‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 6 sur 51 · II. — Nouvel ordre dk facultés passives · texte numérisé non relu

II. — Nouvel ordre dk facultés passives

En écartant et rapprochant tour à tour de l'odorat différentes causes d'impressions, qui agissent toujours assez faiblement, ou ta une distance assez grande, pour exiger un effort inspiratoire plus ou moins marqué, nous donnerions un plus grand développement aux facultés précédentes.

L'individu, qui se sent toujours une puissance identique, invariable et constante, déployée sur un terme organique, diversement modifié, devra perdre, après un certain nondjre d'expériences, riial)itude, qu'il avait contractée d'abord, de s'attribuer les sensations comme les mouvements, et de vouloir les unes comme les autres. L'action se sépare pour lui du résultat sensitif ; il vent toujours celle-là, il sent qu'il en dispose, mais il est

(1) C'est l'inverse de lliypollièse de Condillac cl Bonnkt, et en cela plus conforme à la réalité des choses, mais non [)oinl alla génération des ('acuités qu'ils avaient en vue.

incertain de l'autre. Si nous avons tenu pendant un certain temps la même odeur à sa portée, puis, si nous ravons écartée, pour la lui rendre encore, il aura plus ou moins d'assurance de la reproduire, suivant que son effort aura été plus ou moins souvent suivi de succès, ou inutile. Il peut exister pour lui déjà des chances, des probabilités, qui motivent ses craintes, ses espérances, il sent qu'il est dépendant ou subordonné dans ses sensations, libre dans ses actes, et il commence à soupçonner l'existence d'une cause invisible, qui a, pour le modifier, un pouvoir égal ou supérieur à celui qu'il retrouve en lui-même dans ses actes libres. C'est là qu'il faut rapjjorter l'orii^ine du phénomène que nous appelons croyance^ et non point aux perceptions directes du toucher, de la résistance, etc.

Entourons-le, maintenant, de diverses odeurs fortes ou fâcheuses qui n'attendent pas l'effort inspiratoire pour pénétrer l'organe ; ici, sa dépendance n'est plus douteuse, il sent sa passivité complète parce qu'il a le souvenir d'un état d'activité, dont nous pouvons même lui laisser, par alternatives, le sentiment immédiat. Il se reconnaît alors comme une vertu sentante^ comme une puissance inactive ou dégradée, parce qu'il a été auparavant et qu'il se reconnaît encore une jouissance.

Quand son attention est tout entière à une odeur agréable, et que tous ses efforts tendent à la retenir, une force invisible la lui enlève subitement et la remplace par une odeur repoussante, cet agent mystérieux quel qu'il soit, qui le poursuit, quand il veut le fuir, lui échappe quand il le cherche, lui résiste quand il l'appelle, est différent de son moi ; c'est une puissance comme lui, mais plus forte que lui, d'où dépend tout son bonheur ou son malheur. C'est elle qui sera désormais

l'objet de SCS désirs, c'est en elle qu'il espère, c'est elle surtout qu'il craint, il lui portera des vœux, lui dressera des autels.

Une imagination naturellement superstitieuse (1) dirigerait donc les premiers pas que ferait, pour sortir de lui-même, lètre sensible et moteur, qui sent sa dépendance, non pas avant, mais aussitôt qu'il a conscience de sa causalité, c'est-à-dire l'aperception de son existence. La résistance au dédr doit amener, non pas la connaissance, mais la croyance de quelque chose qui existe hors de l'être sentant, non pas la perception, mais la persuasion d'un non-moi. Ce premier pas est nécessaire, il est vrai, mais il ne l'est que lorsque l'on part d'une activité réfléchie, qui se prend elle-même pour terme de comparaison, et non point quand on part des affections simples, qui ne se comparent ni ne se pensent toutes seules.

Je ne pousserai pas plus loin une hypothèse, dont rinvraisend)lance aura déjà peut-être trop révolté mes juges. Elle rappelle d'ailleurs celle de deux grands maîtres avec qui je ne prétends sûrement pas soutenir le parallèle, en entrant dans cet ordre de moditications et de facultés qui se rapportent entièrement à la sensibilité, subordonnée elle-même à l'action des objets. Je reconnais la supériorité do la plupart de leurs analyses.

