‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 5 sur 51 · Quant à la vertu sentante, pour qu'elle pût recon · texte numérisé non relu

Quant à la vertu sentante, pour qu'elle pût recon

naître sa modilicatioii, c'est-à-dire se reconnaître pour la même, dans telle modification, il faudrait bien évidemment d'abord qu'elle fût constituée comme personne individuelle. Ov-, comment serait-elle constituée ainsi, lorsqu'elle n'est autre chose que la modification sensible ? Nous avons d'ailleurs la preuve d'exj)érience que nos allections les plus vives, quand elles sont séparées du sentiment personnel ou des actes sur lesquels il se fonde, sont aussi comme non avenues dans notre existence successive, et que nous ne pouvons jamais savoir directement si elles sont nouvelles ou anciennes : témoins toutes nos douleurs intérieures, les degrés de froid, de chaud, de bien ou mal-être, etc. Nous pouvons donc affirmer qu'il n'y a point de réminiscence inhérente aux affections pures de la sensibilité. Dans l'hypothèse où nous sommes, si l'odeur venait seule impressionner l'organe, sans être liée à aucun sentiment de l'action nécessaire pour la produire, l'être, qui la deviendrait à chaque renouvellement, n'aurait donc aucun moyen de la reconnaître pour la même, ou ce qui est égal, de reconnaître en elle l'identité de sa propre vertu sentante Mais ici, la sensation est toujours accomjîagnée d'un acte volontaire, et, quoique la conscience propre de cet acte puisse être observée indéfiniment dans le résultat sensible, la détermination n'en subsiste pas moins à un degré quelconque. De là le sentiment de moi ou l'élément personnel, qui, renfermé dans la sensation première, se retrouvera encore, dans son renouvellement clfcctué suivant les mêmes lois. L'individu qui exercera encore l'attention dans le résultat de l'acte, prescfue iniijerceptihlenient répété, pourra donc se reconnaître, non comme la même puissance qui veut et exécute un acte, dont elle a conservé la détermination ou l'idée,

mais plutôt comme être sentant modifié, dans son organisation, de la même manière dont il l'a déjà été.

La réminiscence inhérente à l'acte volontairement répété, je l'appelle réminiscence personnelle ou réfléchie, parce que c'est par là que nous sommes capables de reconnaître l'identité propre de notre être (1) ou

(1) « Afin de mieux analyser la réminiscence, dit Co.ndillac, dans VEssai sur l'Oriyine des connaissances humaines, (Chap. III) il faudrait lui donner deux noms, l'un en tant qu'elle nous a fait connaître notre être, l'autre en tant qu'elle nous fait reconnaître les sensations qui s'y répètent ; car ce sont là des idées bien distinctes ». De cette observ-ation bien approfondie et analysée jusque dans ses fondements, pouvait, je crois, ressortir un autre Tî^aite des Sensations : mais combien ne se trouve-t-elle pas effacée dans ce dernier ouvrage, où il n'est plus même question de la réminiscence, et où la mémoire se trouve caractérisée par le simple effet de l'ébranlement sensitif, qui se prolonge, après que la cause a cessé d'agir? Assurément la mémoire est bien confondue là, avec la sensation ou l'affection la plus simple, et on voit s'évanouir toute distinction ultérieure sur les deux sortes de réminiscences, qui peuvent se joindre, de différentes manières, à l'effet d'un tel ébranlement organique, ou même être tout à fait séparées. Cependant, notre philosophe, en abandonnant son ancien point de vue, a bien senti la nécessité de donner h. sa statue un point d'appui dans l'existence, ou de lui constituer un principe d'identité, par conséquent une réminiscence. « Ce qu'on appelle înoi, dit-il dans le Traite des Sensations, ne me parait convenir qu'à un être qui remarque que dans le moment présent, il n'est plus ce qu'il a été. Tant qu"il reste le même, il n'y a point de personnalité en lui, mais dès qu'il change, il juge qu'il est le même qui a été auparavant, et il dit moi ». Assiu'ément, pour pouvoir faire une telle remarque, il faut bien être déjà une personne constituée, nn moi, et ce n'est pas d'ailleurs la statue n'existant que par les odeurs, et devenant toutes les modifications successives, qui est capable de regarder ainsi en arrière, il lui faudrait un point tlxe qu'elle n'a pas. Au surplus, en faisant dépendre ici l'identité personnelle de la mémoire, Condillag abonde encore sur ce point dans le sens de Locke, qu'il abandonne dans tout le reste, à peu près. Mais la mémoire, telle que la définit ce dernier philosophe {Essais stir V entendement humaiii, livre H) suppose bien déjà aussi l'identité personnelle ou la personnalité conservée; en donnant l'une

