‹ uvres de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 8 sur 51 · ET ACTIVES · texte numérisé non relu

ET ACTIVES

Suivant que tels sons seront ou directement sentis comme impressions simples auditives, ou perçus par redoublement dans leur partie vocale, les efTets subséquents auront donc entre eux des différences considérables ; ce seront de tout autres opérations ou facultés qui ressortiront de cette origine, une en apparence, double en réalité.

Et d'abord, quand l'impression se fait du dehors sur Fouie, si le caractère affectif est seul ou très prédominant, la sensation auditive pourra bien être nommée attention, lorsqu'elle devient exclusive de toute autre, fût-elle même jusqu'au point d'absorber le sentiment propre de l'existence personnelle ; mais il est bien évident que cette faculté nominale qui suit la force des impressions et s'y proportionne, n'est qu'une circonstance particulière de la même propriété affective, et non point une puissance ni un mode d'exercice quelconque de celle que nous sentons en nous-mêmes ; aussi ne contribue-t-elle en rien à distinguer les modifications ni à les approprier au rappel. Lors même qu'il se joint à l'impression directe une détermination vocale qui active, jusqu'à un certain point, l'effet sensitif et lui communique quelque caractère de perceptibilité, il suffit encore que la partie affective domine à un assez haut degré, et qu'une attention très subordonnée s'attache exclusivement au produit composé de l'effort faible qui vient de l'individu, et de l'impression forte qui vient du dehors, pour que les sons demeurent

encore plus ou moins confus dans le sens, et par suite peu révocables dans le souvenir.

A. Imagination. — La détermination sensitive, résultat nécessaire de ce premier effet, peut persister dans l'organe ou le centre cérébral : de là, une sensation affaiblie qui se continue, ou se reproduit dans l'absence de la cause extérieure, sensation réelle qu'un observateur mieux informé pourrait caractériser d'imagination, mais qui, n'étant accompagnée, dans celui qui l'éprouve, d'aucun acte de réminiscence, d'aucune idée ou sentiment de causalité., n'a rien qui la distingue de l'impression directe la plus simple.

D. Concours de l'attention et de la réflexion. — Mais lorsque le son est de telle nature qu'il s'approprie principalement à la fonction vocale, la j)erception première se fait d'une tout autre manière, et les résultats sont aussi bien différents.

Pendant que l'ouïe est frappée et que la voix répond ou tend à répondre, en se portant activement au même unisson, l'attention, qui marche à la suite de la volonté et n'est plus commandée par la vivacité de l'impression auditive, peut se fixer encore sur cette dernière, et accroître même, comme distinguer et éclaircir ses produits ; mais, dans le même temps, la réflexion demeure plus ou moins concentrée dans le son inléripur, et dans l'acte même qui le détermine, c'est là qu'est l'aperception et l'idée complète qui renferme, pour ainsi dire, en elle-même sa propre matière et sa foniie; là est la base et le mobile d'activité de toutes les opérations subséquentes. Quoique la cause d'audition externe disparaisse, celle d'audition intérieure subsistera et n'aura besoin d'aucune force étrangère pour se mettre en jeu,

affecter le sens qui lui est propre, se parler et s'entendre elle-même.

Ici, le souvenir ou le rappel ne doit point commencer par la partie ]3urement audible du son extérieur (qui peut n'avoir fait sur l'organe qu'une impression légère et très subordonnée), mais dans la partie vocale, suivant la détermination volontaire réflécbie qui la fait prédominer dans l'impression directe. Cette initiative de la détermination vocale, effectuée dans l'absence de tout objet ou cause externe, caractérise spécialement le rappel on la mémoire des sons.

Lorsque l'ouïe est frappée par l'impression reproduite du dedans, Cattention, s'appliquant encore, dans ]e sens externe, au mode résultant de l'effort, s'identifie avec la réflexion du inoi^ qui veut l'acte et s'ajDerçoit en lui. Cet acte vocal, étant constamment suivi ou accompagné d'un résultat sensible qui s'y proportionne, devient plus perceptible dans le produit auditif, que dans le mouvement même qui en est le moyen immédiat et nécessaire. C'est ce produit, indivisiblement uni dans la conscience avec son moijen, qui devient par une habitude première l'objet propre ou apparent du vouloir (1), et le mobile de la réilexion.