(I) Diderot, iJans line (le CCS saillies [)liilosophi,iues qui lui étaient si couimunes, et qui l'ont quelquefois si bien servi, personnifie aussi cliai|ue sens sépai'é et lui assigne un certain caractère moral qui le distingue C'est le palais qui est le superstitieu.T, et l'odorat le voluptueux. Mais le premier s'applique immédiatement à son objet, il pourrait donc bien être taxé de matérialisme comme le toucher. Le deuxième au contraire, devine ou imagine son objet comme dans une sorte de vague. La volupté comme la superstition est amie du mystère, .\ussi vont-elles souvent ensemble.

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€t je ne tenterai pas d'y rien ajouter, en suivant encore une méthode hypothétique que je crois bien insuffisante, et dont je ne tirerais pas assurément le même parti qu'eux, ^lais c'est le point de départ qu'il m'a paru très important de fixer.

En admettant avec ces maîtres qu'il pouvait y avoir des facultés ou opérations intellectuelles exercées, développées hors de la connaissance du monde extérieur (1), et des idées acquises hors de toute représentation objective, je n'ai pas cru que ces facultés dussent se rapporter à une seule et même condition, ni que ces idées ressortissent uniquement des modifications passives occasionnées par ces objets inconnus. En donnant hypothétiquement l'initiative à l'action que la volonté exerce plus ou moins sur tous les sens externes, et dont les

(1) C'est ce qu'avait nié en premier lieu un philosophe qui a profondément creusé la mine ouverte par Condillac (Voj-ez les Mémoires et V Idéologie de M. de Tracv'). Ce philosophe pensait alors, que hors de l'exercice de la motilité, c'est-à-dire de \?i faculté de faire des mouvements et d'en avoir conscience, il ne pourrait y avoir lieu à l'action du jugement, ni par conséquent h aucune des facultés intellectuelles dont il est la base. Le mode, qu'il introduisit le premier dans l'analyse, sous le nom de sensation de ?)iouvement, ne fut envisagé dès lors par lui que dans la locomotion du corps en masse, ou dans celle de l'organe propre du toucher, et le mouvement contraint par un obstacle lui parut renfermer la condition première de la connaissance de corps résistant, du jugement, et par suite de tout le reste. En parlant du même principe de molilité,je l'ai suivi depuis, de mon côté, dans l'exercice de chaque sens en particulier, et je me suis convaincu que là où s'applique la faculté du mouvement volontaire, là seulement est la connaissance, la perception. J'ai substitué la résistance ou l'inertie organique à la résistance étrangère, et j'ai vu les facultés originairement constituées, non pas exclusivement dans ce mouvement contraint qui nous apprend qu'il existe quelque chose hors de nous, mais plus généralement dans l'effort qui est essentiellement relatif à quelque terme, qu'il s'applique soit au corps propre, soit au corps étranger.

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analystes n'ont tenu aucun compte, j'ai voulu signaler un élément essentiel trop négligé, qui, entrant dans tous les produits de l'intelligence humaine, doit changer les caractères conventionnels, sous lesquels on nous représentait nos facultés, et les rendre plus conformes au modèle que la réflexion nous découvre.

J'observerai en finissant, et pour justifier le point de départ que j'ai choisi :

1. Que l'être sentant et moteur, une fois livré aux excitations passives et multipliées des causes dont nous l'entourons, affecté, imjjressionné incessamment sans agir ou sans s'apercevoir qu'il agit, perdrait l'usage de ses facultés que nous avons vu naître en lui, plutôt qu'il ne trouverait les moyens de leur développement, au sein de ces affections tumultueuses, de ces besoins impérieux, de ces désirs d'autant plus exaltés qu'ils sont plus vagues, plus indéterminés dans leur objet. L'attention ne suit plus la direction de la volonté, ce n'est plus une puissance proportionnée à la vivacité de l'impression, elle n'est plus que la sensation même (dont il serait en effet bien inutile de la distinguer par un terme indicateur d'un acte, qui n'existe point dans cette hypothèse). La mémoire n'est que le résultat d'un ébranlement organique ; ïimagination, qui n'en diffère pas, n'est encore que la sensation continuée, affaiblie ou avivée, suivant les dispositions de l'organe externe, ou de ceux de la sensibilité intérieure avec lesquels il correspond.

