PLAN GÉNÉRAL DU MÉMOIRE
Dans les trois années qui séparent le brouillon du Premier Mémoire sur Vhabitude de l'impression du Second, la pensée de Maine de Biran avait nettement évolué de la psychologie physiologique vers la psychologie réflexive. Pourtant, dans le Mémoire imprimé lui-même, la doctrine fondamentale du Premier Mémoire subsiste. Il invoque l'autorité de Bonnet, comme le prouve cette pensée du philosophe genevois qu'ilinscrit en exergue, en tête de son ouvrage : « Que sont toutesles opérations de l'âme, sinon des mouvements et des répétitions de mouvement? » Qu'il s'agisse de la méthode ou desprincipes de la philosophie, il se montre un disciple des Idéologues, et si son génie psychologique se manifeste déjà par des vues nouvelles, c'est dans le cadre préexistant de la philosophie à la mode.
Avec Bonnet, Cabanis, de Tracy, il pense que le philosophe doit, à l'exemple du savant, se conformer aux préceptes de Bacon et renoncer à la connaissance des causes premières. « Nous ne savons rien sur la nature des forces ». Il faut donc .se borner à l'analyse des effets, ne s'occuper que des rapports de succession des phénomènes. Il faut transporter la phy-
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sique dans la métaphysique. Sans doute, il ne convient pas d'étudier l'esprit du dehors, et les philosophes, comme (Cabanis et Bonnet, ont eu le tort de trop subordonner l'observation interne à robservationexterne.il faut étudier la pensée, d'une part, par l'observation interne, dans l'exercice de nos sens ou de nos facultés diverses, d'autre part, par l'observation externe, dans le jeu des organes d'où paraît dépendre cet exercice. Il faut unir la physiologie à l'idéologie. Les succès obtenus par l'application de la méthode baconienne dans les sciences de la nature, sont la garantie de ceux qu'on obtiendra en idéologie.
En appliquant cette méthode à l'étude des effets de l'habitude sur la faculté de penser, il avait été conduit, pour expliquer qu'entre nos facultés les unes se perfectionnent tandis que les autres s'altèrent ou se dégradent par la répétition de leur exercice, à les rapporter les unes à des facultés actives, les autres à des facultés passives ; mais l'idée de ces facultés elles-mêmes, loin de se référer h l'idée de cause première, se réduisait à l'idée de deux fonctions spécifiques et irréductibles des divers sens. Tandis que la sensation passive est toujours liée à une réaction du cerveau ou d'un centre inférieur, à une impression faite sur les organes externes ou internes de notre corps, la sensation active est liée à un mouvement irradié du cerveau dans les muscles, et ayant en lui son origine. Selon que le cerveau se borne à transmettre le mouvement ou le commence, les habitudes sont passives ou actives. Cette distinction conduisait Maine de Biran à décomposer la pensée en deux sortes de facultés ; les unes passives comprenant la sensibihté et l'imagination, les autres actives, comprenant la conscience inséparable de l'effort volontaire, et la mémoire qui n'en est que le prolongement; le rappel des idées, par leurs signes, entraînant à son tour le jugement et le raisonnement.
Ainsi l'étude de l'influence que l'habitude exerce sur la faculté de penser avait déjà conduit Maine de Biran à une véritable décomposition de la pensée. L'énoncé de la question.
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remarque Maine de Biran, dans le Mémoire sur rhabitude, supposait connues les facultés et opérations de l'entendement. « C'est dans cet objet, ajoutait-il, que j'ai cru devoir rappeler d'abord séparément et réunir dans cette Introduction, tout ce que j'ai puisé soit dans les ouvrages de mes maîtres, soit dans mes propres réllexions, sur l'analyse de ces facultés intellectuelles »(1). Comme Condillac, Bonnet, Cabanis et de ïracy il part en effet de la sensation comme de leur source commune, €t déjà son originalité se manifeste dans la distinction des deux ordres de facultés qui en dérivent immédiatement, et de celles qui s'y rattachent. « Mais, dira-t-il plus tard dans Y Introduction générale aux fondements de la psychologie, conduit par la nature même de mon sujet à considérer les facultés de la sensibilité et de la motilité sous des rapports physiologiques, je glissai trop légèrement sur ce qu'il y avait vraiment d'hyperorganique dans les effets mêmes de l'habitude, qui sont bien loin d'appartenir tous aux organes, et qui surtout sont loin de comprendre et d'expliquer les faits primitifs de l'intelligence humaine. J'étais encore dans l'âge où l'imagination, prédominant sur l'attention, veut tout attirera «lie. Prévenu en faveur des doctrines qui mettent l'entendement humain en images, je croyais pouvoir étudier la pensée dans les mouvements du cerveau, et marcher sur les traces de Bonnet, de Hartley et d'autres physiologistes physiciens. Mais ayant eu dès lors sujet de reconnaître tout le vide de ces explications physiques, quand il s'agit des faits du sens interne, j'abordai la question de l'Institut relative à l'analyse des facultés intellectuelles, dans des dispositions d'esprit et avec des données toutes différentes de celles qui m'avaient dirigé dans la composition de mon Mémoire sur thabitude. J'étudiai alors les phénomènes en dedans au lieu de les prendre en dehors ; je ne pris plus pour guides, dans ce second travail, l'expérience extérieure ou physique et l'imagination, mais Texpérience intérieure ou la réflexion. Je fus pourtant encore
(1) Œuvres de Maine de Biran. Edition Tisserand, t. II, p. 15.
