C. — De l'attention
Quand le sentiment propre de l'acte se cache ou s'obscurcit sous celui du résultat sensible (modal ou objectif) qui prédomine dans la sensation, l'élément de celle-ci provenant d'une force étrangère (connue ou inconnue), dont l'action ne commence point hors de la volonté, mais concourt toujours essentiellement ave celle et peut même se continuer hors de son influence : nous donnerons le nom d'attention à la force qui détermine et transforme ainsi la sensation, en ne s'apercevant plus elle-même que dans le résultat transformé. L'attention exclut la passivité complète, car le mode affectif n'a pas en lui-môme la force transformatrice ; mais le caractère passif entre toujours plus ou moins en résultat dans l'exercice de la puissance ou la faculté
que nous nommons ainsi, tandis que la réflexion est éminemment et exclusivement active.
Nous veiTons mieux, en avançant, que les signes, d'après lesquels nous caractérisons ici ces facultés originelles et élémentaires, ne sont pas purement hypothétiques et conventionnels. Après les avoir prises ainsi dans leur source et leurs conditions les plus simples, cherchons à signaler de la même manière celles qui en dérivent ou qu'on peut considérer comme les transformées.
/). — Mémoire et imagination. — Différentes espèces de réminiscence.
Dans les intervalles, où la force d'inspiration volontaire serait absolument inactive, notre être fictif, placé toujours dans les mêmes circonstances, se trouverait réduit au sentiment fondamental absolu ou à l'état purement affectif, mais l'activité personnelle d'une part, et la sensibilité organique ou animale de l'autre, une fois mises en jeu, trouvent leur propre mobile en elles-mêmes ou dans les conditions qui leur sont respectivement inhérentes.
Les modes de l'existence sensitive et intellectuelle se lient entre eux dans une même chaîne continue ou dont les anneaux tendent toujours à se renouer ; un état premier en amène presque toujours un autre qui en diffère le moins possible ; l'exercice antérieur d'une faculté fait naître une série de produits homogènes à leur source. Si l'individu, par exemple, n'est parvenu à impressionner son organe et à se donner une faible sensation d'odeur qu'à la suite d'un effort intense et prolongé, la réflexion propre de l'acte ayant prédominé ainsi sur l'attention
modale du résultat sensil)le, et supposant qu'il y ait ensuite un intervalle d'inaction ou de sommeil pour le centre moteur, ce sera encore par une détermination active que commencera le réveil, l'individu voudra encore plutôt le mouvement que la sensation, le moyen présent que le but éloigné ; ce sera moins le besoin de 6Wi/zV que celui d'agir qui remettra enjeu les facultés, et l'exercice précédent de la réflexion appellera encore la réflexion.
Si l'attention eût prédominé dans le résultat sensible de l'acte presque inaperçu, en lui-même, soit par la faiblesse et la facilité de l'effort, soit par la vivacité que les dispositions de l'organe auraient donnée à l'impression, ce serait par une détermination sensitive propre à ce dernier que commencerait l'éveil ; l'odeur serait recherchée encore, attirée comme par une sorte d'affinité animale, et l'on pourrait assigner là un instant où le besoin, le désir iraient avant le vouloir ; mais dans cette hypothèse, la cause appropriée est toujours là, son influence se proportionne même à l'exaltation sensitive qui fait le besoin, et comme il n'y a point d'effort inutile, ce besoin, satisfait en naissant, n'a pas le temps encore de se transformer en désir.
Nous appellerons mémoire ou rappel la détermination active, conservée et effectuée de nouveau par le centre moteur, qui répète un effort ou un acte entièrement exécuté. Nons appellerons imac/inalion, la détermination conservée dans l'organe sensitif ou dans le centre de réaction sympathique, qui persiste ou tend à se remettre au ton d'une impression passée.
Puisque, dans l'hypothèse actuelle, toute sensation est précédée et amenée par un acte volontaire, quoique la vivacité du résultat puisse obscurcir plus ou moins la
conscience du principe, les deux déterminations précédentes devront toujours concourir ensemble, suivant des rapports, il est vrai, très inégaux; la mémoire ne pourra être comj)lètement séparée de l'imagination, pas plus que l'exercice de la réflexion ne l'a été d'abord de celui de l'attention. Il ne s'agit dans les deux degrés que (bî noter la prédominance du sentiment ou de la détermination propre de l'acte sur le sentiment et la détermination c{ui correspondent à son résultat modal.