(1) Poiii- les sourds -muets qui auraient appris à articuler ou à prononcer des suites de mots par la méthode première dont usait le célèbre abbé De l'Epëe (Voyez son livre intitulé : Institution des Sourds-muets)^ le mouvement vocal serait le terme propre et exclusif de la volonté ; il n'y aurait point de modification associée résultante, qui pût en quelque sorte détourner le but ou plutôt l'éloigner (car c'est toujours sur le dernier résulta* que la volonté paraît se porter, surtout lorsque ce résultat est un mode sensible, et tous les actes ou moyens intermédiaires sont plus ou moins inaperçus, quoiqu'ils aient d'abord été de véritables vouloirs), si de tels sourds parlants venaient ensuite à recouvrer le sens de l'ouïe, ils sentiraient dans le principe, bien mieux que nous ne

Il faut appliquer ici ce que nous avons dit précédemment de l'effort inspiratoire, et de l'odeur qui, s'y joignant dans la présence continue d'une même cause externe, devient aussi le but ou le terme propre de la volonté. Mais, dans le cas actuel, les deux éléments sont unis par des liens bien plus intimes : tous deux se rattachant à la même force intérieure, jamais aucune alternative d'iuipuissance n'altérera leur association, ne séparera la volonté du désv\ ni l'attention qui s'attache toujours à la partie la plus sensible de nos modes composés, de la réflexion qui se concentre sur les actes mêmes.

C Concours de la mémoire et de l'imagination^ et comment les deux espèces de réminiscences se réduisent à la même. — La même cause, qui fait que ces deux dernières facultés se confondent ou ne diffèrent guère plus que par le nom dans la perception des sons vocaux reproduits par la volonté, doit faire aussi que les deux espèces de réminiscences, que nous avons distinguées sous les titres de personnelle et de modale, s'identifient également dans le rappel de ces modes actifs. En effet, puisque c'est le son intérieur à reproduire qui est le terme ou le but du vouloir, puisque c'est dans la pro-

pouvons le faire aciiicllement, la disUnclion réelle qui existe entre le mouvement vocal ou oral, et le son (jui en est le produit. Ce serait le premier qu'ils continueraient à vouloir, et le second les étonnerait peut-être d'abord comme une modification imprévue qui se produirait en eux spontanément, jusqu'à ce que la répétition du même acte, suivi constamment du même résultat, eût approprié celui-ci à la volonté. Observons que les mouvements vocaux ou oraux ne peuvent être que simplement réfléchis dans le sourd parlant, comme tout autre produit isolé de la fonction motrice; ils n'ont point, comme en nous, ce caractère de réflexion redoublée ; voilà pourquoi ils ne concourent pas mieux et moins bien (jue les gestes au développement de ses facultés.

(luction même de ce mode que ractivité s'aperçoit et se reconnaît, que l'attention donnée aux résultats ne peut absolument se séparer de la réflexion, inhérente au mouvement ou à l'acte volontaire la puissance, qui se retrouve nécessairement identique à elle-même dans ce dernier, reconnaîtra, par là même, l'identité de l'autre en le répétant. Le mode rappelé est ici reconnu d'avance, et dans l'instant même où le vouloir est conçu; en un mot, la mémoire des sons, comme celle de tous les mouvements répétés avec intention, renferme ou suppose essentiellement la réminiscence du pouvoir, ou de la cause toujours ime, comme celle de ses effets immédiats, qui en est bien inséparable : il n'y a, à cet égard, aucune difficulté. Quant aux sons inférieurs que la volonté rej^roduit, il est bien évident aussi que si les mêmes sons, dont la détermination vocale est déjà contractée, viennent à se renouveler par l'impression directe dé la cause extérieure, la réminiscence ne pourra manquer de s'effectuer de la même manière, et en se réfléchissant, pour ainsi dire, du dedans au dehors, puisque le son enlendii est encore rappelé ou répété tout bas.