Dans l'hypothèse d'un être qui deviendrait successivement toutes les odeurs qui l'affectent, soit par les sens, soit par l'imagination ou la mémoire, et dont toutes les facultés, nominalement distinguées, se réduisent bien complètement en effet à la sensation, comment peut-il y avoir quelques idées abstraites ou possibilité d'effec-

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tuer, ainsi que le dit Bonnet, des abstractions modales? Les odeurs, comme toutes nos autres modifications affectives, se confondent entre elles dans le sens et sont aussi irrévocables dans le souvenir; c'est un fait môme pour nous qui avons plusieurs moyens de les distinguer. Comment donc pourront-elles s'abstraire d'un composé, qui affecte toujours comme simple ?

Comment retrouver dans une succession de modes variables, les idées d unité et par conséquent de pluralité^ celles d'identité, de durée, de temps, etc. ?

Ces idées sont-elles encore des sensations, ou abstraites indifféremment de toute sensation quelconque ? Cette question me parait importante, et j'en ferai l'objet de ma dernière observation.

2. L'être fictif, tel que nous l'avons supposé d'abord, ne peut s'apercevoir ou être constitué >;«oï dans l'action qu'il exerce et la modification première qui en résulte, sans avoir l'idée ou le sentiment de son unicité. Tant que la même sensation suit ou accompagne immédiatement son effort, il est un dans le produit ou Feffet comme dans la puissance ou la force. En disant d'abord )noi il dit un ; en répétant la même action suivie du même résultat, il dit encore un, ainsi de suite. Le temps est né pour lui, c'est, comme disent les Kantistes, la forme pure sous laquelle il s'aperçoit et se retrouve toujours le même. Lideutité est donc encore inhérente à l'aperception personnelle ou au mode actif constant qui lui sert de base, et avant tout, (ce qu'ont négligé d'observer les métaphysiciens qui ont marché sur les traces de Descartes, de Leibnitz, de Kant) aux conditions d'où dépend la reproduction constante de ce mode. Lorsque, par les nouvelles circonstances où nous plaçons l'individu, les sensations varient et se succèdent, peu-

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dant que rcffort reste le même, il y a pluralité sentie ou perrue àsai^runUé, il peut y avoir aussi une àwvêe mesurée par l'intervalle des modifications accidentelles successives, parce qu'il y a un module fixe, un terme commun auquel tous les instants se rapportent.

De telles idées ne sont point abstraites^ pour l'ôtre que nous avons supposé ; ce sont, au contraire, les premiers et les plus simples résultats de ses facultés originelles, inséparables du sentiment qu'il a de son existence active. Ces modes sont pour lui ce que sont, ou paraissent être pour nous, les impressions p?issives qui nous aflectcnt. Ce sont les idées simples de la réflexion, et non point des abstractions réfléchies. Ces idées que nous appelons abstraites, celles de moi, dUiirité, didentité, de temps, etc., et celles des opérations ou formes propres sous lesquelles l'être actif et intelligent s'aperyoit lui même, constitueraient donc le fond primitif et naturel des connaissances de l'individu, dont l'activité motrice aurait pris un assez grand développement, avant que les impressions, trop affectives et trop multipliées, n'eussent assailli ses sens encore fermés en partie.

Lorsque la sensibilité et rimagination sont en plein exercice, et qu'une attention commandée ne marche plus qu'à leur suite, celle-ci ne s'attache plus qu'aux modesrésultantd'un effort trop facile. Lorsqu'ils portent en eux-mêmes les conditions naturelles de leur distinction dans le sens, de leiw^ révocabilité dans le souvenir, elle les circonscrit, les sépare, en forme de nouveaux groupes. Voilà nos idées abstraites modales objectives. xVlors aussi la réflexion demande un grand effort ; les idées simples, qui en sont les produits immédiats, ne sont plus que des résultats éloignés d'autres opérations con-

fondues avec les sensations et les images dont elles paraissent faire partie ; on travaille souvent en vain aies séparer, et les produits, que l'on obtient par cette décomposition artificielle, s'appellent abstractions réfléchies, lorsqu'elles ne sont pas purement logiques.

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