LU A LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DE BERGERAC
Messieurs,
Dans Finstitution de cette société savante la grande étude de Thomnie, considéré sous ses divers rapports, s'olfiit en première ligne comme l'objet le plus relevé, le plus digne sans doute d'occuper des hommes, celui aussi vers lequel des mcmljres, appelés à mettre en commun leurs connaissances acquises et leurs nouveaux efforts, étaient déjà accoutumés à diriger leurs méditations et toutes leurs observations pratiques.
J'eus l'honneur de le proclamer, Messieurs, dès l'ouverture de cette Société, et je me plais à le répéter encore d'après le premier de vos maîtres, la nature humaine, sous quelque face qu'on la considère, ne peut se manifester pleinement qu'à celui qui possède le système entier des connaissances physiologiques et
inôtlicales. Déjà imbu de cette vérité, dont j'ai acquis de plus en plus la conviction intime à mesure que je suis entré plus avant dans l'étude des phénomènes de Thomme intellectuel et moral, ce fut dans les ouvrages de ces maîtres, dont le génie a scruté profondément les faits cachés de l'organisation humaine et posé d'après eux les grandes lois de la vie, que je cherchais mes premières données ; et lorsque je vous apporte ici le tribut des lumières que je leur empruntais, j'oliéis à un devoir de reconnaissance comme au désir de cimenter les liens qui nous unissent.
Le sujet particulier, dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui, se trouve placé pour ainsi dire sur les confins des deux sciences qui embrassent tout l'homme ; il appartient également à la physiologie qui considère cet être mixte comme simplement vivant et sensible, et à la psychologie qui le considère de plus comme intelligent et pensant. J'ai choisi un tel sujet dans le dessein exprès de mettre en évidence les points de contact de nos idées, de nos travaux et de nos vues, autant que pour obtenir de vous, Messieurs, les données qui me manquent, m'éclairer de votre expérience et m'appuyer de votre force.
Ce mémoire roulera sur une classe entière de modifications que divers métaphysiciens ont caractérisées, d'après Leibniz, sous le titre vague de perceptions obscures, et que quelques pliysiologistes ont peut-être mieux spécifiées sous le nom propre d'impressions affectives, en les distinguant ainsi du phénomène complet de la perception proprement dite.
Avant d'entrer en matière, je ferai sur le titre même de perceptions obscures, adopté par l'école de Leibnitz,
(juelques observations qui me paraissent essentiellement fondamentales.
C'est par un abus grave et dont les suites ont été vraiment funestes aux progrès de la saine philosophie, que l'on a confondu par les propriétés, et souvent identifié parle titre, des impressions qui, étant les résultats les plus imnnkliats soit de l'action matérielle des objets extérieurs, soit des fonctions mômes de la vie organique <tu de la sensibilité intérieure, se bornent à atfecter simplement et dune manière plus ou moins vague le principe sensitif, avec cette autre classe de sensations et de perceptions complètes qui exigent même dès l'origine le concours d'une force supérieure à l'organisation, informent l'àme ou le moi des existences étrangères et de la sienne propre, et ouvrent ainsi le cercle d'une connaissance sujette à s'obscurcir, il est vrai, par dos causes diverses, mais qui peut toujours se raviver par l'exercice de la même activité qui en détermine le principe. Une fois pourtant qu'on a assimilé et réuni, sous le môme titre générique tel que sensation ou perception, ces deux ordres de phénomènes divers, on se trouve conduit à les rapporter hypothétiquement au môme principe, à la môme source ou k un jeu pareil dinstruments organiques. On explique par les mêmes lois leur formation, leur développement ou leur dégradation, et tantôt on déduit l'identité fictive de ces lois de l'unité présupposée du principe ou de la cause, tantôt on conclut, en sens inverse, de la similitude conventionnelle des effets l'identité ou l'unité do cette connaissance même.
Telle est, je crois, Messieurs, l'histoire abrégée de la naissance et du progrès de la doctrine stahlienne, qui a exercé et exerce peut-être encore une influence si
LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DK BERGERAC l'J
remarquable sur la théorie de votre art, et dont les illusions systématisées ont germé simultanément dans les têtes de nos plus profonds métapliysiciens.
Ces illusions se fondent, en effet, également sur ce qu'étant démontré par notre expérience intime, d'un côté, qu'une certaine espèce de sensations, d'idées et de mouvements s'obscurcit réellement par l'effet de l'haliitude ou de l'inattention de l'esprit au point de disparaître actuellement de la conscience ou de n'y laisser que des traces extrêmement fugaces et légères, et étant aussi démontré, d'un autre côté, que la classe des impressions intérieures, qui accompagnent diverses fonctions organiques, affectent immédiatement la sensibilité sans être perceptibles à la conscience, on suppose que cette obscuration est due également dans les deux cas à l'influence de Ihaljitude ou à la distraction de l'esprit préoccupé ou entraîné au dehors par des impressions plus vives. De là une analogie hypothétique, établie entre des effets essentiellement divers, qu'on range dans une seule et même catégorie sous le titre commun de perceptions distinguées seulement en claires et obscures, en motivant cette distinction seulement sur ce que la môme force, le même sujet un de la vie et de l'intelligence fonctionne dans les organes intérieurs pour produire diverses sécrétions, comme dans le cerveau pour produire la pensée, tantôt avec la conscience de ses opérations, comme dans les perceptions claires des sens externes, et les mouvements naturellement libres et voulus, tantôt sans conscience, comme dans les fonctions organiques, les mouvements vitaux et les affections immédiates qui en résultent.
C'est ainsi que le célèbre Stahl (1), renversant les
(1) SUali] ((ieorgesErnesl), né à Ansbachen UitiO, moi-t en 1734.
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l)arrièrcs qui séparaient encore avant lui des sciences faites pour s'entendre mais non pour se confondre, transporta pour ainsi dire la piiysiologie dans la niétapliysique. C'est de cette manière que se sont trouvés rangés dans la même classe et sous la même dénomination deux ordres de phénomènes qui, malgré tous les etforts de quelques esprits systématiques et quels que soient les titres des causes premières auxquelles on puisse les attribuer, seront toujours aussi distincts entre eux que le sont dans l'intimité même de notre être sentant et pensant les lois aveugles et fatales de l'organisme si souvent inapperçues par celui qu'elles entraînent, et les lois libres et éclairées d'une volonté <{ui aperçoit ses actes, se rend compte du but et des résultats, et n'obéit qu'à ses propres déterminations. C'est ainsi encore que, par un vice général des systèmes de métaphysique a priori^ on trouve confondus dans les ouvrages de divers métaphysiciens et moralistes les produits d'une affectibilité simple, instinctive et passive avec ceux d'une perceptibilité vraiment active et intellectuelle, les modifications obscures de la sensibilité organique avec les sentiments moraux, les appétits de l'animal avec les passions de l'être intelligent.
J'ai cherché ailleurs à prévenir les écarts qu'une telle confusion de principes et de faits a portés dans la philosophie de l'esprit humain. Je me propose aujourd'lmi dans le même objet, mais en me rapprochant davantage du point de vue physiologique, d'analyser plus complètement les caractères, les signes et les circonstances
Thcn'ia mediea vera^ Halle, 1707, t708, 1737. Vindiciœ theoriœ renr medicœ, id., 1694, Dis<juisitio de mechanhmi et orf/anismi diversitate, id., 1697. Ars sanandi, Offenbacli, 1730,
de cette espèce particulière d'impressions affectives et confuses par leur nature, et de les faire ressortir par là niônic des perceptions claires^ accidentellement obscures, qu'on aurait sans doute mieux nommées perceptions obscurcies.
Ces premières aifcctions immédiates, que leur obscurité même a toujours empêché de distinguer ou de séparer en espèces, comme on l'a fait pour les j^erceptions claires relatives à la connaissance, se trouvent ici divisées en deux classes.
La première comprendra toutes les impressions affectives accidentelles, résultats passifs de l'action immédiate des objets sur les organes extérieurs de la sensibilité. La seconde embrassera cesimpressionsintérieures cfui naissent spontanément du fond même de l'organisation vivante et résultent immédiatement du jeu delà vie ou des fonctions conspirantes de toutes les parties de la machine animée. Je considérerai d'abord séparément ces deux divisions pour les réunir ensuite et étudier les rapports cju'elles ont avec la production de certaines idées, sentiments sympathiques, inclinations ou passions de l'agent moral.