Pour nous, qui distinguons ou croyons si bien distinguer nos impressions de nos souvenirs, il n'y aurait point lieu de donner ce dernier nom de soi/venir à une sensation dont la cause serait actuellement présente. Mais supposez que nous ignorions absolument qu'une telle cause extérieure concourt à nous modifier ; supposez aussi que nous ayons, dans certains cas, la conscience très claire d'actes volontaires, à la suite descjuels naisse infailliblement la sensation, ot, dans d'autres cas, seulement la conscience vive ou obscure de cette dernière, il est certain que nous distinguerons très bien alors les modes résultant de notre activité réflécbie, de ceux cjui sont pasoivement produits en nous, comme nous distinguons actuellement le son émis par notre organe vocal, du même son qui vient du dehors frapper l'oreille. Mais (juant aux modes passifs, il n'y aurait absolument aucune raison de les séparer en deux classes de sensations et de souvenirs ; car cj[ue fait la présence ou l'absence d'une cause qui n'existe pas pour nous ? Eh bien, l'individu, qui agit et sent par l'odorat seul, est, par rapport aux modes qui résultent directement de l'inspiration qu'il veut et aperçoit, à peu près, comme nous sommes par rapport aux sons articulés, dont nous avons la faculté d'impressionner volontairement notre ouïe : et nous
sommes, relativement à plusieurs modifications jjassives et spontanées de la sensibilité (telles que le chaud, le froid et aussi certaines odeurs qui nous poursuivent, certains tintements qui frappent nos oreilles, sans que nous puissions savoir si la cause est en nous, c'est-à-dire dans Torgane même ou hors de nous), nous sommes, dis-je, dans la même position que notre être fictif, lorsque la détermination sensitive prévaut ; à cette différence près que, suivant notre hypothèse, il ne peut jamais être complètement passif dans Fodoration réelle, quoiqu'il puisse l'être par rapport au mobile qui la met en jeu. C'est ainsi que nous sommes encore dans les articulations, les cris, et les autres mouvements sentis, que les passions quelconques arrachent à la volonté. Maintenant, en quoi un acte d'odoration, répété ou efTectué pour la seconde ou la n^ fois, suivant une détermination motrice ou sensitive, diffère-t-il de la modification première, active ou passive, puisque la cause extérieure est toujours présente, que c'est toujours le même effort qui s'exerce avec plus ou moins d'énergie, la même impression qui vient exciter avec plus ou moins de vivacité ? Quelle raison avons-nous (surtout en nous mettant à la place de l'individu supposé, et non en le mettant à la nôtre) de distinguer sous des noms différents la même puissance, lors({u"elle répète son acte ou lorsqu'elle l'exécute pour la première fois, son effort étant toujours suivi de succès ? S'il n'y a jamais que sensation dans divers degrés pourquoi (hstinguer un souvenir ? Quelle est enfin la circonstance qui nous déterminera, dans l'hypothèse où nous sommes, à différencier sous les titres de mémoire et à' imagination les deux facultés fondamentales, caractérisées en premier lieu sous ceux d'aperception et d'attention ? Ici l'on
voit bien cvideinment que si Tètre moteur et sentant ne pouvait avoir, à chaque répétition du même acte volontaire, et à chaque renouvellement de l'odeur qui suit, accompagne ou prévient cet acte, le sentiment intérieur de cette répétition ou de ce renouvellement (comme tels), il agirait ou sentirait à la /l'^fois comme à la première ; toute la différence que nous voulons noter ici s'anéantirait ou ne pourrait être que relative à un point de vue pris tout à fait en dehors de rètre dont il s'agit.
1. Le fondement de la différence consiste donc ici uniquement en ce que l'être, qui répète l'effort et qui éprouve une modiiîcatiori, se reconnait, ou comme la même puissance qui a déjà exécuté cet acte, ou comme la vertu sentante qui a été modiiîée .de telle manière. Or, 1° par cela seul que l'acte est répété volontairement, la puissance exécutrice se reconnaît pour la même dans la seconde détermination, et il est impossible de séparer ici le sentiment de reconnaissance ou de réminiscence de l'effort librement renouvelé, puisque ce renouvellement même le suppose. Il faut en dire autant de la modification aperçue ou réfléchie, comme résultat de l'acte répété, puisqu'elle est renfermée dans le sentiment de la même puissance ou dans le même vouloir ; d'où il suit que la mémoire ou le rappel de tout mode actif comprend essentiellement la réminiscence, qui distingue seule une seconde détermination d'une première, et que cette rémhiiscence n'est elle-même que la personnalité (l'aperception ou le sentiment de moi) inhérente au premier déploiement de la force sur la résistance organique, continuée dans ce déploiement effectué toujours par le même principe, et suivant les mêmes conditions, etc.