Mais ici, l'attention, donnée aux modes qui frappent l'ouïe, se sépare encore plus ou moins de la réflexion, qui demeure attachée au son intérieur, et la première pourra avoir sa part dans la réminiscence modale, redevenue distincte alors de la personnelle. Lorsque nous avons écouté, par exemple, attentivement une série de sons formant mélodie, ou une suite de mots arliculés (nous ne parlons pas encore des effets de leur association à d'autres idées), suivant que le timbre de l'instrument ou de la voix, qui rend ces sons, saisit et frappe agréablement notre oreille, ou la laisse indifférente, l'attention et la réflexion se partageront inégalement

entre la partie purement audible et la partie vocale, entre ce qui constitue le timbre propre et inimitable des sons, et ce qui en fait le ton, l'accent, la mesure, toutes choses que nous pouvons imiter et reproduire. Lorsque l'oreille n'est plus frappée, et après un certain temps, nous pouvons avoir encore, comme on dit, ce timbre flatteur dans notre oreille et ne point rappeler ou n'avoir qu'un souvenir confus de la partie substantielle dont il était le véhicule ; mais plus souvent, et lorsqu'on a été véritablement attentif, on se souvient bien mieux de la suite des tons, des articulations, que du matériel des sons audibles, ce dernier élément, qui persiste par lui-même dans l'imagination, n'entre dans la mémoire que d'une manière subordonnée et n'est jamais l'objet direct du rappel.

Cependant, nous le reconnaissons très bien dans l'impression directe renouvelée, comme nous ayant déjà frajjpé, et quoique cette réminiscence qui s'attache à la modification passive, et semble comme elle venir du dehors, ait son premier mobile d'activité dans une attention que la volonté dirige, elle n'en est pas moins distincte de celle qui se fixe plus particulièrement sur les actes répétés, et nous fait reconnaître l'identité de puissance qui est celle même de notre être propre.

Ici donc, comme dans tous les autres cas, la réminiscence personnelle inhérente aux actes peut être séparée (le toute réminiscence modale ; mais celle-ci ne peut jamais être sans un degré quelconque de celle-là. C'est ainsi que Va, sensation ne peut être telle, sans quelque degré d'aperception, quoique celle-ci puisse être séparée, dans Vacte, de toute affection sensible. Tout découle de ce premier principe.

Les analyses précédentes me semjjlent concourir à

iiiontrcr clairement, coninient les facultés élémentaires de l'intelligence, que l'on pourrait supposer originaires des sensations de l'ouïe en particulier, prendraient leur source réelle dans la partie vocale et vraiment active de ces impressions, et non point dans leur partie audible et passive qui demeurerait toujours inféconde, si elle était isolée. Mais il ne faudrait pas en conclure, que la fonction vocale ait été, dans le principe, et soit toujours également, dans la suite, activée par la même puissance, ni que les mêmes facultés ressortent constamment de son exercice.

iV. — FuiNDEMEiNT d'uNE DISTINCTION ENTRE LA VOIX PASSIVE

ET ACTINIE. Résultats de ces deux fonctions.

L'instrument vocal est d'abord mis en jeu par la force aveugie de l'instinct, avant qu'aucune impression ait encore pu frapper l'ouïe. Les vagissements de l'enfant, les premiers cris de la douleur, ces sons qui forment la voix naturelle de chaque espèce d'animaux, et qui se retrouvent les mêmes dans ceux qui ont été élevés loin de leurs parents, tous ceux enfin qu'arrachent des affections vives et profondes, hors de toute connaissance et intention, etc., composent un premier langage affectif, très improprement appelé langage, qui n'est tel que/Jo?<;' ?io«.s, qui sommes capables de X entendre, et non point pour l'être sentant, qui ne veut rien exprimer, qui ignore les déterminations de ses organes, comme la plante ignore les rapports et le jeu d'affinité qui dirigent ces feuilles vers la lumière, lorsqu'elle nous annonce, par ses mouvements, le besoin qu'elle a de son influence. Sans doute, tous les êtres de la nature brute

organisés et sensibles nous parlent, et (si nous voulons user de métaphore) une langue très animée. Mais où sera l'intention et la puissance animatrice, sinon dans lintelligence qui reçoit, interprète, vivifie des signes nmetspar eux-mêmes? Où sera le jugement etla/;ro/josition complète, que l'on va chercher dans la voix native du besoin, ou le cri inlerjectif delà douleur, sinon dans la tète du profond analyste, qui retrouve partout les produits de sa création ?