ARTICLE PREMn:R
Impressions affectives extérieures.
i^es sensations externes dont nous venons de parler, ne sont pas vraiment y/^y^/jA^s, comme Locke l'entendait, mais bien des composés de deux parties dont l'une représente sans affecter pendant que l'autre affecte sans représenter. Cette dernière partie affective est plus ou moins dominante suivant la forme du sens qui peut res-
22 <i:UVRES DE MAIXE DE BIRAN
ter passif sous l'impression d'une cause étrangère ou s'activer sous l'influence propre d'une volonté ; lorsque les deux éléments dont nous venons de signaler l'existence sont réunis et comme équilibrés dans une sensation complète, la partie purement affective du phénomène varie et disparaît bientôt devant la perceptive comme les ténèbres devant la lumière, et pendant que la perception demeure inaltérable, ou même s'éclaircit et se perfectionne par l'habitude, l'affection répétée s'obscurcit et se dégrade dans son organe, au point de devenir insensible, suivant d'ailleurs toutes les variations générales ou accidentelles qui peuvent modifier le ton sensitif et vital de chaque partie de l'organisme. De là encore la difficulté de saisir et d'exprimer nettement l'espèce d'impression dont il s'agit. Tâchons pourtant d'en signaler les caractères et les effets divers d'abord dans les fonctions de chaque sens externe en particulier.
I I. — Impressions générales affectives du tact extérieur.
Les impressions de cet ordre, qui se rapportent au tact passif extérieur, sont celles du chaud ou du froid, du sec, ou de l'humide, du poli ou du rude et de plusieurs autres qualités sensibles, non aperçues, ou non exprimées, qui tiennent au contact de corpuscules ou de fluides invisibles, qui agissent dune manière insensible sur la surface extérieure des corps vivants. En faisant abstraction de l'effort musculaire, déployé par le sens du toucher proprement dit^ dont nous parlerons plus tard et de la résistance proportionnelle des objets solides, ces impressions seraient i)ar elles-mêmes
dénuées de tout caractère de la perception, et se borneraient à affecter généralement l'organisation vivante ou le principe sensitif, sans informer le moi de l'existence d'aucune cause ou objet étranger.
En considérant cet organe général du tact extérieur, sous le rapport spécial des impressions affectives immédiates dont il est le siège, nous trouvons que les affections qui tiennent à cette source sont bien plus nomj)reuses et plus variées qu'on ne peut le penser et surtout que les ressources de nos langues, si pauvres en ce genre, ne permettent de l'exprimer.
C'est à elle qu'il faut raj^porler une multitude d'influences sympatliiques exercées par les corps ambiants sur les pores absorbants de la peau, et par celle-ci sur divers organes internes dont les fonctions tantôt avivées, tantôt altérées, portent dans tout le corps animé un sentiment immédiat de bien-être ou de gêne, et une foule d'affections variables, non moins obscures en elles-mêmes que dans les causes ou agents externes à qui elles peuvent se rattacher.
De là, en partie, les variations successives que nous éprouvons dans le sentiment immédiat de l'existence, par les changements d'habitation, de climat, de saison, de température. De là aussi, l'effet subit qu'a, sur toute notre sensibilité, l'action de certains miasmes contagieux, principes cachés d'une foule de maladies, tantôt communiquées par le contact immédiat, tantôt transportées d'un lieu à un autre par l'entremise de ces fluides invisibles, qui établissent quelquefois une solidarité funeste entre les habitants des régions du globe les plus éloignées.
C'est peut-être aussi, en partie, dans des impressions obscures de cette espèce qu'il faut chercher la source
de cette sympathie ou antipathie secrète exercée entre des individus qui s'attirent ou se repoussent au premier abord, suivant, peut-être, que leurs atmosphères vitales se trouvent en rapport ou en opposition dans leur contact réciproque.
N"est-il pas probable, en effet, et plusieurs phénomènes extraordinaires de ce genre, ne tendraient-ils pas à faire croire qu'il existe, dans chaque organisation vivante, une jouissance plus ou moins marquée d'agir au loin, ou d'influer hors d'elle dans une certaine sphère d'activité, semblable à ces atmosphères qui entourent les planètes (1)?
Sans insister plus longtenq)s sur ces phénomènes trop peu étudiés, et qui peuvent encore offrir à l'observation tant de détails curieux et intéressants à recueillir, je ferai remarquer seulement que c'est à la physiologie aidée en cela par la physique et la chimie j>erfectionnées, qu'il appartient directement d'em-ichir ou d'étendre une branche de faits, qui, se rejoignant à la science des phénomènes de l'esprit, peut jusqu'à un certain point en éclairer ou conq)léter l'analyse.
I 11. — Affcctidiis (Je l'oflorat cl du tjoùt.
Chaque sens externe se trouvant immédiatement subordonné, quant à l'ordre d'affections ou d impres-
(I) On reconnaît les idées de Reil qui a lenlé d'expliquer l'attion nerveuse par une atmosphère semblable qu'il altribue à cliaque organe nerveux (Note de Maine de Biran qui ne se trouve pas dans l'édition C.ousin). — Reil, médecin allemand né à Rauden, nrjîJ, mort il Halle, 1813. Ueber der Bou des Klewen Gehirm'.s (1808-10). Halle. A fondé VArrhiv fiir P/n/sio/of/ie (Halle, 1795dSli).
siens immédiates dont nous parlons, au contact immédiat de l'objet ou du fluide avec lequel il est naturellement en rapport, on a pu, sous ce point de vue, très partiel à la vérité, assimiler avec quelque fondement tous les sens externes à celui du toucher.
En etï'et, cette espèce de tact passif qu'il faut bien distinguer du toucher actif, se trouvant modifié dune manière spéciale dans chaque organe particulier, devient d'abord le siège propre de la partie affective, qui, n'étant qu'un élément ou un signe de la perception intellectuelle, peut constituer la sensation animale tout entière.
C'est ainsi que les sensations de l'odorat et du goût, entièronent aj)propriées à l'instinct, conservent toujours, même dans l'homme, le caractère affectif prédominant qu'elles ont dans leur source.
Les molécules odorantes ou sapides agissent, en effet, sur leurs organes respectifs par un véritable contact immédiat : elles semblent venir les chercher ou s'y appliquer en vertu d'une sorte de sympathie instinctive ou d'affinité de choix.
Bien différents des sens propres de la perception mis en jeu d'une part par la volonté, et excités de l'autre par des fluides interposés entre eux et les objets perçus, l'odorat et le goût reçoivent immédiatement l'impression des corpuscules matériels avec qui ils sont en rapport, et qui leur parviennent dans cet état de division extrême, seul favorable aux combinaisons d'une sorte de chimie animale bien transcendante.
C'est par là aussi que les sensations de l'odorat et du goût ont pu surtout être considérées avec raison, comme des modifications particulières du tact général de la peau, à qui les membranes muqueuses sont ana-
logues (1). Ces trois organes sont liés, en elfet, par le rapport commun des affections sympathiques dont ils sont respectivement les sièges.
On a déjà remarqué la sympathie intime qui lie l'odorat au sixième sens, et l'etiet singulier d'excitation quont surtout le système, et par suite sur le sentiment général, agréable ou ^^énible, de Texistence, diverses impressions de cet organe. C'est par elle que s'exerce, dans la plupart des animaux, cette sympathie remarquable qui attache les mères à leurs petits, comme les petits à leurs mères, qui fait que dans la saison des amours deux sexes différents se cherchent, se reconnaissent au loin et se précipitent l'un vers l'autre. Ici on ne saurait douter qu'il n'y ait un caractère spécial qui distingue les émanations animales soit dans l'espèce, soit dans l'individu, caractère auquel ne se trompent jamais les animaux dont l'odorat est le plus fin. Il parait même que cette atmosphère animale dont nous parlions tout à l'heure se trouvant diversement modifiée suivant les passions particulières qu'éprouve l'être
(1) Les membranes muqueuses de l'odorat et du goiit, continues à celle des voles respiratoires et digestives, forment ici essentiellement Yor{/a?iP, ou sont le siège immédiat et nécessaire de la fonction, qui cesserait si la membrane était enlevée ou perdait sa sensibilité. Au contraire, la conjonctive et la membrane du conduit auditif ne servent point aux phénomènes respectifs de la vision ou de l'audition : ces membranes ne sont point les sièges des perceptions des deux sens; elles ne peuvent être mises non plus au rang des muqueuses... d'où nous pouvons conclure iju'il y a entre les sensations d'odeurs et de saveurs et les afïections purement intérieures une analogie dans les conditions organiques et les modes de réceptivité des impressions, analogie qui explique leur similitude de caractère et qui nous montre comment ces impressions également étrangères à toute forme perceptive ne peuvent se ranger dans la classe des perceptions auxquelles l'activité de l'îlme concourt essentiellement et directement.
