‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 33 sur 51 · ET LE SOMNAMBULISME · texte numérisé non relu

ET LE SOMNAMBULISME

3Iaine deBiran fait une troisième application des principes établis dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée. au sommeil et aux songes. Ce discours comme les discours précédents n'apporte aucune idée nouvelle, il constitue plutôt une application et une vérification de ses idées qu'il ne marque un véritable progrès. Maine de Biran ne renouvelle pas sa doctrine, pendant son séjour à Bergerac, il n'ajoute pas à sa construction de nouveaux étages, mais il achève ceux qu'il a déjà construits et vérifle la solidité des fondations sur lesquelles il repose.

Sur la question du sommeil et des songes, comme sur celle des perceptions obscures et des localisations cérébrales, Maine de Biran trouve chez les physiologistes de son temps, chez les trois notamment qu'il connaît le mieux, et dont il s'inspire le plus souvent, Barthez, Bichat et Cabanis, des explications intéressantes, dont il retiendra certaines remarques et certains faits, mais auxquelles il reproche un défaut de coordination et de généralité, qui prouve nettement à ses yeux leur ignorance de la véritable cause.

Bichat distinguait deux sortes de sommeil, un sommeil

général qu'il eût mieux fait d'appeler complet, et un sommeil particulier ou plus exactement partiel des organes, de telle sorte qu'il existe des sommeils diiïérents, et non pas, comme on le croit d'ordinaire, un seul sommeil. Tantôt toute la vie externe est suspendue ; tantôt il n'y a qu'un organe isolé qui sommeille. Dans le sommeil agité par les rêves, l'imagination, la mémoire, le jugement, la locomotion restent en exercice.

Barthez et Cabanis, le premier dans les Eléments de la science de l'homme, le second dans son livre immortel sur le phtisique et le tnoral des hommes (Article du Sommeil et du Délire) ont indiqué avec plus d'exactitude les causes physiologiques du sommeil, mais il leur manque aussi d'avoir aperçu l'unité de principe à laquelle on doit rapporter l'ensemble des phénomènes qui se produisent dans cet état.

D'après Barthez le sommeil est caractérisé par la concentration du principe vital dans un organe particuher, qui a pour eiïet de suspendre la sympathie existant, à l'état de veille, entre cet organe et tous les autres De là un ralentissement de la vie organique. L'augmentation de la force radicale dans l'organe où la concentration est déterminée peut avoir pour eiïet d'accroître l'intensité de sa fonction, par exemple, de la digestion, de la conception ; mais la diminution générale des forces sensitives et motrices amène le sommeil. Cabanis soutient des idées analogues. Aucun d'eux n'a mis en lumière les causes directes du sommeil, que Maine de Biran réduit à quatre.

1° Le sommeil consiste dans la suspension de l'efTort, c'està-dire de l'action de la volonté sur les membres.

2° Les causes secondes embrasseront tout ce qui empêche ou suspend l'action do la volonté, en agissant soit sur l'instrument immédiat par lequel la volonté s'exerce, soit sur les parties subordonnées à son action.

3'' Toutes les circonstances accessoires du sommeil dépendent de là.

40 Les causes du sommeil ne sauraient donc partir immé-

IXTRODUCTIOX DK L EDITEUR XLV

(jialement de la vie organique, ni exercer leur influence sur les organes de celte vie.

Développant ces idées, Maine de Biran divise les causes du sommeil en causes passives et causes actives.

Les premières sont la lassitude, l'ivresse, certaines maladies qui affectent le système nerveux. L'action de ces différents agents consiste à aflaiblir peu à peu les communications sympathiques qui lient le cerveau aux muscles. On senties progrès de cette sorte d'oblitération de la volonté dans les périodes successives de l'ivresse (exaltation du cerveau, puis chancellement des jambes, hésitation de la voix, enfin sommeil, c'està-dire suspension de toute espèce de mouvements, disparition du moi). 11 en est de mêjne dans tous les cas. Le sommeil est lié à l'interruption du lien qui unit le centre moteur au système musculaire.