L'enfant franchit sous nos yeux le passage de ce premier langage inanimé à des signes proprement dits, dont la réflexion naissante commence à fixer la valeur, en même temps que la puissance réelle de re[Jort s'en empare et la détermine. Alors aussi les sons vocaux ont changé de nature, et sans doute il faut se reporter à quelque condition ou circonstance organique de leur formation nouvelle, pour apprécier les causes de ce changement, qui coïncide avec plusieurs autres, dans le passage général de l'état purement sensitif à celui d'aperception (Voyez le chap. II, section I).

Quoiqu'il en soit, et dès les premiers développements du germe intellectuel, l'enfant commence à s'imiter luimême dans les sons que sa voix a produits spontanément, avant d'imiter ceux qui peuvent lui venir du dehors. Ce sont d'abord des sons intérieurs, qui ont distinctement frappé son oreille, et il a dû préluder ainsi par Faperception ou la réflexion commencée des actes dont il est et se sent cause, à l'aperception des modes auditifs, dans lesquels il est et doit se sentir bientôt comme effet de quelque autre cause qui n'est pas lui. Ici l'ordre des deux termes, sur lesquels se fonde le rapport primitif de causalité, est direct et naturel. Il n'est point interverti comme il parait l'être dans d'au-

très sens, dont on a, trop exclusivement peut-être, consulté le témoignage.

Si la fonction vocale suivait toujours sa première détermination, si ses produits aveugles conservaient leur caractère aÛectif originel, l'exercice de Touïe, avec la voix ou sans elle, serait de nul emploi dans la formation ou le développement des facultés intellectuelles. Il en serait de même si l'ouïe, paralysée dès la naissance, ne pouvait recueillir et juger les premiers produits des déterminations vocales, de quelcjue manière que cellesci s'effectuassent dans la suite, et il ne me paraît point douteux qu'on ne doive attribuer à cette dernière circonstance l'incapacité de réflexion cjui caractérise les sourds-muets, privés, dès 1 origine, du sens qui est en nous le premier mobile de toute réflexion.

De là il suit c[ue nous devons distinguer encore dans les fonctions mêmes de la voix, outre la partie active dont nous avons déjà reconnu les produits, une aulre partie qui, originellement passive, peut continuer à l'être ou le redevenir plus ou moins, après avoir été activée en partie par la volonté. Ces deux fonctions se distinguent très précisément en ce que l'une imiie toujours des sons reçus du dehors, ou s'imite sciemment elle-même, tandis que l'autre n'imite rien, et n'est, comme tout mouvement instinctif, que le signe involontaire et inaperçu de quelque affection qui la détermine d'une manière immédiate.

Parmi les sons imitables et volontairement imités, il en est qui se rapprochent et ne diffèrent presque pas de la voix native, et du langage purement affectif. Ceuxlà composent encore la langue des sensations ; naturellement appropriés à la fonction vocale passive, à peine ont-ils besoin d'être appris, à peine leur production ou

leur rappel commandent-ils quelque léger déploiement de l'effort. Il en est au contraire, qui, s'exécutant sur les touches les plus rudes ou les plus résistantes de la voix ou de la parole, exigent une assez longue éducation et le concours de toute Factivité volontaire (1).