LES DISCOURS PHILOSOPHrQUES DE BERGERAC 27
dont elle émane, l'instinct seul apprend aux animaux à reconnaître par Todorat l'espèce de ces passions et à y aj)proprier leurs actes.
Quant au sens du goût, on n'ignore point les sympatliies directes qui le lient aux fonctions de tous les organes intérieurs et de l'estomac" en particulier, dont il suit toutes les vicissitudes^, tous les caprices. Les impressions intérieures de ce viscère, qui appète ou rebute les aliments, suivant qu'il en éprouve une affection générale de bien ou mal-être, se mêlent toujours plus ou moins aux sensations propres du goût, les altèrent, les dénatur<3nt et contriiment à leur donner ce caractère d'impressions confuses, inhérent à la multijîlicité des éléments dont elles se composent.
§ III. — Affections de la vue.
Nous venons de considérer les impressions affectives dans un ordre de sensations animales extérieures, relatives à l'instinct dont elles forment la base ou du moins la partie prédominante. Si nous les considérons maintenant dans l'ordre des sensations relatives à la perception ou à la connaissance, dont elles sont un élément ol)scur et subordonné, nous trouvons d'abord pour la vue, qu'à l'action immédiate du fluide lumineux sur la rétine correspond une affectiojd particulière, qui, demeurant confondue dans le phénomène total de la représentation objective, quand il s'accomplit, ne fait jamais image par elle-même.
Indépendamment des cas où les rayons lumineux agissent en masse sur l'organe extérieur, et où il n'y u qu'une simple affection sans nulle représentation ni perception visuelle, il n'est pas douteux qu'il n'y ait
aussi une impression affective particulière, relative à chaque ton, à chaque nuance de lumière et c'est par là même que telle teinte ou tel mélange de couleurs nous devient plus agréal^le que toute autre, comme excitative de la sensibilité physique de l'œil, dans ce juste degré qui constitue le plaisir immédiat attaché à l'exercice de ce sens. Je dis le plaisir immédiat parce que ratfeclion visuelle directe, agréable ou pénible par elle-même, dont je parle ici, n'a presque rien de commun avec ce plaisir de comparaison ou de réflexion, que font éprouver à une vue exercée l'étendue et la variété des perspectives, le pittoresque des sites, les belles proportions des figures, les tons harmonieux des couleurs. Ce sentiment du l>cau, du grand, dont la vue est le premier organe, découle d'une autre source plus élevée et ne naît qu'à la suite d'un travail intellectuel dont ce n'est jDas ici le lieu de parler. Nous observerons seulement comme titre principal de distinction, que ces sentiments supérieurs suivent la connaissance et en sont les effets nécessaires, tandis que les aflections immédiates la précèdent de beaucoup et en sont indépendantes : ce qui suffit l)ien pour motiver une distinction qui se trouve établie dans la physiologie de Descartes. Les phénomènes de la vision directe, considérés sous le rapport particulier que nous envisageons ici, paraissent indiquer une sorte de propriété vibratoire spécialement propre à l'organe inmiédiat de la vue ; en vertu de cette vil)ratilité les impressions persistent dans le sens externe môme avec plus ou moins de force ou de durée, après ([ue la cause extérieure a cessé d'agir ; c'est cet ébranlement matériel dout parle Buffon ; spontanément reproduites, elles peuvent aussi s'y combiner, s'v succéder de toutes les manières, et cela sans aucun
concours cractivité perceptive et contre les efforts mêmes du moi qui tend vainement à écarter ces importuns fantômes.
De là, une faculté que j'ai caractérisée ailleurs sous le titre d'intuition immédiate passive, faculté spontanée dans son exercice, indépendante de la pensée ou de toute ojjération réflexive, qui, comme toutes les déterminations de l'instinct dont elle fait partie, subsiste en vertu des seules lois de l'organisme et de l'espèce d'élasticité cérébrale qui la reproduit. C'est à une intuition pareille et innée, pour ainsi dire, puisqu'elle précède toute expérience, qu'il faut rapporter ces phénomènes admirables de l'instinct de divers animaux, qui d'abord, après leur naissance, vont juste atteindre l'objet visible approprié par la nature à leurs besoins de nutrition ; de là eiilin l'apparition irrégulière de ces fantômes de l'imagination dans l'obscurité de la nuit, qui se succèdent quelquefois au regard, prennent tour à tour mille formes bizarres, sans que la volonté puisse en distraire l'organe de l'intuition interne, où ils semblent prendre naissance. Ainsi se produisent ces images, tantôt mobiles et légères, tantôt opiniâtrement persistantes, qui accompagnent certains états vaporeux comme ceux de délire et de manie, en affectant aussi «juelquefois, dans leur production périodique, des intervalles réguliers, marqués par le réveil alternatif des besoins, des appétits, ou des fonctions des organes intérieurs.
Si le sens de la vue a pu être regardé comme le premier organe de l'intelligence, en tant qu'il sert d'instrument propre de perception ou de connaissance à l'être qui a dans sa nature l'intelligence ou l'activité, il peut tout aussi bien être considéré comme un organe
DE MAINE Di: BIRAX
de l'iustinct, en tant qu'il sert à l'exercice et au développement de la sensibilité animale dans les êtres qui en sont doués le plus éminemment. Sous ce dernier rapport, le seul que nous examinons en ce moment, le sentiment (?), le sens de la vue rentrent dans cet ensemlde d'impressions sympathiques ou d'affinités organiques qui maintiennent et reproduisent d'après des lois constantes la vie de tous les êtres organisés (1). C'est en ayant égard à ces affections sympathiques, dont l'œil est un sens spécial, que l'on peut apprécier le caractère particulier et trop peu observé, qui diftcrencie les impressions immédiates, faites sur cet organe par les rayons réfléchis des corps animés, de celles qui sont occasionnées par d'autres objets purement matériels : certainement ces premières inqjressions de la lumière modifiées par les organes animés qui la réfléchissent, celles surtout qui émanent, comme par scintillation, de ces yeux animés où brillent le sentiment et la vie, produisent des affections immédiates bien particulières. Aussi combien d'impressions inaperçues de ce genre se communiquent et s'éciiangent inunédiatement entre divers individus, attirés ou repoussés à leur insu par un regard (jui les pénètre. C'est au moyen de cette tlanmie vivante lancée par l'œil dans les affections variables de l'îlme sensitive, qu'un être passionné électrise ceux qui l'approchent et les force en quelque sorte à se monter à son unisson. Je viens de dire l'àme sensitive ; observez en effet ([ue c'est cette partie purement atléctive de l'hftmme, dont I^thI est le propre
(1) -Nous adoptons dans ce paragraphe le texte de Cousin (oKiivrcs philosophiques de Manie de IJiran, III, page 250), récriture du manuscrit étant illisible (P. T.)-
miroir; c'est elle qui s "y peint tout entière, et qui s'y devine, par un pur effet de sympathie; ce n'est point ainsi et par de semblables moyens, prompts et spontanés, que les phénomènes do l'esprit et de la volonté percent et se communiquent au dehors.
§ IV. — Affections (Je l'ouïe.
Le sens de l'ouïe, aidé de son organe répétiteur, éminemment actif, celui de la parole ou de la voix, tient sans doute un des premiers rangs parmi ceux de l'intelligence, mais il faut encore on abstraire, pour ainsi dire, une partie purement affective très notable qui. confondue dans l'état ordinaire avec la perception claire des sons successifs et coordonnés, peut néanmoins s'en distinguer et ressortir à part, dans certains modes d'audition passive très particuliers.