Ouant aux causes actives, elles consistent dans l'exercice même de la volonté, qui lorsqu'il est prolongé, amène par une sorte de loi rythmique, la détente de tout Tètre et l'inconscience.

Quoique le principe de la volonté soit hyperorganique, il n'en est pas moins enchaîné à certaines dispositions des muscles sur lesquels il agit. Pour agir, il faut que l'on sente réalisées les conditions de l'action, c'est-à-dire d'une part la communication directe du centre et des parties mobiles, d'autre part qu'on pressente, c'est-à-dire qu'on sente à l'avance et comme ébauchée la réaction de la partie mobile ; en l'absence de cette réaction qui manifeste l'existence même des muscles, on ne penserait pas à agir. Cette vue théorique est vérifiée par l'exemple de l'hémiplégique de Régis. La suspension de la communication sympathique entre le cerveau 2t les muscles peut se produire de plusieurs manières. A la suite des fatigues d'une veille prolongée, si les organes des sens ou de l'imagination passive ont été seuls en exercice, il peut en résulter une agitation des sens et de l'imagination qui empêche le sommeil. Alors la volonté fermera les sens, placera le corps dans une attitude de repos oii les muscles

XLVI lEUVRES Dli; MAINE DE BIRAX

n'aient aucun effort à faire; la volonté cherchera à s'annuler, pour ainsi dire. Quand la veille a été remplie par une forte contention de la pensée, il se produit une lassitude réelle de la tète et une sorte d'affaiblissement dans les organes du mouvement privés du principe actif de leurs contractions. Enfin l'exercice prolongé des organes du mouvement volontaire met ces parties dans un état à peu près semblable à celui où se trouvent les muscles de la vie animale, c'est-à-dire augmente leur irritabilité ou leur contractilité propre, de telle sorte qu'ils se passent du concours de la volonté, et sont pour ainsi dire séparés d'elle. Leurs forces s'épuisant peu à peu par l'exercice, et n'étant pas renouvelées ou réparées par l'action du centre moteur, la lassitude se produit, qui amène à son tour le sommeil. Certains mouvements involontaires peuvent être accomplis pendant cet état, quand ils sont associés à des images passives, comme cela arrive dans le somnambulisme.

Maine de Biran remarque enfin que la persistance d'une même impression sensible produit !e relâchement des facultés actives, et a les mêmes effets que les causes précédentes.

Tous les faits concordent donc bien à prouvei' que le sommeil est dii à la suspension de l'action volontaire.

Dans la seconde partie de son discours, Maine de Biran étudie les facultés qui subsistent dans le sommeil. Il commence par résumer en quelques pages précises les conclusions de son Mémoire sur la décomposition de la faciillé de penser. Il est bien vrai, dit-il, que tout ce qui est dans l'entendement a été dans les sens, à la condition qu'on y comprenne les sens activés par le vouloir, c'est-à-dire le sens musculaire. De l'exercice volontaire de ce sens dépend la conscience, puis l'attention, le jugement, la mémoire, la comparaison, le raisonnement, la réflexion, c'est-à-dire toutes les opérations intellectuelles. Si l'on fait abstraction delà volonté, que restet-il? une vie toute passive, qui consiste dans un ensemble de penchants, d'affections, d'intuitions et d'images. Il y a là une vie complète, nettement opposée à la vie consciente ou active,

INTRODUCTION' DE L'ÉDITF.UR XLVII

comme le montrent les luttes qui se produisent entre elles. Dans l'état de veille, il arrive que le moi retombe sous l'empire de ces images et de ces affections et vive d'une vie analogue à celle qui se manifeste dans les songes, (juoique la rêverie diffère du rêve, en ce qu'elle se déroule aux yeux d'un témoin, l'esprit est entraîné hors de lui par tout l'ascendant qu'exercent les affections sur les images et les idées. L'esprit les subit, et est incapable de les retrouver ensuite par le souvenir, n'ayant pas contribué à les former. On ne se souvient que de soi-même, c'est-à-dire de la part que l'on a prise à ses connaissances et ses actes. Certaines de ces images revenant ensuite à notre esprit ont un air de familiarité qui nous laisse pressentir mais non reconnaître leur ancienneté.

