite localisé ; et on ne peut le connaître du dehors, mais seulement du dedans ; et la représentation des mouvements cérébraux qu'il détermine ne peut nous éclairer en rien sur sa nature La psychologie en ce sens est bien indépendante de la physiologie ; c'est une science autonome, nous parlons de la psychologie entendue comme science du moi et de ses opérations. Si on englobe

dans la psychologie, l'étude de la vie inconsciente, alors il est juste de reconnaître qu'elle est tributaire de la physiologie. Et comme tout fait de conscience a une matière et une forme, comme notre pensée n'est pas une pure activité, mais un effort toujours renaissant pour vaincre et s'assimiler des représentations et des affections qui lui résistent, le rôle du cerveau et de l'organisme tout entier est plus important qu'on ne le suppose, dans les opérations les plus intellectuelles, comme la méditation philosophique, par exemple.

Page 1