On ne peut s'empêcher, par exemple, de reconnaître les effets immédiats d'une partie matérielle et vraiment imperceptible de l'impression sonore, ou mieux sonifère, qui du sens externe, primitivement ébranlé, ou même sans le concours de ce sens, vont remuer toute la sensibilité intérieure dans ses principaux foyers : c'est ainsi qu on a vu des individus complètement sourds éprouver des affections particulières dans diverses régions du corps, et surtout à l'épigastre, lorsqu'on tirait près d'eux des sons d'un certain timbre, et surtout lorsqu'ils appliquaient la main sur l'instrument d'où partaient ces sons il). Il n'est point douteux
(1) Ces efiets ont été expérimentés par le célèbre instituteur des sourds-muets de Paris sur ses élèves accoutumés à rendre compte de leurs impressions comme a exprimer avec autant d'énergie que de vériléieurs sentiments et leurs idées. On éprouva aussi, il y a
qu'alors les nerfs iiièiiies du tact ne fussent les véritables conducteurs des impressions affectives, produits immédiats de l'ébranlement ou d'une espèce d'ondulation sonore. Dans l'état d'audition parfaite, il y a également telle qualité de sons, tels timbres de voix ou d'instruments qui excitent par eux-mêmes et indépendamment de tout effet attaché au sens de la perception auditive, des impressions éminemment affectives, propres tantôt à faire naître, tantôt à calmer diverses passions, quelquefois à guérir, d'autres fois à produire certaines maladies nerveuses. J'ai été témoin moi-même des eti'ets extraordinaires produits par les sons doux et mélancoliques d'un harmonica. J'ai vu des personnes, trop sensibles pour pouvoir y résister, frémir dans toutes les parties de leur corps, à la première impression de ces sons, s'attendrir, verser des larmes et finir par toml)er en syncope.
Encore un coup, des affections semblables, qui tiennent à l'impression inmiédiate du son, doivent être bien distinguées et peuvent être séparées même de la partie perceptive ou de ce jugement rapide qui rend appréciables à l'oreille les accords harmoniques ou les suites mélodieuses, et lors même que ces affections prédominent, la perception s'obscurcit ; plus l'être sensilde est affecté, moins l'être intelligent apprécie et juge.
Remarquez que c'est à ce qu'on appelle timbre dans les sons et accent dans les voix que s'attache cette ^Jartie proprement affective des phénomènes auditifs, et
i|ucl(iue temps, sur les él(''phanls du .Muséum d'Histoire naturelle i'inlluence extraordinaire <iue peuvent avoir les timbres de certains instruments sur les affections immédiates dont nous [tarions et par elles sur certaines passions (jiii s'y trouvent lices, telles que l'amour, la colère, la fureur.
c'est par là aussi que rouie est un des principaux organes de cette sympathie qui rapproche et lie intimement tous les êtres doués de la faculté de sentir et de manifester ce qu'ils sentent par les diverses modifications de la voix, à chaque passion ou émotion de l'être sensitif.
La nature semble avoir lié à- chaque passion un accent particulier, qui l'exprime et fait sympathiser avec elle tous ceux qui peuvent en entendre le signe : c'est la nature même qui inspire ce cri profond de l'ànie, que toutes les âmes entendent et auquel toutes répondent à Tunisson. La parole articulée, la véritable expression intellectuelle, est encore loin du berceau de l'enfance, et déjà un instinct natif modifie ses premiers vagissements de manière à exprimer des appétits, des besoins, des affections ou des passions naissantes ; déjà la mère instruite à la même école, a saisi cette sorte de langage ; elle y répond à son tour par d'autres signes accentués, dont la sympathie explique le sens et fixe toute la valeur.
Ce pouvoir sympathique des accents et des voix se trouve aussi dans toutes les langues des peuples encore enfants, qui ont à se communiquer plus de sensations que d'idées. Là se trouve encore en grande partie l'ascendant extraordinaire de ces orateurs passionnés, c[ui ont dû saisir les inflexirms propres à émouvoir les âmes, et imiter ou reproduire les signes liés par la nature à chacune des passions qu'ils veulent exciter. Tel est ce pouvoir magique non seulement de la parole articulée, comme symbole de l'intelligence, mais de la voix accentuée comme talisman de la sensibilité.
34 o:uvRi:.s de maixe de biran
ARTICLE il
Des impressions affectives internes.
Nous avons observé précédemment et il ne sera jjas inutile de rappeler ici, que dans le tact général et passif de la peau, ou dans celui particulier des membranes muqueuses de lodorat et du g-oùt, l'impression altcctive est vraiment immédiate, comme l'est l'action de l'oljjet ou de la cause matérielle présente. Au contraire, dans l'exercice même passif de la vue et de l'ouïe, les objets d'intuition ou d'audition directe n'agissent point sur leurs organes respectifs par application immédiate, mais bien par l'entremise de fluides éminemment suIjtils qui sont les véritables agents ou causes occasionnelles des impressions affectives de sons ou de couleurs ; or, dans le phénomène complet de la perception visuelle ou auditive, nous ne sentons pas réellement Faction de ces fluides ou des causes immédiates qui nous font voir et entendre, et lorsque nous les sentons ainsi, comme il arrive dans le choc en masse ou l'impression matérielle des rayons lumineux et sonores, nous ne percevons plus rien au dehors, nous n'avons plus aucune idée, aucune perception de cause extérieure. De là résulte un point que je considère comme fondamental en idéologie, et (jue je crois avoir manifestement étal)li dans un mémoire couronné en dernier lieu par l'Institut de France, c'est que autre chose est Fatfection immédiate, autre l'intuition de couleur par exemple, autre enfin la perception qui suppose une personne, un moi, un sujet de représentation qui la distingue de l'objet représenté.
Dans l'exercice complet de la vie de relation, dans le développement entier de tous nos sens externes, accou-
LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES UE BERGERAC 3a
iiimés à agir simultanément dejDuis l'origine, nos sensations diverses rentrent sans cesse les unes dans les autres, s'expliquent et s'éclaircissent mutuellement ; mais dans une liaison sympathique, devenue plus intime encore par l'habitude, rien n'est plus difficile que d'assigner nettement la part "contributive de chaque sens ou de n'attribuer à chacun que l'espèce d'impressions et d'idées qui lui appartiennent en propre et prennent en lui exclusivement leur source.
Ici, Messieurs, les principaux obstacles de l'analyse idéologique présentent un caractère de ressemblance Inen frappant avec ceux que vous rencontrez à chaque instant dans l'exercice de votre art, et tiennent au môme principe ; c'est que dans le cercle où tournent sans cesse les fonctions de tous ces organes, qui s'influencent et agissent continuellement les uns sur les autres, on doit être souvent embarrassé de dire où est le commencement et la fin, quels sont les sièges sensibles primitivement et proj)rement affectés et ceux qui ne le sont que consécutivement ou par voie de symjDathie.
Supposez en effet un individu privé depuis sa naissance de l'usage du toucher actif et de la vue, dont la peau seulement fût sensible à l'extérieur et tous les organes de la vie animale d'ailleurs en bon état ; irritez ou piquez les différentes parties du corps de cet individu; faites-le passer jjar différents degrés successifs de chaud ou de froid ; cntourez-le d'une atmosphère odorante, ou appliquez sur sa langue des corps sapides, qu'éprouvera cet être sentant? rien que des modifications internes, générales, et purement affectives ; n'ayant aucun moyen de connaître ou de deviner les causes qui peuvent le modifier au dehors, puisque nous le supposons dénué
(les sens qui fondent l'idée ou le jugement primitif do causalité, il ne percevra point, ne rapportera à aucun siège des affections qui toutes cbnserveront ainsi un caractère confus, vague et général, et ne sortiront point du cercle étroit de la sensibilité intérieure.
Tel était un homme paralysé de la moitié du corps pour le mouvement et non pour le sentiment dont un de nos compatriotes médecins, i\I. Rey Régis (1) cite l'exemple dans son livre intitulé Histoire naturelle de Vdme. Cet hémiplégique sentait immédiatement toutes les impressions faites sur la partie paralysée, mais lorsqu'il ne voyait pas l'ohjet extérieur ou actuel de sa sensibilité locale, il ne rapportait l'impression nulle part, et en soulfrait seulement comme d'une douleur vague ou d'un malaise intérieur qui n'aurait point eu de siège particulier. Ce ne fut qu'après que la faculté de mouvement eût été recouvrée par l'usage de remèdes appropriés, que ce malade ajiprit de nouveau à localiser ses impressions extérieures, ou à en juger le siège et la cause hors de lui : phénomène remarquable ([ue j'ai cité ailleurs en déduisant de là plusieurs conséquences psychologiques.