Les songes ressemblent à ces rêveries de la veille, avec un caractère plus marqué de passivité.

D'abord ils excluent tout exercice de la faculté d'attention, comme le montre leur extravagance. Les intuitions vives qui remplissent alors l'imagination naissent spontanément et se succèdent suivant les dispositions organiques et l'association passive des idées. Cela est vrai même dans les cas où nous rêvons de choses sublimes. « C'est dans ces inspirations spontanées et subites, dans cet heureux instinct d'une tête bien faite ou bien disposée que Socrate croyait entendre la voix de son démon familier. C'est là aussi ce qui souvent fait attribuer les songes à l'influence immédiate de certains esprits sur notre âme )> (t).

Si l'on élimine toute action de la volonté et par suite de l'entendement dans les songes, il reste que la grande loi qui préside à la construction du rêve, est la loi de l'association des idées. 11 en résulte la nullité du souvenir ou l'impossibilité du rappel, comme on le constate chez le somnambule, et par le petit nombre des rêves dont on en conserve quelque souvenir confus ; et pourtant il est probable qu'il n'y a pas de sommeil sans songe, que l'âme pense toujours, si l'on identifie

(Dp. 156.

XLVItI ŒUVRES dp: MAINE DE BIRAN

pensée et imagination passives; les sensations organiques, subsistant toujours à quelque degré, doivent susciter des images proportionnées à leur nature et à leur vivacité ; mais ces images sont perdues pour le souvenir comme pour la conscience. Le souvenir d'un rêve n'a jamais lieu directement; il est fondé sur quelques circonstances étrangères au sommeil, sur l'association d'une des images qui le composent avec une perception actuelle ; celte image évoque à son tour celles qui lui étaient associées et ainsi toute une scène arrive à se dérouler devant notre esprit, qui, ne la reconnaissant pas, l'attribue au rêve. Les rêves, dont on se souvient, ont lieu quand on est à demi éveillé.

Après avoir ainsi éliminé les facultés qui ne se manifestent que dans l'état de veille et avoir sur ce point corrigé la théorie de Bichat, Maine de Biran analyse directement les caractères positifs des songes.

Un de leurs caractères distinctifs c'est qu'ils sont toujours liés à une affection particulière de la sensibilité; de là résulte l'impossibilité oîi nous sommes de les rappeler; car il ne dépend pas de la volonté de renouveler les modifications du plaisir et de la douleur, et des causes qui les ont fait naître. De ce caractère résultent : 1° la mobilité et l'inconstance des songes ; 2° le retour des images liées à des affections primitives et qui ont jeté des racines profondes dans la vie sensitive. Ainsi s'explique la reproduction des souvenirs ou des tableaux de la première jeunesse avec toute la vivacité du sentiment qui les accompagne ; 3« l'empire irrésistible et sans contrepoids que les afl'eclions dominantes pendant le sommeil exercent sur la réalisation des images qui leur sont liées et la croyance ferme qui les accompagne. Du moment que nous^ n'avons pas conscience de produire ces images, naturellement nous les objectivons, ou les prenons pour des objets. C'est ce qui se produit également dans la folie. Dans l'état ordinaire, ces fantômes de l'imagination sont éclipsés par la vivacité des perceptions; nous sentons surtout qu'il dépend de nous de les faire disparaître, tandis que l'objet de nos perceptions s'im-

INTR0DUCT10>r DK L KDITEUR XLIX

pose à nous, résiste h l'effort que nous ferions pour l'écarler. Dans le sommeil, il n'y a pas de comparaison possible ; d'ailleurs les images sont naturellement vives, et la concentration des forces sensitives dans l'imagination augmente encore leur vivacité.