(1) Il me parait qu'on doit distinguer une fonction purement vocale, et une fonction ora/e, qui concourent ensemble dans l'exercice de la parole articulée, mais qui n'en ont pas moins des caractères très distincts, relativement surtout à la part plus ou moins active qu'y prend la volonté. La production de ce que nous appelons voyelle ou voix, tient uniquement à un certain mode d'émission de l'air hors des poumons ; c'est une manière de respirer ou d'aspirer plus marquée qu'à l'ordinaire. Dans les soupirs, les sanglots, le bâillement, le rire, etc., comme dans ces interjections que les fortes passions arrachent, ce sont des voix ou des sons justement dits inarticulés^ qui se forment sans la participation, souvent même contre l'action expresse de la volonté. Cette puissance influe plus directement sur le resserrement ou la dilatation active de la glotte, qui modifie l'air k sa sortie des poumons et détermine ainsi le ton ou les ditîérenls degrés du grave à l'aigu des sons vocaux. Quant au timbre de ces sons, il tient, à des dispositions organi(pics, sur lesquelles la volonté ne peut rien, c'est ce qui fait qu'un liomme ne saurait guère jamais déguiser entièrement le caractère de sa voix, quoiqu'il l'élève ou rabaisse à son gré.

Mais l'articulation proprement dite dépend entièrement de la fonction orale, et, dans cette partie du phénomène de la parole, toutes les parties mobiles de la bouche, la langue, les dents, les lèvres jouent un rôle éminemment actif. La volonté a dû s'appliquer dans l'origine, et par une détermination expresse, à mouvoir en détail chacune de ses parties, de la manière propre à former (el son articulé. Aussi, ces sons, quoique devenus profondément habituels, conservent-ils toujours leur principal caractère originel, pendant que les voix, passivement émises, vont exciter la sensibilité de l'ouïe, ou mettre sympathiquement en jeu d'autres organes dans celui qui les entend. Les articulations doivent être écoutées volontairement, pour être imitées de la même manière, et ce n'est qu'en vertu de cette imitation qu'elles sont distinctement perçues. Uemarcjuons aussi que dans l'action régulière de la pensée, qui se fonde sur une sorte de discours que nous nous adressons tout bas à nous-mêmes, la fonction vocale est sans exercice ; mais les touches orales sonl frappées et mises en jeu. C'est par ce moyen que l'or-

On conçoit aisément que les premiers favoriseront, par leur nature propre (et indéjîendamment de tout effet ultérieur d'association), le développement de l'imagination et des passions, tandis que les autres, concentrant la pensée sur elle-même, s'allieront à tous les progrès de la réflexion et des facultés qui en dépendent ; mais il suffit d'indiquer les fondements d'une distinction, dont les conséquences dérivées nous entraîneraient bien loin de notre but présent (1).

Si après avoir cherché les rapports d'origine des facultés intellectuelles avec l'exercice particulier de l'ouïe et de la voix, nous voulions déterminer la nature ou le caractère spécial des idées qui se réfèrent à la même source, nous trouverions qu'indépendamment de la connaissance extérieure, qui ne se rallie que très indirectement à l'exercice de ce sens, il peut fournir un champ vaste et plus approprié aux idées réfléchies.

• V. — Caractère des idées qui dérivent de l'exercice

DE l'oU'E et de la VOIX

Il n'en est point du ,sens de louïe comme de celui de l'odorat : dans ce dernier, les modifications varient incessamment sous l'impulsion continue de la même cause et le déploiement d'une force identique ; elles sont fugitives et très peu persistantes, quand la cause a

gane intellecluel s'éleclrise, que l'allenlion se fixe, et que la pensée trouve, pour ainsi dire, un point d'appui pour réagir sur elle-même. (1) On peut déduire de ces considérations qui paraissent d'abord si minutieuses, des résultats très importants sur l'origine des langues, leur caractère et leur génie, les habitudes que leur usage fait naître et éternise parmi les nations qui conservent leurs langues indigènes; mais ces objets doivent être traités séparément.

disparu et quoique l'action continue. Mais l'organe auditif peut, conserver d'abord, en vertu de certaines dispositions vibratoires qui lui sont propres, les ébranlements sonores reçus du dehors, et la voix y réunissant, pour ainsi dire, ses produits d'accompagnement, donne aux mêmes impressions une persistance qui n'a presque d'autres bornes que celle de la volonté.