Nous sommes dans le cas du paralytique de M. Rey Régis lorsque, plongés dans un demi sommeil, les organes de la vie passive, le tact, l'odorat, veillent encore, les sens de la perception étant endormis. Tels nous sommes toujours et dans tous les cas pour cet ordre d'impressions affectives toutes intérieures, qui se succédant, se combinant ou se mêlant sans cesse et entre elles et avec les sensations du dehors, ne portent jamais le cachet net du siège qu'elles occupent, encore moins de la cause
(I) Hky Hégis, MK'rlccin français iln xviii" siècle.
LES DISCOUUS FHILOSOl'HiyUE.S DE IJKKGEUaO -^1
qui les produit, ne sont jamais non plus dans la conscience proprement dite, ne restent point dans le souvenir, et, étrangères aux produits de la pensée et de la volonté, n'en exercent pas moins sur la direction de nos idées et de nos penchants une influence constante, un ascendant d'autant jdIus difficile à surmonter qu'il est plus méconnu dans sa source indépendante.
Un de nos maîtres les plus célèbres, Boerhaave (l), dans ce livre qui a pour titre De morbis nervorum, dit avec énergie : liomo simplex in vila/ilate, duplex in humanitate, résumant ainsi dans cette formule très précise tout ce que peuvent nous révéler en même temps et le sens intime et les observations physiologiques sur l'unité du principe auquel se rattachent les fonctions de tant d'organes, qui conspirent ou consentent dans une même vie, et la duplicité des forces souvent opposées dans leur nature auxquelles se rattachent d'une part l'impulsion aveugle et fatale de l'organisme et de l'instinct animal et, de l'autre, les déterminations éclairées et libres de l'intelligence et de la volonté.
Boerhaave dit encore dans un autre endroit du même livre : quatenus stjstona honiinis in nervis est, est propi'ie illud quod dicitur Jiumanitas. En rapprochant ce passage du précédent, nous trouvons que dans le sens de ce maître, les fonctions du système nerveux, prises dans leur ensemble, constituant tout ce qui appartient proprement à ïhonune ou son humanité tout entière, et cet être mixte étant double dans ce qui le constitue
(1) LJoEKHAAVK^ niéiJccin et savant né en 1608, mort à Lcjde en 1738. [nstitationes rei niedicœ in usus annuir exercilationh (lomesticœ (Leyd«, 1708), Irarliict franc, par de La Metlrie (1738). Epistola de fahrica qtandulorum in corpore hamano (1722) Etementu chemiœ, 1724.
homme, les Ibnctions nerveuses sont donc aussi doubles ou plus exactement, il y a deux systèmes nerveux, l'un sous la dépendance d'un centre unique, celui du cerveau qui parait être propre ou l'instrument immédiat de l'àme voulante, l'autre sous la dépendance de plusieurs centres partiels ou ganglions nerveux, réunis et liés les uns aux autres dans la région précordiale, qui est le véritable siège de toutes les émotions affectives de la nature humaine et où se ressent aussi le contrecoup de toutes les passions, en un mot, système nerveux de la vie active et système nerveux de la vie passive, division très connue aujourd'hui sous des titres un peu différents et moins exacts, je pense, tels que ceux de vie organique et animale, mais qui sappuyent dans ce sens-là môme sur une nmltitude de faits comme sur la plus profonde et la plus savante anatomie.
Un physiologiste dont la science pleure encore la perte prématurée, le jeune et intéressant Bichat (1), peut être considéré comme l'auteur de cette division pressentie, ce semble, par le génie de Bocrhaave, indiquée depuis par d'autres médecins célèbres tels que liordeu (2), Grimaud, etc. mais prouvée par celui-là seul qui sut en découvrir les bases dans la nature organisée vivante, et le scalpel à la main en traçait les limites. Partant donc maintenant de cette division physiologique, si conforme à celle que j'avais étal)lie de
(1) Hicli.it (.Marie-Franrois-Xavier), né en 1771 à Thoireilc (Ain), uiorl en 1802. Auteur des Recherches physiologiques sur la vie (il la mort.
(2) Bordeu, né A Izeste (Basses-Pyi-énées) en 1722, mort à Paris en 1776, l'ondatenr de la physiologie pathologique ; lut le prédécesseur immédiat de Bichat et donna la première idée de IV/natomie (jénërale dans son traité des glandes.
LES DISCOUliS PHILOSOPHIQUES DE BERGERAC 39
111011 coté dans le même temps entre les phénomènes considérés sons le point de vue idéologi(jue, je me permettrai ici de faire (pielques pas déplus, et sans blâmer la réserve ou le ton d'incertitude et de doute qu'emploie l'illustre auteur de l'anatomie physiologique quand il parle des propriétés vitales, des ganglions ou du système nerveux de la vie organique, je suivrai plus hardiment les analogies que la nature même semble nous indiquer entre les propriétés ou fonctions des instruments ou des centres respectifs des deux vies.
1° Les impressions intérieures affectives se rapportant à plusieurs centres précordiaux à la fois, nous voyons d'abord comment elles doivent être générales et confuses quant à leur siège par cette multiplicité de centres, comme elles sont inaperçues quant à leur cause par l'intériorité ou la manière d'agir de ces causes mêmes. Si dans cet ordre de phénomènes dont se compose la vie active toutes les impressions qui arrivent directement des différents organes externes au môme centre, comme toutes les déterminations régulières qui en partent, sont loin d'être perçues ou de se transformer en idées par une participation de conscience, si le plus grand nombre de ces impressions ou déterminations demeurent au rang des perceptions proprement dites obscures, et s'il faut un acte exprès de l'attention volontaire pour les élever au rang des perceptions claires, si même, dans l'exercice de certains sens externes tels que l'odorat et le goût, plusieurs impressions faites sur le même organe et simultanément transmises au même centre se confondent en une seule sensation, dont il n'est point au pouvoir d'aucune attention de l'esprit de distinguer et reconnaître les éléments, que sera-ce de ces impressions bien plus variées, plus
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nombreuses, plus continuelles, qui se répartissent entre divers centres partiels, s'y pressent, s'y confondent et y arrivent à la fois de tous les organes de cette vie intérieure, dont les fonctions, différentes en cela particulièrement de celles qui constituent l'autre vie, ne s'interrompent jamais, ne sont sujettes à aucune intermittence. Les organes qui reçoivent ou transmettent ces impressions séparées, comme les centres où elles vont se réunir, étant entièrement soustraits à l'empire de la force hyperorganique qui veut et perçoit, il n'y a point ici lieu en aucune manière à l'exercice de l'attention, mais cette attention se déployât elle dans son énergie complète, il serait au-dessus de tous ses efforts de distinguer cette multitude infinie d'impressions sinmltanées dont se compose le sentiment général de la vie et de porter la lumière dans les obscurités essentiellement inhérentes à la nature affective.
En second lieu, les ganglions nerveux ou les centres précordiaux de la vie intérieure passive sont pour les diverses affections inhérentes à cette vie, ce qu'est le centre cérél^ral unique pour les perceptions ou les mouvements volontaires. Chacun de ces centres reçoit une certaine espèce particulière d'impressions, les associe entre elles, en conserve les déterminations et réagit pour l'exécution ponctuelle des mouvements vitaux et instinctifs. Or le centre cérébral ou l'àme, qui lui est unie, ne sent et surtout ne perçoit distinctement que les impressions transmises par les nerfs excentri- ({ues, qui viennent y aboutir ; il n'y a point de conscience des impressions faites immédiatement, ou sans l'entremise des nerfs cérébraux, sur le centre même. Bichat a constaté le fait par plusieurs exjjériences où il a trouvé une insensibilité relative dans les profondeurs
LES Discouus philo.sophiquf:s de BEUGEHAC 41
mêmes de la substance cérébrale. Il ne devait donc pas être surpris de retrouver la même insensibilité dans les ganglions nerveux ; d'ailleurs comme toutes les impressions reçues ou nées dans cette série de centres nerveux sont immédiates, et que, d'autre part, il existe entre tous les ganglions une véritable sympathie ou une sorte de solidarité, comme enfin il est de l'essence de la sensibilité propre de ce système de n'être jamais affectée ({ue confusément et comme par des ébranlements nerveux de masse, qui constituent le sentiment immédiat et tout interne du plaisir ou de la peine, attaché spécialement au bien ou mal-être général de la machine, il n'est pas étonnant que Bichat n'ait pu retirer aucune lumière des expériences tentées sur chacun de ces ganglions en particulier pour constater leurs propriétés vitales, reconnaître leur usage et déterminer le rôle essentiel qu'ils jouent dans les fonctions de notre vie passive et affective.