Il ne faudrait pas confondre pourtant ces trois sortes de faits qui composent nos songes, impressions affectives, images et croyance à la réalité objective de celles-ci ; ce sont trois faits de nature différente que Maine de Biran s'est appli(iué à distinguer dans le Mémoire de Berlin. La croyance en la réalité des images est un jugement spontané et en quelque sorte mécanique, qu'il faut bien se garder de confondre avec les jugements de la veille.

Les dispositions affectives qui déterminent la construction du songe sont parfois si vives qu'elles produisent le réveil brusque ; il peut arriver dans ce cas que nous ne puissions plus nous souvenir de l'objet imaginaire auquel elles se rapportaient. Elles peuvent alors susciter d'autres images. L'influence de ces affections peut se faire sentir jusque dans la veille. « Le jeune homme ne se sent il pas plus heureux pour l'objet qui le captive, après l'avoir vu en songe comme il voudrait toujours le voir, quoiqu'il ne garde peut-être aucun souvenir de son rêve amoureux '? » (i) D'autres fois, les images durent après le réveil et avec elles persiste la croyance à leur réalité.

Ainsi « il n'y a rien de plus instructif pour l'homme éveillé que l'histoire des songes, comme rien de plus utile pour l'homme raisonnable que l'histoire de la folie » (2). Ils nous montrent l'influence profonde du cœur sur l'esprit, et la correspondante immédiate de nos affections fondamentales avec les dispositions de nos organes internes; ces sentiments mettent enjeu l'imagination qui réagit à son tour sur eux; et c'est ainsi qu'ils acquièrent ce degré de force et de persistance qui les transforme en passions. Dans la veille, l'intervention de

(2) Ibidem.

M. DE B. V. — d

la volonté peuttroubler cet ordre naturel, mais souvent aussi, la nature est la plus forte, et le moi assiste en simi)le témoin à ce déterminisme qu'il déplore en le subissant. Maine de Biran eut souvent l'occasion d'en faire sur lui-même l'expérience.

Dans la troisième et dernière partie de son Discours, Maine de Biran traite des différentes espèces de songe et du somnambulisme en particulier. Le sommeil dérive toujours d'une suspension de la volonté. D'une part la communication entre le centre moteur et les organes, qui dans l'état de veille sont sous sa dépendance, est interrompue ; d'autre part, ces organes se trouvent livrés au principe de leur vie, de leur sensibilité ou de leur irritabilité propre. De là résultent outre les caractères généraux des songes, indiqués précédemment, certains caractères spécifiques, qui permettent de les rapporter à des classes séparées. Une telle classification pourrait permettre au médecin le diagnostic de certaines maladies, puisque les songes sont étroitement liés à l'altération ou l'excitation de certains organes. La valeur instructive des songes serait analogue à celle des dilférentes sortes de délire et tiendrait à des causes semblables. Les médecins aliénistes Pinel et Prost sont partis de cette idée, mais ils en ont fait une application incomplète et vicieuse (comme Maine de Biran l'a montré dans son Discours sur le système de Gall).