d'apercevoir notre existence continuée ; la réminiscence, qui s'attache seulement aux résultats de nos actes, et en apparence aux modifications passives de notre sensibilité, je l'appellerai réminiscence modale (et dans la suite objective). Ces deux espèces doivent être soigneusement distinguées, comme la réflexion et l'attention, dont elles sont dérivées ou respectivement transformées. C'est la distinction de ces deux espèces, qui sert de base unique à celle qu'on doit établir entre l'exercice de la mémoire, et celui de l'imagination ; nous trouvons ainsi que tout va se rallier aux deux modes fondamentaux de notre être, très distincts, sans être séj)arés ; sentiment ou aperception de l'acte lui-même, prédominant sur celui du résultat ou se confondant avec ce résultat sensible qui prédomine à son tour ; conditions de cette prédominance alternative ; jusqu'ici voilà tout, et hors de là ce n'est que Yinstinct qui n'est lui-même que l'absence de toute faculté. Nous verrons s'il en est de même ailleurs.

La réminiscence personnelle dans l'acte rappelé ou

pour tenue d'explication de l'autre, c'est expliquer le même par le même. On s'aperçoit bien ici qu'il manque un commencement ; on le voit encore mieux par ce qu'ajoute Condillac dans le même article : « Tant qu'un être ne change pas, il existe sans aucun retour sur lui-même, il ne peut dire moi ». A la bonne heure, mais pourrait-il le dire davantage s'il changeait toujours, si tout changeait en lui sans que rien demeurât. De plus, je demande si l'être, qui est supposé exister ainsi tout entier par un seul mode invariable, et sans aucun retour sur soi. trouvera plutôt, dans l'un des modes (ju'il devient ensuite, la possibilité ou la condition nécessaire pour effectuer ce retour. Si toutes les modifications sont égales sous ce rapport, je ne vois pas comment la condition d'aperceplion personnelle, qui nest dans aucune en particulier, pourrait se trouver dans le passage de l'un à l'autre. Si cette condition est inhérente à quelque modification particulière, pourquoi ne pas la distinguer des autres?

dans l'exercice de la mémoire, est assurée infaillible. La réminiscence modale^ dans la détermination sensitive efTectuée, ou l'exercice de l'imagination, est souvent incertaine, illusoire. On pourrait même caractériser cette dernière faculté par la privation complète de réminiscence qui a lieu le plus souvent dans la reproduction spontanée d'un mode quelconque ; mais il n'y aurait point alors de raison pour la distinguer de l'exercice direct de la sensibilité, du moins dans l'hypothèse où nous sommes et dans le point de vue intérieur. C'est ainsi que le vaporeux, l'homme en délire ou dans le sommeil sont bien réellement affectés, quoique nous affirmions qu'ils imaginent.

Mais pour éclaircir encore cet article important de la réminiscence modale en particulier, il faudrait faire quelque changement dans l'hypothèse simple employée jusqu'à présent. Si nous écartons, par exemple, toute cause odoriférante, l'être, qui veut se donner la sensation accoutumée, éprouve une résistance bien inattendue ; il déploie de nouveaux efforts ; prolonge ou amplifie les mouvements inspiratoires ; sa réflexion prend un plus grand essor et peut-être pourra-t-il remarquer alors dans ses actes mêmes, des circonstances qui lui avaient échappé, quand son attention était absorbée dans le résultat sensible ; mais bientôt il est distrait par des affections de malaise, ^'inquiétude, d'ennui, qu'il devient sans pouvoir s'en rendre compte ; la sensibilité, portée par l'habitude à un certain ton, réclame ses aliments propres, des besoins inconnus se font sentir, ils déterminent des mouvements brusques, précipités et d'une énergie supérieure à ceux qui étaient accompagnés auparavant de réflexion et de volonté ; cette dernièrp force est opprimée, ce n'est plus la même

qui dirigeait et coniniandait ; si le moi peut !;'aperccvoir ou se retrouver dans ce tumulte des atfections, il sent bien qu'il est mal, qu'il n'est pas comme il a été, comme il voudrait être, il sent son impuissance et par suite sa dépendance^ il sent le besoin, il est Ijien près de sentir de véritables désirs.