Je considérerai quant à moi, avec toute la confiance qu'on peut avoir dans les inductions tirées de l'analyse expérimentale des phénomènes, je considérerai, dis-je, chacun des centres nerveux dont il s'agit comme autant de sens internes particuliers de nos affections précordiales, qui varient, se succèdent éminemment en nous, et qui, toutes obscures, toutes confuses qu'elles sont, forment la base du sentiment immédiat, agréable ou pénible, que nous avons de l'existence Ce sentiment général affectif est en efïet comme la résultante de toutes les inqîressions particulières naissant spontanément et à chaque instant du jeu de la vie et des diverses fonctions organiques alternatives, prédominantes, qui concourent à la former.
Ne serait-il donc pas ici trop hardi de dire que,
comme il y a des organes particuliers appropriés à chaque espèce de sensations extérieures et peut-être même suivant l'opinion d'un métaphysicien naturaliste M. Bonnet (1), des fdjrilles nerveuses appropriées dans le même organe à chaque sensation individuelle, il y a de même pour la vie intérieure autant de sens internes particuliers que de modes d'afTections ou de passions naturelles ou en général de modifications diverses du sentiment immédiat de l'existence et combien n'est-il pas probable, en effet, que ce ne sont pas les mêmes organes, les mêmes centres nerveux qui sont en jeu, ou qu'ils n'y sont pas du moins de la juêmo manière, dans ces impressions immédiates qui nous constituent habituellement ou alternativement mélan- (•oli({ues ou gais, ardents ou froids, emportés ou calmes, courageux ou timides ?
Entrons dans quelques exemples jtarticuliers et soulevons un coin du voile oîi s'enveloppe l'iiomnie alfoctible intérieur.
« Il n'est pas un seul organe, dit notre illustre Montaigne, avec sa naïveté et sa profondeur ordinaire, qui souvent ne s'exerce contre notre volonté ; ils ont chacun leurs passions propres qui les éveillent ou les endorment sans notre congé ».
Coml)ien de faits, de sentiments immédiats ne conooureiit-ils pas à mettre en évidence ces passions, pour ainsi dire, partielles, signalées avec tant de vérité et
(I) Bonnet (Charles), né k (ienève en 1720, mort en 1793. Naluralisle cl philosoplie. Ses deux principaux ouvrages d'histoire naturelle sont : Considérations sur les corps organisés et Contemplation de la nature. Il a consacré a l'étude de Ihonime deux i^'rands ouvrages : VKssai analytique sur les facultés de l'âme cl la l'alingénésie philosophique.
d'énergie par l'auteur des Essais : n'est ce pas ainsi que dans le silence même des sens et de l'imagination un organe interne tel que celui de la faim ou de l'appétit vénérien s'éveille tout à coup spontanément, entraîne vers lui toutes les facultés sensitives, maîtrise la volonté, absorbe l'intelligence, change la direction des idées, Tordre de tous les mouvements et imprime une suite de déterminations et d'actions proprement dites animales en tant que le moi n'y prend point une part vraiment active et qu'elles ont également lieu sans son concours, comme dans l'instinct et le somnambulisme. Sous rinfluence ordinaire de ces impressions immédiates d'organes internes particuliers naissent des appétits moins brusques, moins dominants, mais qui, s'éveillant d'une manière plus ou moins obscure, dans des périodes réglées par la nature ou les habitudes, produisent ce sentiment vague d'inquiétude, ce besoin d'agir, de s'agiter de différentes manières, besoin que l'on trouve également dans l'état sauvage et civilisé, et qui, ayant sa source cachée dans les profondeurs même de la vie organique ou animale, peut donner l'impulsion à des facultés plus relevées et devenir un des premiers principes de cette activité qui se déploie et s'exerce d'une manière si difïé rente, suivant les diverses conditions de la vie sociale, mais [ j (1)
pour toutes également, dans l'intervalle qui sépare les besoins satisfaits des besoins renaissants, sans lesquels prol)ablement cette activité n'existerait pas (2),
(1) Mol illisible.
(2) Chaque individu se distinguo d'un autre de son espèce par la manière fondamentale dont il sent sa vie, et par suite, dont il sent, je ne dis pas, dont il juge les rapports avec les autres êtres, en tant qu'ils peuvent favoriser ou menacer son existence. La
Ces mobiles secrets d'une foule d'actes et de déterminations demeurent pourtant toujours profondément ignorés de l'être sensible, qui leur obéit, et se dérobent à la réflexion par leur intimité même. Aussi la partie de nous-niême sur laquelle nous sommes les plus complètement aveugles se forme-t-elle de cet ensemble d'impressions affectives, qui naissent immédiatement, soit des dispositions variables de la sensibilité intérieure, soit encore plus du tempérament fondamental dont ce que nous appelons le caractère est comme la physionomie, mais cette physionomie n'a point de miroir qui la réfléchisse à ses propres yeux, ou la mette en relief hors d'elle-même.
Ce sont de telles dispositions, variables ou fixes, qui associent toujours leurs produits inaperçus à l'exercice des sens, imprégnant pour ainsi dire les objets ou les images, de certaines couleurs, certaines modifications affectives qui semblent leur être propres et adhérentes. De là cette sorte de réfraction sensitive qui nous montre la nature extérieure tantôt sous un asf)ect riant et gracieux, tantôt comme couverte d un voile funèbre, qui nous fait voir dans les mômes choses, les mêmes êtres, tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets de méfiance et de crainte ; ainsi ce trouve « cachée » flans ces impressions obscures et sur lesquel-
(lilTéi'cncc à cet égard est peut- être plus lorlc encore que celle qui il lieu entre les Irails rie la figure ou la conlormalion extérieure du corps. De là vicnl l'impossibilité où chacun se trouve de connaître h lond ce qu'est un de ses semblables comme vivant et sentant cl de manifester ce ([u'il est lui-même: [mot illisible] il sent ses rapports. Les idées seules se ressemblent et peuvent se cornnmniquer avec les sentiments qui y sont joints ; ce qui est dans la sphère de lanimalité est inconnaissable {Xote de Maine de liiranj.
les tout retour nous est interdit, la source de presque tout le bien ou le mal attaché aux divers instants de notre vie, nous la portons en nous-même cette source la plus vraie des biens et des maux... et nous accusons le sort, nous dressons des autels à l'aveugle et mobile fortune ! Qu'importe en efl'et (pie cette puissance secrète soit en nous ou bors de nous ! N'est-ce pas toujours le fatum qui nous poursuit, nous dirige et nous entraîne souvent à notre insu... osons le dire, et qui mieux que vous, Messieurs, a le droit d'apprécier cette assertion que d'autres jugeraient trop hardie peut-être? Il n'est point au pouvoir de la philosophie, de la raison, ou de la vertu même, toute puissante qu'elle est sur les volontés et les actes de l'homme de l)ien, de créer par ellemême aucune de ces affections heureuses qui rendent si doux le sentiment immédiat de l'existence, ni de changer ces dispositions funestes qui peuvent le rendre insupportable. S'il existait quelques moyens de produire de tels effets, ce serait dans votre art, surtout, ce serait dans une médecine physique autant que morale qu'il faudrait les chercher; et celui qui aurait trouvé un secret aussi précieux, en agissant sur la source même de la sensibilité intérieure, devait être considéré comme le premier bienfaiteur de l'espèce, le dispensateur du souverain bien, de la sagesse et de la vertu même, si l'on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort, puisqu'il serait toujours calme et heureux... C'est le sentiment de cette vérité qui inspira peut-être à J.-J. Rousseau ses pages les plus éloquentes, c'est à elle du inoins qu'il revient toujours dans tous ses écrits avec cette force entraînante de persuasion qui lui est propre.
2° Considérations yiir les impressions intérieures dans
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le fœtus, dans Vétat de sommeil et dr délire ; et les si/mpathies qui s'y rapportent.
