LETTRE DE MAINE DE BIRAN A STAPFER
Monsieur.
Le souvenir toujours présent de l'intérêt et des ]>ontés que vous avez bien voulu me témoigner pendant mon dernier séjour à Paris, me fait espérer que vous voudrez l)ien recevoir riiomniage du prospectus cijoint d'un nouvel étal)lissement d'instruction que je me propose de fonder dans mon pays. Vous, Monsieur, qui avez tant contribué par votre influence et vos leçons à propager dans votre savante patrie le goût de ces belles et vastes connaissances que vous possédez, vous qui animé des sentiments d'une douce philanthropie désireriez voir notre espèce devenir partout plus éclairée et par suite meilleure et plus heureuse, vous ne verrez pas sans quelque intérêt les efforts que je fais pour arraclier à l'ignorance le petit pays confié à mon administrati(tn, pour l'élever au niveau des lumières
(i) l'Onds Naville (Cicncve).
LES DISCOUUS PHILOf^Ol-HIQrES UK BEUGERAC 2;{3
(le notre Age et le faire participer à l'avantage des bonnes méthodes (renseignement qui se sont rc^pandues ailleurs et surtout dans votre patrie a\'Tec de si grands succès.
J'ai écrit à M. Pestalozzi à Yverdon, pour lui demander un de ses élèves à qui j'offre un traitement avantageux comme instituteur primaire, chargé d'en former d'autres que j'enverrais successivement dans les diverses comnmnes de mon arrondissement ; je n'ai point encore eu de réponse quoique ma lettre soit écrite depuis trois semaines. J'ai espéré, ]Monsieur, qu'en qualité de compatriote de M. Pestalozzi, vous pourriez m'ètre près de lui de quelque utilité si vous êtes en relation directe avec ce célèbre instituteur. Dans tous les cas, le commerce étencki que vous entretenez avec tant de maîtres et de savants de diverses classes, peut vous mettre à portée de servir mon petit éta!)lissenient en lui procurant quelque homme instruit, soit dans les langues, soit dans les mathématiques, qui voudrait renoncer pendant un certain temps au tour- ])illon de la capitale et venir jouir dans notre j)etite colonie savante d'une existence libre, tranquille et assurée. J'ose me flatter, Monsieur, que vous voudrez bien m'accorder vos conseils et votre appui dans le projet que j'ai l'honneur de vous soumettre. Cette nouvelle marque de bonté de votre part ne pourra cependant fju'ajouter peu à la reconnaissance profonde dont je suis pénétré d'avance jiour toutes les honnêtetés dont vous m'avez comblé. Le temps trop court où j'ai été à portée de profiter de votre douce et excellente société ne sortira jamais de ma mémoire et je formerai toujours des vœux ardents pour le voir renaître.
Daignez agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute
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considération et des sentiments les plus atl'ectueux que vous a voués pour tonjours.
Signé : Maine Birax.
P. S. — Voudriez-vous ]>ien ollVir mes hommages à Madame votre digne épouse. J'aimerais bien aussi savoir des nouvelles de .Messieurs vos enfants.
Bergerac, le 17 septeml)rc IcSO".
Monsieur,
Le directeur du nouveau collège, qui vient d'être fondé dans le chef-lieu de mon arrondissement, profite du moment des vacances pour se rendre à Paris, et recruter s'il est possible quelques professeurs qui conviennent à, notre établissement d'instruction. Parmi ces professeurs après lesquels uous courons, celui qu'il sera probablement le plus difficile de nous procurer, et à (]ui pourtant nous tenons le plus, c'est un instituteur primaire d'après la méthode de Pestalozzi. Ce que vons avez eu, Monsieur, la bonté de m'écrire au sujet de ce maitre célèbre et des rapports honorables qui le lient à vous confirme et étend encore la première idée que J'avais conçue de l'efficacité de votre protection, si vous vouliez bien l'accorder à notre école naissante et nons ouvrir surtout les moyens d'y introduire cette méthode^ que je suis porté à considérer comme Tévangile de l'institution primaire, d'après les exemples que j'en connais, et surtont d'après la théorie analytique des " opérations intellectuelles <> au développement régu-
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lier desquelles je la crois éminemment appropriée. J'attends, Monsieur, avec une bien véritable impatience la traduction de l'allemand que vous avez la bonté de m'annoncer : cet ouvrage me sera précieux à bien des titres : il suppléera aux connaissances qui me manquent sur beaucoup de détails essentiels de la méthode de Pestalozzi, et servira d'éjDreuve infaillible au jugement que j'en ai porté d'avance.
