‹ uvres de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 2 sur 18 · NOTICE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE

La deuxième classe de VAcadémie des Sciences morales et politiques avait mis au concours, au début de l'année 1803, une question sur la Décomposition de la pensée. Quelques mois après, par un décret du 3 pluviôse an XI, l'Institut fut réorganisé; la deuxième classe était supprimée, et ses membres, qui pour la plupartétaient des philosophes, furent répartis dans les autres classes. Maine de Biran, qui vivait retiré avec sa femme et ses trois enfants dans sa terre de Grateloup, résolut de concourir sur un sujet qu'il avait abordé dans l'Introduction de son Mémoire sur f habitude, et auquel le conduisaient les conclusions même de son mémoire, puisque l'étude •des effets de l'habitude sur la faculté de penser aboutissait à la distinction de deux sortes de facultés, les unes passives, les autres actives. On eût dit que la question proposée avait été inspirée à ses anciens juges par la lecture de son précédent mémoire.

Dans une lettre du 8 mars 1803 à Degéraudo,il s'inquiète de lanouvelle direction que vontprendre sans doute les travauxde

la deuxième classe de l'Institut national. « L'intention d'écarter les recherches sur la science fondamentale de l'esprit humain, ou du moins d"en changer le but, me semble, dit-il, annoncée par le titre des classes, et par la nouvelle répartition des membres qui s'occupent avec le plus de zèle de notre science.

« Croyez-vous que je doive encore concourir sur la question proposée en dernier lieu ? Où seront les juges? Est-ce dans la 2^ ou la 3^ classe? J'attends votre avis pour me déterminer. Sans cesser de m'occuper avec ardeur d'un objet de mon choix et dont l'utilité m'est démontrée, vous sentez bien que je ne donnerai pas la même forme à un travail entrepris pour un corps savant, pour le public ou pour moi-même » ? (1)

Dans une lettre à Cabanis, il manifeste les mêmes inquiétudes Cabanis lui répond, le 19 thermidor an XF, qu'on distribuera tous les prix qui ont été proposés par le ci-devant Institut, mais qu'il ignore si c'est la seconde ou la troisième classe qui distribuera celui d'idéologie. Le concours devait être fermé le l^r vendémiaire de la même année. Maine de Biran ne put être prêt pour la date fixée. Il fut forcé d'interrompre son travail par l'événement le plus douloureux de sa vie, la mort de sa femme, survenue, après une courte maladie, au bout de huit années de mariage. L'ordonnance du médecin qui la soigna, subsiste encore; elle ne laisse rien soupçonner des circonstances extraordinaires que rapporte, dans son ouvrage sur Maine de Biran, M. de la Valette-Monbrun (2) et sur lesquelles nous faisons les plus expresses réserves. Maine de Biran fut accablé par ce malheur ; il semble s'être abandonné, dans les mois qui suivirent, au plus sombre désespoir.

« Il s'est écoulé plus de six mois, écrit-il à Degérando, le 25 avril 1804, que j'ai perdu la plus tendre des épouses, la

(1) Correspondance de Maine de Biran avec Degérando. La Quinzaine, 16 novembre 1906, p. 250.

(2) Essai de biographie historique et psychologique. Maine de Biran, p. lo6.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR XIII

meilleure partie de moi-même. Les sentiments les plus funestes €t une maladie grave sous laquelle il eût été heureux pour moi de succomber, ont rempli cet espace de temps sans interruption )). Nous ne savons pas quelle fut cette maladie, mais la suite de la lettre montre qu'elle fut accompagnée d'une crise profonde de psychasthénie. Il se plaint de ne« pouvoir plus s'élever au ton de la vertu et de la dignité d'un homme appelé à se rendre utile à sa patrie et à ses concitoyens. Il ne se sent plus de courage; ne retrouve plus les bons sentiments dont il fut autrefois animé. La chaîne de ses idées est tout à fait rompue, et il ne sait comment la renouer » (1). Bref, sous le coup de la douleur, sa personnalité semble s'être désagrégée, mais pas au point cependant qu'il ne s'en rendît compte, et qu'il n'en souffrît. Peut-être même l'idée du suicide s'est-elle présentée à son esprit. La fin de la lettre à Degérando, marque le retour de son esprit, sinon de son cœur, à la santé, a Mon Mémoire était presque achevé, dit-il, lorsque le plus terrible coup du sort tomba sur ma tête. Dès ce moment, j'oubliai tout, et ce n'est que depuis peu de temps que je suis venu à me rappeler de ce prix comme on se souvient d'un songe.