Maine de Biran distingue quatre espèces de songes. 1° Les songes organiques ou affectifs. Par suite de la concentration des forces sensitives dans un organe intérieur tel que l'estomac, le cœur, le foie, et de la sympathie de cet organe avec tel centre nerveux, l'imagination crée des fantômes effrayants ou agréables, selon que les organes d'où part l'excitation sont bien ou mal disposés Le cauchemar est caractéristique de cette sorte d'influence. 2" Les songes inlnilifs ou visions naissent de la concentration des forces sensitives dans les extrémités nerveuses de quelque sens externe particulier et par suite dans la division cérébrale à laquelle elles correspondent. Dans cette classe de songes, les songes visuels sont les plus

INTRODUCTION DK L'ÉDITEGh LI

fréquents. La raison en est que l'œil est le plus près du centre de l'imagination. Il n'en est pas de même des autres sens comme l'ouïe et le toucher qui peuvent être affectés sans susciter des images. Quant à l'odorat et au goût, ils contribuent aux rêves organiques sans entrer presque jamais dans la classe des songes intuitifs. L'exercice séparé de chaque sens a pour effet de donner plus de vivacité à ses impressions et plus d'indépendance à l'égard des habitudes qui ont associé entre elles les différentes sensations dans l'état de veille. Les rêves intuitifs ont surtout lieu le matin, alors que les sens commencent à s'éveiller, et les songes organiques dans le commencement ou le milieu du sommeil.

30 Quand la concentration des forces sensitives se produit dans les profondeurs du cerveau, les songes ont un caractère plus intellectuel, et il s'y produit parfois des inventions extraordinaireSj des pensées sublimes. Ces songes sont très rares. Cabanis en a cité quelques-uns qui lui furent rapportés par Franklin et Gondillac. Il y a des espèces de délire ou de manie sublimes, par exemple, le cas du perruquier de Diderot qui, dans un accès, créait et débitait des tirades de beaux vers. On constate aussi quelquefois le développement de facultés extraordinaires chez les mourants.

Enfin 4" si la concentration des forces sensitives a lieu dans quelqu'une des divisions cérébrales correspondantes et contiguës à certains sens internes particuliers et que la communication sympathique du cerveau avec les organes de la locomotion et de la voix soit entière comme dans la veille, la volonté étant toujours complètement suspendue, on voit naître les phénomènes surprenants du somnambulisme.

En abordant ce sujet, Maine de Biran a soin de mettre en garde ses auditeurs contre l'instinct de crédulité, si commun, qui porte les hommes à croire aux miracles ; le somnambulisme est un fait naturel qui doit se rapporter à des faits communs. Il se distingue des autres sommeils par deux caractères : Le premier est que le somnambule paraît avoir l'intuition des objets actuellement présents aux sens externes, quoique ceux-ci

semblent fermés ; le second, c'est qu'il exécute toute la suite (les mouvements inaperçus pour aller vers ces objets, les écarter, les saisir, etc. Il semble donc que la pensée fonctionne ici de la mthne manière que pendant la veille, puisqu'elle se manifeste par des séries régulières de mouvements, ordonnés entre eux et appropriés à un but. Si elle différait dans les deux cas, comment arriverait on à découvrir les caractères qui les distinguent, et (jui en font la manifestation de deux personnes distinctes et étrangères l'une à l'autre. D'autre part si c'était la volonté qui dirige les actes du somnambule, toute la thèse de Maine de Biran sur le sommeil et les songes serait ébranlée.

D'abord, quant à la perception des objets présents, elle est illusoire ; c'est l'imagination qui préside à tout, qui voit tout, ou qui ne voit au dehors que les objets analogues aux fantomes qu'elle crée. Au lieu que l'image soit comme dans l'état de veille, subordonnée à la sensation, ce sont les sensations externes qui se règlent sur les images. Cette antériorité des images sur la sensation n'est pas d'ailleurs un fait aussi exceptionnel qu'on le croit communément. Il faut bien l'admettre dans les phénomènes de l'instinct, tel que u celui des oiseaux domestiques qui bâtissent leur nid sur le plan uniforme donné à l'espèce, sans avoir pu à ce sujet recevoir aucune leçon de l'expérience », et Maine de Biran a montré dans le Mémoire sur l'habitude que nous percevions dans un grand nombre de cas, non ce que nos sens nous donnent, mais ce que nous imaginons à l'occasion des sensations produites par les objets extérieurs.