J'ai quelque raison d'être surpris du silence absolu (|ue le savant instituteur d'Yverdon a gardé jusqu'à présent sur la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser. J'espère encore qu'il me répondra puisque vous avez eu vous-même l'extrême bonté de l'y engager. J'ai écrit dans le même objet à M. Murait, c[ue vous connaissez sans doute au moins de réputation. Je n'ai pas été plus heureux de ce côté. C'est cette difficulté d'obtenir des réponses sur un sujet auquel je prends le plus vif et le jdIus pressant intérêt, qui m'a déterminé à engagé notre directeur M. Desgranges, ex-professeur de mathématiques de l'école de Brest, à faire lui-même le voyage de Paris pour y prendre langue et se diriger ensuite vers la Suisse, s'il a l'espoir fondé d'en rapporter la conquête à lacjuelle nous aspirons.
M. Desgranges fera tout ce qu'il pourra pour avoir l'honneur de vous voir dans le lieu où vous serez; il prendra la liberté de vous demander en son nom et au mien tous les renseignements que vous pourrez lui procurer sur le principal but de son voyage et les moyens d'y parvenir. Je vous aurai, Monsieur, une obligation bien particulière des conseils que vous voudrez bien donner à celui qui me représentera près de vous et dont j'envie le bonheur dans cette circonstance. M. Desgranges se conformera en tout à vos sages avis et
recommandé par vous, il prendra sa direction vers la Suisse, s'il est impossible de remplir autrement son objet.
Je sens, Monsieur, tout l'attrait que le calme et les douceurs de la campagne doivent inspirer à une àme telle que la vôtre, le bon père de famille, le savant laborieux et économe du temps, trouvent tant d'avantages dans cet agréable et utile séjour. Jouissez, Monsieur, par le cœur et l'esprit de tous ces avantages, dont vous êtes plus que tout autre digne de goûter et d'étendre les fruits. J'ai la confiance que cette honorable et douce retraite ne sera point perdue pour les amis de la science et de la véritable philosophie. Je serais ])ien heureux si vous daigniez quelquefois vous souvenir d'un de ces amis qui regrettera toute sa vie de vous avoir connu troj) tard et d'être proljablement condamné à vivre toujours loin de vous mais à (|ui vous avez laissé des souvenirs profonds et ineffa(;a])les par le temps et les distances.
La carrière administrative où les circonstances de ma vie et de ma position m'ont entraîné malgré moi, absorbe presque toutes mes facultés ; il n'en reste qu'une ])ien faible portion à donner à mes études chéries et à des occupations plus relevées que la poussière des bureaux. Cette manière d'exister tumultueuse et tout à fait en dehors de moi contrarie l'ensemble de mes habitudes, de mes besoins, de mes plus intimes affections ; j'ai l'espérance que ces dégoûts auront un terme prochain et je travaille en attendant à les rendre moins amers, en faisant tout le bien que je puis dans la petite sphère où je me trouve circonscrit. En mars dernier je me retirai pendant un mois à la campagne pour rassembler les matériaux d'un mémoire sur le sujet pro-
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l^osé par l'Académie de Berlin : Y a-t-il une appcrception immédiate interne? Sujet que j'avais médité auparavant et que je m'étais jDromis de traiter aussitôt que j'en aurais vu le programme dans les journaux. Le prix devait être distribué dans le courant de cette année. J'ignore si les circonstances politiques n'auront pas apporté des changements dans l'organisation de l'Académie de Berlin et dans l'ordre de ses travaux. Vous êtes, Monsieur, par vos relations plus à portée que moi d'en savoir quelque chose ; et vous me rendriez un véritable service si vous vouliez bien me faire part des nouvelles que vous pourrez en avoir.
Je fais les vo'ux les plus ardents pour la conservation et le bonheur de tout ce qui vous est cher; j'espère que la vue de Madame Stapfer se trouvera mieux des douces teintes de la campagne que vous habitez.
Veuillez, je vous prie lui otïrir mes atiectueux hommages. JMessieurs vos enfants doivent aussi se trouver bien de l'habitation des champs pour le développement du moral et du physique ; les miens jouissent des vacances et m'ont donné de la satisfaction par leurs progrès pendant le cours de l'année classique.
Becevez, ^lonsieur, l'assurance de tous les sentiments d'affection et de respect que vous a voués pour toujours,
Sisné : Mai.nk Bu»an.