« Je ne m'étais point senti la force de revoir mon ancien travail, qui n'était plus d'ailleurs à temps de parvenir à sa <Jestination. Mais ayant appris en dernier lieu que la troisième classe de l'Institut n'avait point adjugé le prix et que la même question était remise au concours, j'ai ressenti quelque mouvement de courage et d'émulation. J'ai voulu encore faire usage de ma tête, ne fut-ce que pour distraire les peines du cœur en jetant les yeux sur mes cahiers.

« Je me suis tristement convaincu de la révolution totale qui s'est faite dans mes idées et mes sentiments. Je ne me conçois plus, il faut que j'apprenne de nouveau ce que je savais. Ce n'est pas dans mes écrits que je pourrai le retrouver. C'est vous, mon cher Degérando, vous à qui je devais tant de bonnes idées, qui m'aiderez encore à raviver la trace

(1) Correspondance avec Degérando. La Qiiincaine (lol-132).

de celles que j'ai perdues, ou qui m'en ferez croître de nouvelles. C'est par vos écrits que je recommence mes études» (1).

Quelques mois plus tard, il se présentait à la députation dans le département de la Dordogne, et ne fut battu par son adversaire le citoyen Prunis, sous-préfet de Bergerac, qu'à quelques voix, obtenues « par des menées sourdes et misérables » dont Maine de Biran se plaint amèrement dans une lettre à Cabanis. Mais cette campagne électorale, à laquelle son ami Van Hulthem l'avait encouragé, fit une diversion salutaire à son chagrin. Il termina son Mémoire qui parvint à temps, comme l'en informait de ïracy dans une lettre du 25 décembre 1804, et fut couronné par la 3^ classe de l'Institut national. « Ginguené et Le Breton, lui écrivait Cabanis, le 20 ventôse an XIII, sont ceux de vos juges qui ont mis le plus d'intérêt à en faire sentir tout le mérite ». Cabanis et de Tracy qui n'étaient pas delà Commission chargée de décerner le prix s'en réjouirent, quoi qu'ils fussent loin d'en partager toutes les idées. Le 8 germinal an XIV, Maine de Biran remercie Degérando des deux bonnes nouvelles qu'il vient de lui apprendre, le couronnement de son Mémoire et sa nomination à la place de conseiller de préfecture de la Dordogne. Avant de livrer son Mémoire à l'impression, il lui demande de consacrer quelques moments à sa lecture, et lui annonce son intention d'aller passer quelque temps à Paris, pour profiter de ses conseils et surveiller l'impression du Mémoire.

Il se rendait compte, « malgré la couronne », de l'imperfection d'un travail fait hâtivement et achevé dans les circonstances douloureuses que l'on sait. Dans une note du manuscrit adressé à l'Institut, et qui ne figure pas dans l'Edition Cousin, il révélait à ses juges le secret de sa composition.

« Dans le temps où j'écrivais ces pages, mon cœur était déchiré par la perte récente d'une épouse adorée. .J'étais seul avec ma pensée, privé de toutes les consolations humaines ;

(1) Idem.

INTRODUCTION DK L KDITEUR XV

plus mes afTecUons étaient profondes, plus je cherchais à fuir loin d'elles. Un ouvrage composé dans tel étal permanent d'effort et de lutte ne peut qu'être plein de défauts » (1).