Mais ce qui semble vraiment merveilleux, c'est que le somnambule se conduise avec cette suite et celte sûreté à l'égard des choses présentes. Il faut observer cependant que le somnambule n'agit jamais <jue sur des objets familiers, et que si l'on change la place des objets, il tombe dans tous les pièges (ju'on lui tend. A l'appui de cette explication, Maine de Biran cite deux observations empruntées l'une à VEnajclopédie ancienne, à l'article Somnanibidisme, l'autre au dictionnaire des Merveilles de la nature, ('es exemples montrent que les

INTUODUCTION DE L KDITEUH LUI

sens ont une part contributive, dans ces songes en action, mais toujours subordonnée à l'imagination. Maine de Biran tend à croire que tous les sens représentatifs, toucher, ouïe et vue, interviennent, mais seulement pour les impressions qui répondent aux mouvements de l'imagination. En revanche, il semble que le gotU et l'odorat n'y interviennent pas, ce qui n'est pas surprenant si Ton songe que ces sens sont aiïectifs et non représentatifs.

(Juant aux actes de locomotion qu'accomplit le somnambule, pendant le sommeil, ils paraissent exactement semblables à ceux qu'il accomplit pendant la veille; ils sont même plus assurés, mais ce fait même prouve qu'au lieu d'être volontaires, ils sont mécaniques. Le somnambule agit comme les animaux sous l'impulsion de l'instinct. Les tableaux de l'imagination qui le guident sont d'autant plus nets et plus vifs qu'ils ne sont pas contredits par les impressions des sens externes. Le mouvement s'explique dans ce cas, non par la volonté, mais par l'habitude. 11 suffit que la communication persiste entre le centre sensible et les organes locomoteurs pour que l'image d'un acte produise immédiatement lacté. C'est dans ce cas, qu'on pourrait appliquer l'hypothèse de l'Harmonie préétablie de Leibnitz, car Maine de Biran se refuse énergiquement à l'appliquer au cas du mouvement volontaire c'est là un des points essentiels de sa doctrine. Les actes exécutés par le somnambule rentrent dans le domaine de nos habitudes journalières : ils sont d'autant plus faciles et plus réguliers qu'ils ont été plus souvent répétés, et bien loin d'activer le mécanisme qui les produit, l'intervention brusque de la volonté le trouble, qu'il s'agisse des articulations de la voix ou du mouvement des membres. Aussi le mo^^n le plus sur d'éveiller un somnambule, est-il d'arrêter brusquement la série des mouvemenis liés au songe et qui s'exécutent machinalement, car l'effort qu'il fera pour vaincre la résistance qu'on lui oppose, réveillera la volonté qui va reprendre son empire, et le sommeil cesse. C'est d'ailleurs ainsi que le dormeur se réveille, dans un grand nombre de cas. La nécessité

de faire un effort pour produire un mouvement ou un cri qui ne s'accomplit pas spontanément à cause de l'interruption qui existe entre le centre moteur et. les organes du mouvement amène le réveil complet. Mais cette communication existant dans le somnambulisme, l'exécution de mouvements automatiques coïncide au contraire avec le sommeil.

Ainsi l'examen du sommeil, des songes et du somnambulisme prouve bien ces deux points de doctrine que Maine de Biran s'est efforcé d'établir dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, à savoir la dualité de la nature humaine, ou l'existence en nous de deux principes, l'un subordonné à la vie organique, l'autre à l'action d'une force hyperorganique, le moi. Le sommeil, et les songes naissent de la suspension de ce dernier principe.