Dans cet état, si nous substituons une odeur diit'éreiite de la première et qui soit encore plus faible, ou qui demande un cfFort d'inspiration plus marqué et plus soutenu, cette odeur sera sentie dans le rapport à l'action forte, que le besoin détermine, et, quoique la sensibilité ne soit point entièrement satisfaite, l'état de malaise qui a précédé, la nouveauté de l'impression qui compense sa faiblesse relative, y attacheront de nouveau toute Valtention, la volonté sera déterminée, iiors du besoin même, à soutenir le mouvement inspiratoire dans le degré nécessaire pour conserver la sensation, la rappeler quand elle s'échappe, ce quidemajidera alors un effort plus pénible, et pourra contriljucr à développer la réflexion.

Dans ce passage d'une modification ou d'une odeur particulière à une autre, qui en diffère par le caractère sensitif et le degré d'efiort plus intense qu'elle nécessite, on pourrait croire qu'il y a une comparaison faite entre les deux modes affectifs, dont l'un se reproduit par la mémoire, dans le même instant que l'autre est présent au sens externe, ce qui fait reconnaître Y ancienneté de l'une, la nouveauté de l'autre, et fonderait ainsi la réminiscence, et par elle, l'identité personnelle. Mais nous pouvons observer, et notre expérience confirme assez, que la réminiscence modale s'exerce très peu sur les odeurs elles-mêmes ; la comparaison et la distinction de ces modes se fondant en nous sur plu-

sieurs perceptions ou circonstances simultanément associées (1). Dans Ihypothèse actuelle, pendant que l'attention s'applique à la sensation nouvelle, la reflexion peut s'exercer dans le déploiement plus énergique de l'effort nécessaire pour la produire ; c'est toujours la même puissance qui veut et qui agit, mais suivant une détermination différente de celle dont elle avait contracté l'habitude. Voilà la base réelle de la comparaison et de cette réminiscence qui se réfléchit, de deux actes identiques dans leur cause, sur les modes divers résultants, qui leur correspondent, et part ainsi de la constance même pour apprécier et mesurer les changements.

Si chaque odeur dépendait ainsi d'un mouvement distinct approprié, il me semble que les modifications de cette espèce se distingueraient entre elles dans leur succession ou leur ensemble, deviendraient la matière de comparaisons réfléchies, et seraient enfin dans notre mémoire, à peu près comme d'autres perceptions dont nous parlerons. Mais ces impressions se lient à des mouvements instinctifs continuels, et presc[ue toujours inaperçus, et (sans parler de la manière dont les molécules odorantes afi'ectent, comme par diffusion, les extrémités nerveuses et quelquefois tout le système sensible), la même inspiration volontaire est accompagnée ou suivie des sensations les plus opposées. Il ne saurait donc y avoir de distinction ou de rappel des odeurs comme des sons, par autant de mouvements déterminés avec intention, avec un eftort réflectihle.

(1) Sous ce rapport, Box.net et Condillac ne pouvaient pas plus mal choisir leur point de départ, pour distinguer dans la sensation l'origine de toutes les facultés.

Cette circonstance même de la passivité, réellement inhérente aux odeurs, nous fera concevoir comment l'être fictif, qui a commencé à déployer son activité sur de tels modes, et qui, dans la situation hypothétique où nons l'avons placé, se serait accoutumé à les sentir sous un rapport de subordination nécessaire aux mouvements dont il dispose (1), comment, dis-je, cet être tiré de cette situation forcée, et rendu à Tordre commun des choses, pourrait partir de la réflexion pour entrer dans une sorte de monde extérieur invisible imaginaire où il est attiré par l'exercice de facultés d'une autre espèce.

Page 1