Le sulTrage de ses juges releva sa confiance en lui-même. Son ouvrage valait par le fond, sinon par le style et la composition : « Vous ferez bien, je crois, lui écrit Cabanis, le 2 ventôse an XIII, d'en reserrer quelques détails pour donner plus de jet à l'ensemble, etalors vous aurez encore fait présent à la science d'un ouvrage important ». Maine de Biran entreprit donc une rédaction nouvelle de son Mémoire, et il confia à son ami Ampère le soin d'en surveiller l'impression. Le tiers environ du mémoire était tiré lorsque Maine de Biran en arrêta brusquement l'impression, qui ne fut jamais reprise.

Dans Y Introduction générale aux fondements de la psychologie, il déclare « qu'un événement extraordinaire, sur lequel il doit garder le silence, vint interrompre son travail et que, pendant les huit années qui suivirent, il lui fut, par l'elTet de diverses circonstances, impossible de le reprendre » (2). Dans V Introduction aux nouveaux essais d'anthropologie, il se borne à dire que « l'Introduction de son Mémoire étant déjà fort avancée, des circonstances accidentelles qu'il serait trop long et inutile de rapporter, la firent suspendre » (.3). Quel est cet événement qu'il qualifie d'extraordinaire, en 1813, et qui dix ans plus tard n'est plus qu'un événement accidentel, qu'il est inutile de raconter? Il n'y a pas de texte, à notre connaissance, qui l'établisse. On peut conjecturer que les raisons qui le déterminèrent n'étaient ni d'ordre religieux, ni d'ordre philosophique. Le sentiment religieux, dont la Méditation sur la mort de 1793, et le Discours sur ïhomnie contenaient l'expression ardente et vive, sinon précise, semble avoir disparu de son cœur ; on n'en trouve aucune trace dans la lettre qu^il écrit à Degérando après la mort de sa femme ; et bien loin de puiser une consolation dans la foi religieuse, ou dans ses

(1) Copie (le (ienêve.

(2) Edition Naville. t. 1, p. 26.

(3) Idem, t. 111, p. 342.

croj'ances spiritualistes, on le voit prêt à s'abîmer dans le désespoir. Il perd tout courage, et jusqu'aux bons sentiments dont il était animé. Une sorte d'athéisme pratique envahit tout son être. Cette période de sa vie est au point de vue religieux, une période d'indifterence et de sécheresse. Ce n'est donc pas par suite d'un scrupule de sa conscience religieuse qu'il fît suspendre l'impression de son Mémoire. Ce ne put être non plus par suite d'un doute philosophique, car non seulement il reprendra, pour les fortifier et les développer les mêmes idées, dans les Mémoires de Berlin et de Copenhague, mais il nous déclare, dans Y Introduction générale aux fondements de la psychologie, qu'une des raisons qui le déterminèrent à publier son Mémoire sur l'analyse des facultés intellectuelles était son devoir de rectifier, par l'exposition de nouvelles idées plus approfondies et par une théorie plus saine, les inexactitudes ou tout au moins les incertitudes du Mémoire sur l'habitude. Il reste donc qu'il ait obéi à des raisons d'ordre privé ou politique. Comme on ne voit pas quelles auraient pu être les premières (la situation matérielle, ou l'état de la fortune de Maine de Biran ne lui permettant pas de faire des dépenses inutiles), nous pensons que ce sont des considérations politiques qui emportèrent sa décision. On se souvient que Maine de Biran avait été nommé Conseiller de préfecture de la Uordogne, le 13 mars 1805, grâce à la recommandation de son ami Degérando. Maine de Biran était donc un fonctionnaire impérial. Or pendant son Consulat, Bonaparte avait supprimé la classe des Sciences Morales et Politiques. Nous avons l'écho, dans la correspondance de Cabanis et de Tracy, de la guerre ouverte qui fut alors déclarée à l'idéologie. Pendant tout le temps qu'il fut Empereur, aucun sujet de philosophie ne fut mis aux concours de l'Institut. Est-ce pendant le séjour que Maine de Biran fit à Paris, au cours de Télé 1805 que se produisit l'événement dont il parle, et quel fut-il au juste? Faut-il admettre la version que donne l'abbé Audierne ? {Périgora

(1) Edition Naville, t. I, p. 20.