Ce discours comme les deux précédents est tout à la fois l'illustration vive et précise et la vérification positive de sa distinction des deux vies (vie inconsciente et vie consciente) qui concourent à former la vie humaine. Cette distinction se réfère, pour Maine de Biran, à celle de deux sortes de sens, l'un passif, le sens cenesthésique, l'autre actif, le sens musculaire. Mais au lieu de les considérer avec De Tracy, comme deux manifestations opposées d'une propriété générale de l'àme, la sensibilité, il introduit en réalité, sous le nom de sens actif, l'activité de l'esprit. L'exercice de cette activité est inséparable de la motilité, mais elle ne s'y réduit pas. Si dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, il conserve encore le terme : sensualisme, pour désigner sa doctrine, il semble bien qu'en fait celle-ci le dépasse, puisque la volonté, si elle ne peut se saisir elle-même, dans sa pure spiritualité, si elle est incapable, comme telle, de se réfléchir elle-même, est réellement un principe d'action, non l'effet d'une certaine espèce de mouvements. Et pourtant, par le fait que Maine de Biran vide en quelque sorte la volonté de ses éléments rationnels, conception d'une fin et des moyens qui permettent de l'atteindre, ne la conçoit-il pas encore comme une espèce de sens, assurément distincte des sens passifs, plutôt que comme

INTRODUCTIOX DE L KDITEUR LV

une faculté ? Est-ce qu'il a pleinement mesuré toute l'importance et toute la signification de l'origine hyperorganique qu'il lui attribuait ? Et la pensée n'est-elle pas toujours, à quelque degré, un effort de systématisation et de rationalité ? Pouvait-il, comme il le fait, intégrer sa découverte de la conscience à l'ensemble du sensualisme ? N'est-ce pas une idée étrangère au système, et qui devait, s'il l'eût approfondi davantage, l'en écarter? Il lui est arrivé ce qui arrive presque toujours aux inventeurs ; la lumière de la vérité qu'ils découvrent les éblouit, et cache à leurs yeux les problèmes connexes qu'ils ne paraissent même pas soupçonner.

Le grand problème delà philosophie, pour Maine de Biran, c'est le problème de la conscience, car c'est par là que l'homme se distingue de l'animal ; Descartes et Pascal l'avaient nette ment compris, mais ils ne l'avaient pas résolu. Descartes considère la conscience comme une propriété inhérente à la substance même de la pensée ; il est ainsi amené à soutenir ce paradoxe que l'àme, pensant toujours, a toujours la conscience d'elle-même; de telle sorte que l'inconscience serait un simple oubli. Pour j\Iaine de Biran, conscience c'est volonté; vouloir c'est agir sur les centres moteurs et par leur intermédiaire, sur les nerfs moteurs et les muscles ; la conscience est inséparable de la résistance des muscles à notre action. Quand cette tension qui constitue l'état de veille, cesse, c'est le sommeil et l'inconscience. Le délire a cela de commun avec lui qu'il est lié à la rupture de toute communication entre le centre où s'exerce l'action du moi, et les organes mobiles. On pourrait donc dire en un sens que pour Maine de Biran, comme pour certains philosophes contemporains, conscience c'est puissance, mais à la condition de ne pas mesurer la puissance, au succès de l'action qu'elle engendre, l'animal qui obéit à son instinct, le somnambule qui exécute son rêve, agissent avec plus de sûreté que l'homme qui exécute une décision, l^es intuitions peuvent être vives, les affections intenses, les mouvements infaillibles, sans être pour cela conscients. La conscience pour Maine de Biran n'est pas 'Wéo.

à une action qui s'extériorise et s'absorbe dans son effet, mais qui se réfléchit à sa source. Conscience pour Maine de Biran, c'est toujours réflexion, donc connaissance de soi. La vie consciente se greffe sur la vie inconsciente, Maine de Biran a montré dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, comment se fait l'insertion ; elle n'en est pas le prolongement naturel ; il y a un saut de l'une à l'autre ; elle manifeste une force différente. C'est cette séparation qui a permis à Maine de Biran de se faire une idée très distincte de la vie inconsciente ; et peut-être même est-on en droit de dire que cette partie de sa philosophie est de toutes, la plus achevée.

Page 1