Les sons perçus dans leur succession correspondent chacun à un mouvement particulier, qui, après en avoir opéré la distinction complète dans le sens, en prépare le rappel exact, suivant le même ordre. Il ne peut y avoir de telle liaison fixement établie dans la mémoire, sans qu'il y en ait une parallèle et concomitante dans le jugement qui s'opère par la comparaison ou l'association qu'ont entre eux les sous successifs. L'attention, qui suit les impressions directes, sera le mobile de la première association ; la réflexion, qui s'attache aux modes actifs intérieurs, sera la cause efficiente de la seconde.

Pendant qu'une certaine suite de sons frappe directement l'ouïe accoutumée aies entendre, une série jiarallèle se déroule intérieurement dans la mémoire. La coïncidence, l'analogie ou le contraste de ces termes ressortent ici de l'exercice simultané de l'attention et de la réflexion, indivisibles dans leur source. Un même son peut persister dans l'oreille comme une sorte de base continue, pendant que la voix parcourt tous les sons dérivés et réciproquement. Il peut donc y avoir ici deux ou plusieurs modes perçus^ d'abord successivement, ou les uns hors des autres, qui le seront ensuite simultanément dans le même enseml)le et sans se confondre : ainsi, dans le double exercice de l'ouïe et de la voix, la mélodie prépare V harmonie, qui lui sert de base à son tour. Observons pourtant que les détermina-

DE LA DKCOMPOSITION DK LA PENSÉE 73

tions ou les actes de la volonté, ne pouvant être que successifs, on pourrait douter, si la simultanéité apparente des sons qui coïncident harmoniquement, n'est pas plut (M une succession très rapide, mais la disposition vibratoire du sens auditif externe ou de l'organe intérieur de l'imagination, pouvant toujours réellement coïncider avec Y acte vocal volontaire, la difficulté est levée par cette circonstance même (1).

Quoiqu'il en soit, puisqu'il y a des sons comparés, il y en a de perçus simultanément, et puisqu'il y a de telles perceptions d'ensemble, il y a donc aussi des idées composées et abstraites, de véritables compositions et abstractions modales, résultats de l'exercice d'une activité réelle ; je dis résultats ou produits, parce qu'on ne saurait distinguer, comme ont fait Locke et plusieurs autres métaphysiciens, des facultés particulières de composer et à' abstraire ; c'est par la vibratilité du sens externe, ou de celui de l'imagination passive (qui entretiennes ébranlements successifs), et en même temps par Y attention active qui saisit les coïncidences, que s'effectuent surtout les compositions des modes ; c'est la réflexion qm les sépare, les abstrait d'un même ensemble, et qui, s'attachant ici en particulier aux modes intérieurs, produits exclusifs de l'activité individuelle, parfait la ligne de démarcation entre les abstractions réfléchies et les abstractions modales. Ces deux sortes d'abstraction qui sont distinctes en effet, comme le sentiment propre de l'acte l'est de celui d'un

(1) C'est là, ce me semble, le londeinent de la solution d'une difflculté élevée depuis longtemps parmi les métaphysiciens, sur la question de savoir, s'il peut réellement y avoir plusieurs idées présentes à la fois. Nous reviendrons ailleurs sur cet objel, mais il importe de ne pas perdre de vue le principe.

résultat sensible mixte, s'identifient ici dans Facte exclusif du rappel, ainsi que nous l'avons oljservé des deux sortes de réminiscences.

Dans le rappel volontaire des sons oraux, le mouvement ou l'acte vocal ne peut être séparé de son produit auditif : dans l'un et l'autre à la fois se trouvent compris le sentiment de puissance ou de causalité (exemplaire premier de toute idée de cause, ou force productive étrangère), celui d'unité et à' identité dans le temps, ou la durée distinctement mesurée par des modes successifs, aperçus les uns hors des autres, par conséquent d'idée àa pluralité dans ces modes, et celle de totalité dans un intervalle de temps qu'ils occupent ; les idées de réalité ou de privation, celles à' existence et de non existence, dérivent immédiatement du contraste perçu entre les sons qui continuent ou cessent par l'action de la volonté, et ceux qui surviennent ou persistent quand elle n'agit plus, etc. Tous ces modes potentiels, que Kant distingue sous le nom de calér/ories, sont en effet inhérents au déploiement de l'action volontaire sur des termes appropriés, mais ils ne sauraient être conçus hors de ce déploiement, ni avant lui, par conséquent hors des conditions originelles qui le déterminent, des instruments qui i'aj^pliqucnt.