INTRODUCTION DE L EDITEUR XYH

illustré, Périgueux, 1850). « On raconte que Maine de Biran faisait imprimer son Essai sur la décomposition de la pensée, lorsque se trouvant dans une réunion où Bonaparte critiquait l'idéologie, il crut prudent d'en suspendre l'impression ». Bonaparte était alors Empereur. Quelle est cette réunion où JVIaine de Biran l'aurait rencontré ? iNous croyons cette version, |)lus vraie dans le fond, qu'exacte dans le détail. Pendant qu'il fut fonctionnaire de l'Empire, Maine de Biran se montra très respectueux du pouvoir. La loyauté était untrait de son caractère. En cette circonstance, elle s'accordait avec son intérêt. Maine de Biran n'avait pas le moyen de vivre et d'élever ses -enfants avec les revenus de sa terre de Grateloup. Il ne pouvait attendre le supplément de ressources nécessaire à leur entretien que d'une fonction rétribuée par l'Etat. 11 était donc naturel qu'il évitât de déplaire au Maître absolu du pouvoir.

Quelles que soient les causes qui ont décidé Maine de Biran -à suspendre l'impression du Mémoire sur la décomposition de la pensée, l'éditeur d'aujourd'hui ne peut que regretter une décision qui le met dans le plus grand embarras. C'est un des caractères les plus singuliers de cette philosophie, qu'elle ne nous soit parvenue que sous la forme de notes, d'ébauches, de rédactions inachevées, que l'auteur ait toute sa vie entrepris de refondre ses écrits antérieurs dans une rédaction définitive, qui, même s'il eiàt vécu quelques années de plus, n'eût ^ans doute pas vu le jour de la publication. Le caractère de «on œuvre est lié à son caractère personnel, indécis, timide, toujours mécontent de lui-même, reflet d'un tempérament instable, mal équilibré, et à la nature même de son génie philosophique. La philosophie de Maine de Biran est une philosophie de l'expérience. Tandis que l'essence de toute philosophie est d'aspirer à prendre la forme d'un système, «l'expérience est nécessairement successive. Les systèmes philosophiques reposent sans doute sur l'observation ; ils sont <rautant plus compréhensifs que cette observation est plus profonde ; mais si profonde qu'elle soit, elle est nécessaire- M. DE B. ni- — b

ment incomplète. A mesure que Maine de Biran approfondit la pensée, il y découvre des aspects qui lui avaient échappé dans ses observations précédentes ; il est dès lors conduit, pour intégrer ces faits nouveaux à sa doctrine, à l'élargir. A chaque découverte, il éprouve l'étroitesse des cadres qu'il avait précédemment adoptés ; et les découvertes se succèdent avec une telle rapidité que dans l'intervalle, qui sépare la publication d'un Mémoire de sa composition, il les a déjà dépassées. Nous avons vu que ce fait s'est produit pour le Mémoire sur l habitude. Les termes et les explications physiologiques sont beaucoup plus abondants dans le Premier Mémoire que dans le Second; dans le Mémoire publié il ajoute des notes qui sont presque le désaveu de ce qu'il a écrit dans les Mémoires couronnés. Enfin à peine l'eut-il publié et entrepris la composition du Mémoire sur la décomposiliou de la pensée que celui-ci lui apparaît comme devant apporter à sa publication précédente des corrections nécessaires, et il en sera ainsi pour tous les Mémoires et les écrits qui suivront. Nous savons que, quelques années avant sa mort, il avait l'intention de publier le Mémoire de Berlin et celui de Copenhague, mais il faisait précéder le premier d'une longue Introduction, où non seulement il complétait, mais modifiait sur plusieurs points les idées développées dans le Mémoire de 1807. Au fond, tous ses écrits nous apparaissent comme un ensemble de matériaux qu'il eût ordonnés et mis à leur place définitive dans un ouvrage qui n'a jamais vu le jour. Toutefois à défaut delà médaille, ces notes nous en conservent du moins l'effigie et le métal pur dans lequel il l'eût gravée. Le seul fait que ses Mémoires aient été couronnés par l'Institut de France, et aient obtenu les suffrages ou l'approbation de critiques aussi compétents que Cabanis, de Tracy, Degérando, suffirait à en justifier la publication que nous entreprenons aujourd'hui. Mais la publication du Mémoire sur la décomposition de la pensée soulevait des difficultés particulières, dont il est nécessaire que le lecteur soit instruit.