Pour signaler les caractères propres et spécifiques à ces impressions immédiates, qui prennent leur source dans la vie intérieure et exercent sur toutes les facultés de riiommc une influence si étendue et si puissante, il faut saisir ces caractères isolés ou prédominants dans les cas où les fonctions de la vie active sont encore dans le silence et lattente de l'acte, ou dans un état momentané de suspension, d'engourdissement ou d'altération... Les jîliénomènes de la vie du fœtus, pendant le temps de la gestation, ceux du sommeil et du délire, ceux enfin de diverses sympathies affectives peuvent offrir ici des données intéressantes et des exemples curieux.
I/iiomnie, considéré dans l'état de germe ou de simplicité vitale, simplex in vitalitate. suivant Ftieureuse expression de Boerliaave, commence à vivre organiquement et à sentir même assez longtemps avant de connaître sa vie et d'apercevoir ou de juger sa sensation, vivit et est ritœ neseius ipse su.v, cette existence toute affective, ces appétits, ces penciiants ou ces tendances de l'instinct, qui se manifestent et s'expliquent déjà dès la naissance de l'individu, ne sont point conçus dans cet instant même : rien ne s'opère ainsi brusquement et comme par saut dans la nature.
A peine l'être naissant débute dans la vie extérieure, et déjà il annonce des goûts ou des répugnances relatifs aux objets de cette vie ; il exécute divers mouvements coordonnés entre eux, approjiriés aux mêmes objets et tendant à un but de conservation ou de nutrition. Or, s'il est vrai que la nature ne va point par sauts, ces appétits, ces mouvements ne doivent-ils pas
se référer à un mode d'existence antérieure, où ils ont été préparcs et préordonnés à la fin actuelle ; mais en (juoi pouvait consister ce mode de vie du fwtiis^ avant (ju'aucun sens externe ne fût ouvert ou mis en jeu par ses objets propres, si ce n'est dans les impressions purement internes des organes qui sont bien reconnus pour être les seuls en exercice pendant la durée de la gestation ou le temps que le germe organique se développe, se nourrit, croit dans le sein de la mère ?
La vie intérieure du fœtus n'est pas isolée et indépendante ; tel que le fruit non encore parvenu à son point de maturité, il reçoit tous les principes de son développement de l'arbre animé qui le porte ; tous les ingrédients de la vie ne lui parviennent qu'après avoir passé pa'r les organes internes de l'être sensible à qui toute son existence est attachée.
Aussi l'enfant pourra participer à tous ces phénomènes organiques qui ont lieu dans le sein de la mère et, par suite, aux afiections immédiates qui y sont liées ; mais il ne participera évidemment qu'à ces modes d'impressions spécifiques ; ainsi, identité de fonctions organiques, communauté d'aÔections immédiates internes simples, voilà tout le nœud de la sympathie qui peut unir deux êtres dont l'un^ parfait, est en possession des deux vies, tandis que l'autre imparfait, ne jouit encore que d'une seule.
S'il était bien constaté que les traces de l'imagination de la mère peuvent être dans certains cas visiblement marquées sur 'quelque partie du corps de l'enfant, il faudrait dire alors que ces empreintes sont transmises par l'action de l'àme sensitive, et il n'y a bien sûrement qu'un très haut degré d émotion ou d'excitation affective, liée aux produits de l'imagination de la
mère, qui puisse déterminer la transmission de ces images par l'intermède des aflections avec qui elles sont associées.
La sympathie organique a son principe prochain dans la tendance à l'imitation, qui parait être une loi primordiale de la nature organisée : tous les organes du fœtus qui n'ont pas besoin, pour entrer au jeu, de l'action des objets étrangers, commenceront donc par se mettre à l'unisson de ceux qui leur correspondent dans la mère, et en répéteront ou imiteront les fonctions. La vie intérieure du fœtus pourra donc être complète avant que celle de relation ait pu commencer.
Toutes les impressions immédiates qui tiennent à cette première vie seront reçues et transmises, soit directement par ses organes propres, soit sympathiqiicment par ceux analogues de la mère, aux centres nerveux partiels, détermineront les mouvements des instincts et toute cette série de phénomènes affectifs qui peuvent imprimer dès lors au tempérament physique et par suite au caractère moral une sorte de type vraiment inaltérable. C'est jusque-là qu'il faut remonter pour trouver la source de diverses passions qui échappent à l'analyse pure des phénomènes intellectuels et moraux et de toutes les ha])itudes qui peuvent s'y rattacher.
C'est par de semblables déterminalioiis premières de la sensibilité, conçues dans le propre sein de la mère, et qui prennent de bonne heure tous les caractères d'énergie, d'opiniâtreté et d'inflexibilité des plus anciennes habitudes, qu'on peut rendre conq)te, jusqu'à un certain point, non seulement des appétits, des penchants et des inclinations de l'animal naissant, mais encore de certaines passions précoces, certaines sym-
LES DISCOUR^^ PHILOSOPHIQUES DE BER(;KRAC 49
pathies ou antipathies marquées pour certaines choses ou certaines personnes, sans qu'on puisse expliquer les causes ol)scures de cet attrait ou de ce repoussement invincible.
C'est ainsi que le lils de rinfortunée Marie Stuart, Jacques VI, roi d'Angleterre et d'Ecosse, ayant ressenti dans le sein de sa mère, le contre-ccmp de la peur qui avait agité celle-ci à la vue de l'épée fatale, prête à percer son amant, David Reggio, éprouva toute sa vie un saisissement et un tremblement involontaire en voyant une épée nue, quelque effort qu'il tit pour surmonter cette disposition des organes, tant la nature a de force, o])serve un historien philosoplie (1) qui rapporte ce fait, tant elle agit par des voies inconnues. C'est ainsi que les affections les plus douces, les penchants les plus forts, les plus constants de la nature humaine, ceux surtout qui tiennent à la conservation des individus, b la perpétuité des races, au maintien de l'état social, comme la sympathie générale qui fait tendre l'homme vers l'honmie, celle plus spéciale qui détermine l'attrait des sexes, le besoin de se proj)ager, comme celui de compatir, d'aimer, etc., peuvent passer invariablement des mères aux enfants, s'étendre à tous les temps, à tous les lieux, et marquer ainsi le caractère des individus et celui commun de l'espèce, d'un sceau qui ne peut s'efPacer.
Comme il n'y a pas d'action sans réaction, il n'y a pas non plus de sympathie sans réciprocité. La femme devra donc ressentir et partager jusc|u'à un certain point l'influence des affections du nouvel être, qui se développe et croît dans son sein.
(1) Voltaire, Histoire générale (Noie de Maine de biraii).
M. DK B. V. — 4
Coiiinie, à ré2)oque de la puberté et aux approches (le la naissance d'un sixième sens, l'individu, frappé au-dedans de lui-même d'impressions toutes nouvelles, éprouve une inquiétude générale, des besoins inconnus auparavant et des désirs vagues dont la nature n'a pas encore expliqué le sens ni déterminé l'objet, sur lesquels aussi l'instinct peut s'égarer à la suite d'une imagination incertaine et mobile dans ses goûts, désordonnée dans son choix et pervertie quelquefois par une excitation trop précoce ; de même les impressions instinctives du fœtus, agissant sourdement sur les centres précordiaux et par là sur l'imagination de la mère, font naître dans celle-ci des besoins inconnus, vagues et indéterminés qui lui suggèrent ainsi indirectement des goûts capricieux, des envies bizarres, dont le hasard des circonstances ou les habitudes acquises de l'imagination se chargent d'indiquer ou de fournir l'objet. Mais il s'en faut de beaucoup que cette intluence sympathique des impressions intérieures de l'enfant sur les atfections et l'imagination de la mère soit aussi marquée, aussi étendue, aussi constante ou durable dans ses cflets, que ne l'est l'action directe de toutes les facultés sensitives complétées et développées dans la mère sur les dispositions de l'enfant et l'on en aperçoit aisément la raison.