Les catégories sont de véritables abstractions ; les modes potentiels dont nous parlons peuvent être dits aussi abstraits, en tant qu'ils sont séparés par la réflexion des impressions sensibles qui coïncident avec eux, et qui sont ainsi perçues sous divers rapports de succession ou de simultanéité, d'analogie, de ressemblance, d'identité, etc., rapports que nous transportons aux choses ou aux modifications passives, mais qui ont leur source réelle dans des actes qui viennent unicjuement

(le nous-mêmes. Il y a là la matière d'une véritable décomposition, dont les produits isolés peuvent être dits aussi abstraits. Mais en tant que l'on n'a égard qu'aux actes volontaires produits ou rappelés, et aux modes qui en résultent immédiatement, sans le concours actuel d'aucune force étrangère, ces modes intimes, sous lesquels la même existence personnelle est continuement ou successivement aper(;ue, excluent toute composition hétérogène, et ne peuvent être dits abstraits en aucune manière. Ces idées simples de la réflexion diffèrent donc réellement des abstractions réfléchies, et encore plus des idées de modes sensibles que l'attention objective sépare d'abord et groupe ensuite de nouveau, pour en former les types de genres, d'espèces, etc. Les signes de celle-ci ont toujours, dans notre langage, une généralité plus ou moins étendue ; les signes des premières conservent toujours l'individualité précise, qui est dans l'essence même de la chose signifiée. Rien de plus dangereux en philosophie que de confondre tout cela sous le nom à' abstractions. Rien de plus important que de rattacher les différences à des conditions intelligibles prises dans la nature.

Nul autre sens que celui de l'ouïe n'était plus propre à fournir des moyens de distinction des trois espèces d'idées dites abstraites, que nous venons de noter. L'exercice de ce sens, uni à la voix, est surtout bien remarquable en ce qu'il est le seul, qui fournisse à l'individu les moyens directs de se modifier lui-même sensildement, par un seul acte de sa volonté, et sans aucun autre concours : seul, entre tous, il concentre sur ses actes ou modifications propres, le sujet sensible et moteur, au lieu de l'entraîner au dehors. Dans les autres sens, le mouvement ou l'elfort ne part de l'indi-

vidu que pour se fixer sur un terme extérieur, et s'y absorber en quelque sorte. Ici, il ne part du sujet pour s'appliquer au terme organique, que pour se réfléchir encore dans le premier, sous une forme nouvelle et plus sensible. Ailleurs la volonté fixant un but étranger, et traversant en quelque sorte son moyen propre, pourra se perdre de vue, et finir j)ar s'ignorer ellemême. Ici le but même rend le moyen plus présent, et l'agent se retrouve, s'aperçoit, se reconnaît également dans tous deux.

Bientôt peut-être, ces modes que nous venons de considérer comme mobiles propres d'activité, et termes exclusifs du vouloir, ne paraîtront plus que comme des moyens accessoires et éloignés ; mais leur caractère intrinsèque restera. En s'associant avec nos modilications et nos idées de tout genre, la parole articulée ne leur communiquera un caractère plus réfléchi, que parce qu'elle le porte en elle-même. Elle ne donnera sur toutes une sorte de prise à la volonté, ([u'en tant qu'elle est un mobile ou un instrument immédiat de cette puissance, qui s'y trouve originellement renfermée ; elle ne sensibilisera enfin les modes les plus intimes de rintelligcnce en les activant, que parce qu'elle est elle-même un acte intellectuel sensibilisé. C'est pour avoir négligé lanalyse de ces propriétés, inhérentes aux perceptions auditives et vocales, considérées en elles-mêmes et hors de toute association, que les métaphysiciens ont si souvent méconnu les fonctions plus importantes, qu'elles remplissent en qualité de signes. De là aussi, tant de nuages répandus sur la source même de nos facultés. Je justifierai encore ainsi, au besoin, les détails peut-être trop minutieux, en apparence, dans lesquels je viens d'entrer.

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