La Bibliothèque de l'Institut possède une minute* de ce

INTRODUCTION' DE L'ÉDITEUR XIX

Mémoire (1), qui, en dehorsflc la promière partie, corrigée par Maine de Biran el publiée par Cousin, comprend une seconde partie, d'une étendue à peu près équivalente, en bon état, et enfin une troisième, indéchiffrable et incomplète. Lorsque nous fûmes chargé par la Section de philosophie de V Académie des Sciences morales et politiques de prendre connaissance des manuscrits donnés à l'Institut par les héritiers d'E. Naville, pour voir le parti qu'on en pourrait tirer en vue d'une Edition des OEuvres philosophiques de Maine de Biran, nous fûmes frappés de l'importance de ce Mémoire. C'est de là que procède toute sa philosophie ; c'est là que, pour la première fois, il prend nettement conscience, de la méthode et des principes d'une philosophie nouvelle; et nous étions saisis, en le lisant, par la nouveauté et la fraîcheur d'expression d'une pensée, jeune encore, et sans doute, par moments, embarrassée, mais pleine de hardiesse, de vues heureuses, d'invention. Nous fîmes part de ces impressions au très-regretté Victor Delbos dont les conseils et la direction nous furent si précieux, et il fut d'avis que \& Mémoire sur la décomposition de la pensée marquait une date mémorable dans l'Histoire de la philosophie française et qu'il importait avant tout de le publier.

Dans {'Inventaire des Manuscrits philosophiques de Maine de Biran que fit Cousin le 15 août 1825, quelques mois après la mort de celui-ci, il cite « le manuscrit du Mémoire couronné par la Classe des Sciences morales et politiques sur la décomposition de la pensée. Ce manuscrit, ajoute-t-il, en assez bon état, compléterait aisément l'impression de ce mémoire qui avait été commencée, puis abandonnée (2) ». 11 dit un peu plus loin, que ce mémoire avait été imprimé aux trois quarts, ce qui est inexact, c'est au tiers qu'il faudrait dire. Dans l'avant-propos de l'Edition de 1841, il déclare « qu'il a cherché en vain dans les archives de l'Institut le manuscrit original de ce Mémoire et le rapport auquel il doit

(1) Bibliothèque do l'inslitul de France. MSS. NS. CXXV.

(2) .Notice historique et bibliographique sur les travaux de Maine de Biran, avril 1851. Genève.

avoir donné lieu ». Il conclut que « Maine de Biran avait sans doute été autorisé à reprendre son manuscrit pour le livrer à l'impression (1) ».

Quel était donc le manuscrit dont parle Cousin, dans son Inventaire, sinon celui-là môme qui fut adressé à l'Institut ? Ce ne pouvait être, semble-t-il, la minute qui se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de l'Institut, car elle est loin « d'être en bon état». Et dans le cas oîi notre supposition serait juste, qu'était devenu ce manuscrit dont Cousin avait constaté l'existence, en 1825 ? Il existait sans doute, sans qu'il eût réussi à le retrouver.

Dans le catalogue raisonné des OEuvres de Maine de Biran qui suit son Edition de 1837, Ernest Naville mentionne en ces termes le manuscrit qu'il possède : « Manuscrit de 14.3 pages, grand format ; copie annotée par l'auteur. C'est l'exemplaire envoyé à l'Institut (Inventaire Cousin, n° 2) ». Et plus loin il ajoute : « La copie envoyée à l'Institut porte, en mnrge, quelques notes au crayon de M. Ampère. Sur le premier feuillet, Maine de Biran a écrit, à une époque très postérieure à celle de la rédaction, le verset II, du second chapitre de l'Ecclésiaste : « Cum me convertissem ad universa opéra, quœ fecerant manus meœ, et ad labores, in quibus frustra sudaveram, vidi in omnibus vanitatem et afflictionem animi » (2).