Si toutes les circonstances de la vie organique du f«L'tus et les caractères propres de l'espèce de sensibilité physique dont il jouit pouvaient être exactement déterminées, nulle observation ne serait plus propre à nous donner une connaissance claire de ces allections immédiates et du princijje des sympathies qui forment le lien de la nature animée. Ici en elfet ces phénomènes paraîtraient, pour ainsi dire, à nu ou dépouillés de tous
ces caractères accessoires et prédominants dont ils se masquent dans notre expérience ou nos habitudes acquises, en s'associant aux produits variés de la vie active, à ceux de la perception, de l'imagination ou de la pensée. Mais dans le développement même complet et l'entier exercice de toutes ces facultés, il y a encore certains états où cet ordre d'impressions intérieures qui constituent l'homme simple dans la vitalité, peut ressortir et se signaler à part ; il en est d'autres où l'observateur judicieux et attentif, peut surprendre et distinguer assez nettement les phénomènes des deux vies et pour ainsi dire des deux natures qui se succèdent, se remplacent, s'excluent, se rejoignent, se prédominent tour à tour et forment en cjuelque sorte, sous la même enveloppe, deux êtres différents, aussi étrangers aux opérations l'un de l'autre que l'est l'homme ('veillé à tout ce qu'il a pu faire dans un accès de somnambulisme.
Ainsi, dans le sommeil ou l'inaction complète de toutes les fonctions de la vie active, les organes intérieurs prennent souvent ce surcroit d'activité c[ui fait ressortir les impressions immédiates dont ils sont le siège, et convertit ces impressions organiques dans de véritaljles affection-^ ou sensations précordiales. De là ces songes extraordinaires jjar lescjuels une nature souffrante a révélé quelquefois la cause et le siège de son mal, expliqué ses besoins et indiqué les remèdes appropriés. Telle est l'histoire du serpent rouge de (ialien (l), pronostic vérifié aux yeux de ce médecin
(1) (iALiEN, né l'an 131 de notre ère à Pergame en Asie. Le principal ouvrage de lui que nous avions conserve est le traité des Dogmes cVHippocrate et de Platon, en neuf livres.
3Î ŒUVRES DE MMMli DE HIIÎAX.
oélèhro d'une liénioiTagie nasale et du ])esoiii pressant d'une saignée qui opéra la guérison du malade. Ne semble t-il pas que dans ces sortes de cas, le sens interne de la douleur, seul éveillé, laisse entrevoir des lueurs d'un instinct presque surnaturel ? Tels sont encore ces pressentiments conçus pendant le sommeil et justifiés par l'événement, ces inspirations et ces influences sympathiques qui paraissent quelquefois s'exercer à distance et dune manière merveilleuse. Le sens interne particulier qui les reçoit ou les conçoit, ol)Scurci et comme nul dans la veille, ne semble développer ses facultés exti-aordinaircs de présagition que dans le silence absolu de tous les sens externes, lors- (ju'il n'y a aucune impression étrangère qui le distrait, plus de témoins qui le contrarient ou lui en imposent, plus (le rivaux qui cherchent à troubler ou à pai'tager son <Miq)irr. .le rapporterai ici entre autres exemples de pressentiments conçus dans le sommeil, et comme par la sympathie d'un sens précordial, le fait cité par un témoin dont l'esprit philosophique exclut le soupçon de mauvaise foi ou de crédulité superstitieuse.
Lne mère, dit M. Meister, dans son ouvrage intitulé Etudes .sur /'ho?7wie, rêve qu'elle voit son enfant se noyer dans une cuve. Son effroi la réveille, elle raconte ce songe à son mari qui parvient à la rassurer. Mais elle se rendort et fait le môme rêve une seconde fois. Sa terreur redouble ; elle veut se lever pour aller chercher son enfant. Le mari la l'eticnt encore. Vn troisième rêve vient lui présenter pour la troisième fois la môme atfreuse image. Elle entend de plus une voix lamentable lui crier : — il est trop tard. Alors n'écoutant plus rien, se jetant hors de son lit, elle court à l'endroit où elle a cru voir périr son enfant ; mais trop tard en effet, car
LES DISCOUP.S l'Hir.OSOl'HIQUES DK BKKCiERAf 53
clic le trouve noyé dans une cuve de blancliisseuse, auprès de laquelle l'iniprudence d'un domestique l'avait abandonne pendant quelque moment.
Plusieurs d'entre nous j)ourraient citer quelques faits personnels, moins frappants sans doute, mais qui tiennent aux mêmes principes, à la même source ; il nous arrive quelquefois, par exemple, de nous surprendre dans certains états particuliers, d'être les témoins ou les sujets de quckpie événement nouveau, qui ne nous atlectent pas comme tels, parce qu'il nous semble les avoir prévus, ou qu'ils paraissent se lier va,i;uement à quelque mode antérieur de notre existence, quoiqu il nous fût impossible de les y rattaclier par un acte exprès de réminiscence intellectuelle. Il est très probable que ce sont en eifet des sortes de réminiscence aflcctives ou intuitives, des pressentiments antérieurs ou d'anciens songes réalisés.
Mais ce qui distingue dans tous les cas send)hdjles ces productions spontanées et anormales d'un sens interne ou centre précordial particulier, c'est l'absence complète du moi ou du sentiment de personnalité identique et par suit(> de toutes les formes intellectuelles, dé temps et de lieu, de réminiscence ou de souvenir, qui se joignent essentiellement aux produits réguliers de la force pensante.
La suspension momentanée des fonctions spéciales auxquelles ce sentiment de moi ou de personnalité [ J (I)' est ce qui détermine précisément le som-
meil parfait de l'homme, je veux dire de l'être intellectuel, car il n'y a jamais de sommeil complet pour l'être sensitif simple dans la vitalité. Le principe ou la
(1) Mot omis, probablement [(sl uni|.
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force quelconque qui entretient la vie et l'affectibilité dans toutes les parties du même tout organique, veille sans cesse {active exciibias agit) suivant l'expression de Stahl, il parcourt ensemble ou successivement, et dans un ordre déterminé par la nature ou les habitudes, toutes les portions de son domaine. Mais l'animal peut être plus ou moins couiplètement assoupi pendant que les organes de la vie intérieure demeurent éveillés ; et l'animal peut s'éveiller à son tour pendant que le moi et les sens de la perception sommeillent encore. Observez en effet, ainsi que le démontrent des expériences certaines, que les organes passifs de l'odorat et du goût, qui appartiennent à la vie proprement dite animale, sont les deruiers à s'endormir, et peuvent veiller encore pendant que les sens de la perception sont tout à fait assoupis. C'est en suivant exactement les eff'ets, les gradations, qu'on parviendrait peut-être à expliquer une partie des faits si extraordinaires du somnambulisme (1 ). En général les phénomènes du sommeil étudiés dans la [ ] (2) successive dont ils s'enchaînent, depuis
l'instant où, le moi cessant d'agir, les sens de la perception se ferment, pendant que ceux de la sensation animale restent en exercice, jusqu'à celui où tous les organes paraissent assoupis, et dans un ordre inverse, depuis l'éveil qui s'annonce d'abord dans tels organes particuliers et s'étend progressivement d'une vie à l'autre, jusqu'au moment où le moi rentre dans la plé-
(1) Ce soiil toujours les organes soumis à l'indiience de la volonlifjui s'eDdormcnl les premiers; Taeil, le toucher actif; puis rouïc ; puis le goût, l'odorat et le tact passif sont les derniers comme k's plus indépendants, les plus en relation avec la vie organique ou |)assive (.Note de .Maine de Uiran).
(2) Mol omis. Il faut lire probablement : dans la [manière].
LES DISCOURS PHILOSOPHIQUES DE BERGERAC o5
nitude de ses fonctions de conscience ; la natui'e des songes qui correspondent à ces divers dei^rés de profondeur du sommeil ; la succession rapide de quelques éclairs de pensée ou d'intelligence qui, brillant quelquefois momentanément au sein de ce vague des atfections ou des images, leur impriment des caractères qui préparent la réminiscence ou justifient les pressentiments... tous ces phénomènes, si curieux, dis-je, réunis et comparés à ceux que présentent d'une manière analogue divers états nerveux léthargiques, cataleptiques ou extatiques, lorsque leur invasion est aussi graduelle ou successive, me paraissent éminemment propres à faire ressortir les caractères de cette classe d'impressions que j'ai voulu signaler dans ce mémoire, et les distinguer de tout ce qui n'est pas elles, à déterminer les circonstances où elles naissent, les sièges où elles se forment, enfin l'étendue et les limites de leur influence dans le physique et moral de notre être.