‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 47 sur 51 · LETTRES DE STAPFER A MAINE DE BIRAN · texte numérisé non relu

LETTRES DE STAPFER A MAINE DE BIRAN

Tuley près Mer (Loir-et-Cher), 20 août 1807, Monsieur,

Ce n'est qu'hier que j'ai reçu l'intéressant envoi dont vous avez bien voulu m'honorer. et la lettre obligeante qui raccompagnait. La cause du retard, qui ne m'a fait jouir de ce plaisir que plusieurs jours après celui où votre paquet aurait dii me parvenir, est dans la cascade qu'il a faite de Paris à une campagne près de Montfort-l'Amaury que j'habite ordinairement, et de cette campagne ici, dans une terre à cinq lieues de Blois, où je passe l'automne avec ma famille chez la Grand'mère de Mme Stapfer.

Je suis. Monsieur, on ne peut pas plus flatté de votre aimable souvenir, et m'empresse de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Votre projet est aussi patriotique et noble, que le plan d'exécution m'en parait sage et bien conçu. Je vous dois, comme Suisse et ami de M. Pestalozzi, des remerciements particuliers pour le suffrage et l'appui que vous voulez bien accorder à sa méthode. La France aujourd'hui est le seul pays civi-

lise qui n"ait pas encore tâché de se l'approprier, et l'exemple d'un homme aussi distingué que Vous par ses lumières et son mérite aidera puissamment à l'v l'aire adopter enfin.

Je suis aussi affligé qu'étonné du délai que Pestalozzi apx^orte à sa réponse, et je vais lui écrire pour lui recommander pressammenf de donner tous les soins possibles au choix honorable auquel vous l'avez invité. Si une malheureuse chance ne l'a pas privé de votre lettre, ^lonsieur, il se pourrait bien que le retard vint de la difficulté de ce choix. Les instituteurs de Pestalozzi sont presque tous des Allemands ; presque tous les élèves qui se sont formés à son école, sont de la même nation, et peut-être ne lui est-il pas aisé de déterminer ceux d'entre eux, qui savent le français assez bien pour s'en servir dans l'enseignement, à s'expatrier. Un malheureux essai fait précédemment à Paris pourrait encore être un motif de découragement. Le Conseil d'Administration des hospices de la capitale m'avait prié de lui procurer un élève de Pestalozzi pour les orphelins. M. P. avait envoyé un certain Neef, homme de mérite, mais brusque et impatient qui n'a pas été goûté et qui a fini par suivre l'Ambassadeur des Etats- Unis en Amérique, où il réussit fort bien.

J'ai quelques droits à l'amitié de Pestalozzi. C'est moi ({ui, pendant que j'étais Ministre des arts et sciences de la Uépublique Helvétique, lui ai fourni les moyens de faire l'épreuve de ses idées sur l'éducation. Sans moi, cet excellent homme n'aurait peut-être jamais trouvé l'occasion de les soumettre au creuset de l'expérience et de les développer en l'interrogeant.

Comme il se plaît à le reconnaître, il m'a toujours témoigné beaucoup damitié : et je vais l'engager au

nom de ces sentimens, de répondre le mieux possible à votre juste et honorable attente.

La santé de ma femme dont les yeux s'afi'aiblissant chaque jour davantage avaient besoin du repos et des teintes douces de la campagne, le désir d'avoir plus de tems à donner à mes enfants et nos goûts personnels nous ont, depuis le mois d'avril dernier, fait constamment préférer le séjour de la campagne, et nous ne comptons désormais aller que rarement et pour peu de temps en ville. Je suis donc aujourd'hui moins à portée de connaître les hommes de mérite que leur position et leurs talens rendraient dignes de vous être présentés pour seconder vos vues bienfaisantes. Si toutefois le hasard m'en faisait découvrir dont les vœux se conciliassent avec les besoins de votre nouvel établissement, je m'empresserais de vous en parler.

Degérando m'avait dit que vous étiez rentré, Monsieur, dans la carrière de l'administration, et j'ai eu bien des regrets d'apj)rendre en novembre passé à mon retour de la campagne, que j'avais manqué une bien bonne occasion de vous revoir. J'espère que les affaires publiques ne vous absorbent pas tout entier, et qu'il vous reste assez de loisir pour continuer vos intéressants travaux. N'achèverez-vous pas l'impression du .Mémoii-e que les amis de la métaphysique saine et himineuse attendent avec impatience ?

Avez-vous pu vous occuper de la littérature et de Ja philosophie germanique ? Les principes fondamentaux de celle de Kant continuent à régner en Allemagne, et on en fait chaque jour des applications et plus heureuses et plus fécondes à toutes les sciences (pii sont susceptibles d'être traitées philosophiquement.

La méthode de Pestalozzi en particulier, occupe les

LES DISCOUUS PHILOSOPHIQUES DE BiaiGKKAC 2i[

esprits et les plumes. On peut dès à présent l'oriner une bibliothèque des écrits qu'elle a fait naître, l.eurs auteurs n'en sont pas tous également partisans, mais tous conviennent qu'elle a donné une secousse salutaire aux vieilles routines. La plupart n'hésitent pas de prononcer que c'est l'Evangile de l'institution primaire, et que son inventeur a indiqué ses véritables élémens, on trouvant la .série sans lacune des opérations intellectuelles dont la série peut seule développer et organiser et acérer pour tous les buts nobles et utiles de la vie les pouvoirs moraux de notre espèce.

Quant à moi, je ne désespère pas d'être quelque jour assez heureux pour en offrir une traduction de ralleniand de ma façon, si le séjour de la campagne me favorise mieux que la ville.

Veuillez, ^lonsieur, agréer l'hommage des sentiments de haute considération et de véritable attachement que vous m'avez inspirés. Madame Stapfer est intîniment sensiljle à votre souvenir. Mes enfants, dont vous avez la bonté de vous informer, sont très bien portans et seraient bien heureux de pouvoir profiter de l'utile institut que vous venez de fonder.

J'espère que ^lessieurs vos lils jouissent d'une bonne santé et vous donnent la satisfaction de les voir marcher sur vos traces.

Signé : P. A. Stapfer.

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