(( Je possède, indépendamment de cette copie, la minute, en bon état, mais présentant une lacune, et déplus, des ébauches et des notes formant avec la rédaction, une masse de plus de 1800 pages ».

De toutes ces pièces, la seule qui se trouve dans la donation faite à l'Institut par ses héritiers, est celle qu'il désigne par ces mots, « la minute^ en bon état, mais présentant une iacune », et il est exagéré de dire pour la dernière partie, qu'elle est en bon état, car elle est, en grande partie, inutilisable. Qu'étaient donc devenues les autres notes et notamment

(1) OEuvres philosophiques de Maine de Biran, publiées par Cousin. Paris, de Ladrange, 1841, p. V.

(2) Edition Naville, t. III, p. 5(>0.

INTRODUCTION DE L EDITEUR XXI

« V exemplaire envoyé à f'Insiiiiil? » Et pourquoi, s'il existait encore, ne figurait-il pas dans les manuscrits donnés h l'Institut ?

La notice bibliographique publiée par M. de la Valette-Monbrun, à la fin de son ouvrage intitulé « Maine de Biran, critique et disciple de Pascal » nous permit de supposer qu'on retrouverait la plupart des pièces mentionnées par E. Naville, dans la bibliothèque de Grateloup. Ernest Naville, avait en effet, sur la demande de Mlle Savy de Biran, renvoyé en 1899 divers manuscrits à la famille du philosophe, notamment en ce qui concerne le Mémoire sur la décomposition de la pensée :

Premières ébauches . . 1 .170 pages in-folio

Fragment de copies . . 500 pages in-folio Nouveau travail pour

l'impression. . . . 226 pages in-folio

Copie annotée. . . . 156 pages in-folio. Cette copie a

Total . . 2.052 pages servi à l'impression (1).

Nous décidâmes donc de faire le voyage de Grateloup, avec l'espoir de trouver dans les 2.000 pages mentionnées plus haut le moyen de combler les lacunes du manuscrit de la bibliothèque de l'Institut. Nous y fûmes, de la part de Mlle Savy de Biran, l'objet du plus obligeant et du plus gracieux accueil. Quelle ne fut pas notre déception, lorsque nous nous trouvâmes en présence d'un fatras de paperasses, où étaient entassés sans ordre des études préparatoires, des fragments de brouillon, des fragments de copies, non paginés et inférieurs en nombre au chilTre signalé? C'est en vain que nous avons essayé, à plusieurs reprises, de recoudre ces fragments isolés. Si intéressantes que soient certaines de ces notes, prises isolément et qui ne se retrouvent pas dans le manuscrit envoyé à l'Institut, si parfaits que soient certains fragments

(1) Maine de lîiran, critique cl disciple de Pascal, par de La Valette Monbrun, p. 313.

de copie, nous dûmes renoncer à tout espoir de les utiliser pour la publication du Ménioire. Il ne nous restait donc plus qu'à faire de nouvelles recherches à Genève. Une première enquête faite en août 1917 ne donna aucun résultat. M. Adrien Naville ignorait absolument ce qu'était devenue la copie mentionnée par son père dans le Catalogue raisonné de 1859. L'année suivante, en fouillant encore dans le rayon de sa bibliothèque, où se trouvent réunis les manuscrits qui lui restent de Maine de Biran, il mit, à notre grande joie, la main sur une copie de la copie adressée à l'Institut, Au bas de la première page, on lit cette note de la main d'Ernest Naville : « Cette copie reproduit le Mémoire tel qu'il fut adressé à l'Institut. L'original renferme des surcharges d'une époque postérieure et des annotations au crayon d'Ampère ». Qu'était devenue la copie adressée à l'Iustitut et que Ernest Naville eut entre les mains? Quelle était la date de la seconde copie, dans quelles conditions avait-elle été entreprise, et par qui? M. Adrien Naville n'a rien trouvé dans les papiers laissés par son père, ni dans ses propres souvenirs, qui pût nous renseigner à ce sujet. L'important c'est que cette seconde copie subsiste. Il nous paraît difficile d'en révoquer en doute l'authenticité. D'abord, nous avons le témoignage précieux d'Ernest Naville lui-même. Ensuite, dans tous les cas où nous avons pu la comparer avec la minute de la bibliothèque de l'Institut ou avec les feuilles détachées des manuscrits de Grateloup, nous en avons constaté la rigoureuse exactitude. Elle présente sur quelques points des fautes certaines, sur d'autres des omissions, mais dans le détail seulement et de peu d'importance. Ces tâches mêmes sont des signes d'authenticité, car dans une note que M. de Biran écrivit en tête de l'original et qui est reproduite dans la copie, il dit qu' « il a dû livrer le manuscrit, informe dans plusieurs parties, à un copiste ignorant qui n'a même souvent pas su transcrire ce qu'il avait sous les yeux ; qu'au moment où cette mauvaise copie est achevée, le terme fixé pour la clôture du concours expire, et qu"i! faut ou y renoncer, ou envoyer ce fatras, fort peu lisible

INTRODUCTION DE L EDITEUR XXIII

<l;ins plusieurs parties et plein encore de fautes que l'on n'a pas pu corriger entièrement » (i).

Grâce à la découverte de la copie de Genève, la principale difficulté que soulevait la publication du Mémoire sur la DécoT.nposition de la Pensée se trouvait dès lors résolue, et il devenait possible d'-exécuter le projet dont Victor Delbos nous avait si souvent entretenu. Mais nous avions le choix entre plusieurs solutions. Fallait-il publier la copie intégralement? Cette solution avait l'avantage de conserver à l'œuvre, malgré les imperfections que déplore Maine de Hiran, son caractère d'unité. Ou bien revenir à la solution proposée par Cousin dans l'Inventaire de 1825, c'est-à-dire publier la partie revue, corrigée, imprimée par les soins de Maine de Biran, telle qu'elle se trouve dans l'Edition de 1841, et la compléter par la partie inédite de la copie. La solution la plus satisfaisante eût consisté à publier, sous forme de note au texte de l'Edition Cousin ou d'appendice, la partie correspondante du manuscrit inédit, mais cela eût entraîné un supplément de dépenses, qui, dans les circonstances présentes, ne pouvait pas être négligé. Nous nous sommes donc rallié à la solution proposée liar Cousin.

Cousin s'était servi pour son Edition des feuilles déjà imprimées qui lui furent communiquées par Ampère. « Les épreuves, dit Ernest Naville, qui subsistent en partie vont plus loin que les feuilles tirées et la rédaction préparée en vue de l'impression qui se trouve dans les manuscrits va plus loin que les épreuves » (2). Nous n'avons pu retrouver aucune trace des épreuves ; quant à la rédaction, il en subsiste à peu près le tiers, en fragments divers. Elle est composée de feuilles doubles d'un petit format, dont la dernière porte le numéro 117 ; elle comprenait donc au moins 468 pages, et s'étendait probablement à plus de la moitié de l'ouvrage. Par un hasard heureux il reste une quarantaine de pages qui suivent immédia-

(1) Copie de Genève.

(2) Edition Naville, 1. III, p. 5G0.

tement le texte publié par Cousin. Nous avons cru devoir les publier, car elles complètent et précisent très heureusement la première rédaction sur un point essentiel de la pensée de Maine de Biran. Malheureusement, il y a une lacune au milieu, moins sensible pour le fond que pour la forme.

Telle est l'histoire et l'état actuel du manuscrit que nous donnons au public; malgré son imperfection il constitue urv des principaux monuments de la philosophie française du xix" siècle.

Page 1