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naturellement amené par cette voie à la distinction que j'avais établie entre les facultés actives et les passives ; mais je donnai à cette distinction une base plus sûre et plus approfondie, en la rattachant aux faits simples et primitifs du sens intime, -dégagée de toute hypothèse physiologique et de toute explication arbitraire »(l).Il comprit donc la nécessité, pour expliquer la différence des etfets de l'habitude sur les facultés actives et les facultés passives, de rapporter les premières à une activité hypersensible et lujperorganiqtie, qui dirige les mouvements des organes et concourt à former les habitudes en se mettant nu-dessus d'elles, tandis qu'au contraire, dans les secondes, en l'absence de toute volonté, la sensibilité est abandonnée aux causes d'affaiblissement ou d'altération, qui s'attachent aux ■excitations continues et fréquemment répétées.
Ainsi c'est en approfondissant les conclusions de son travail sur l'habitude que Maine de Biran fut conduit, de son propre aveu, à une méthode et à des principes nouveaux. Le Mémoire sur l'habitude avait marqué l'extrême pénétration de son esprit, un don remarquable d'observation et d'analyse, mais ces qualités précieuses s'exerçaient sur un terrain connu, et dans des voies tracées à l'avance. Cabanis et de Tracy pouvaient admirer le talent de l'auteur, sans pressentir en lui un adversaire de leurs idées. Le Mémoire sur la décomposition de la pensée procède d'une pensée beaucoup plus personnelle; c'est le Discours de la méthode de Maine de Biran. Si la troisième classe de l'Institut ne l'avait pas accepté, il eiàt peutêtre songé, comme il le dit dans sa lettre à Degérando,à l'adresser au grand public. La pensée qu'il inscrit en tête de son ouvrage, et qui en indique l'esprit, est d'une inspiration bien différente de la pensée de Bonnet, que nous rappelions plus haut. Au lieu de rattacher les opérations de la pensée à des mouvements ou à des répétitions de mouvement, il emprunte à Lucrèce une formule où il indique nettement l'opposition des mouvements volontaires aux mouvements contraints,
(i) Edilion Navillc, l. I (p. 2i-25).
produits par une force extérieure : « His rébus sua cuique volontas principium dat », et par volonté, il entend une forcelibre, radicalement distincte du désir.
Cette force hyperorganique ne peut être connue du dehors ;^ elle n'a pas d'équivalent dans le cerveau, quoique son exercice soit lié à l'activité cérébrale et à l'activité musculaire. On la connaît par un sens absolument original et irréductible aux autres : la conscience. Elle prend connaissance d'elle-mêmeen se heurtant à la résistance des muscles, et par suite, en seréfléchissant, de telle sorte que pour Maine de Biran, commepour Spinoza, quoique en un sens différent, la méthode n'est pas différente de l'acte, par lequel, nous ne dirons pas le& idées, mais le moi se pose, en s'opposant à tous les modes passifs qui viennent d'une autre source et qu'il subit.
Le Mémoire sur la dêcomposilion de la pensée se divise en deux parties. La première traite de la Méthode. La seconde se divise en trois sections, qui portent, la première sur les éléments primitifs de la pensée : l'affectibilité et la volonté, la seconde sur l'analyse des sens considérés sous le rapport d'origine et de dérivation des deux ordres de facultés et d'idées élémentaires, la troisième sur l'analyse des facultés humaines, considérées dans leur caractère général et dans leur association h. des signes artificiels.
La question proposée au Concours de l'an XIII était conçue en ces termes : Comment peut-on décomposer la faculté de penser et quelles sont les facultés élémentaires qu'il faut y reconnaître?
« La question, nous dit Maine de Biran, dans l'Introduction- Kwyi Nouveaux essais d anthropologie, fit une sorte de scandale parmi certains hommes d'esprit, mauvais juges dans le& matières philosophiques qui demandent autre chose que de l'esprit ». Parler de la décomposition de la pensée, n'était-ce pas l'assimiler à une substance matérielle? La pensée est simple, non composée; comment donc pourrait-on la décomposer? « On peut admettre, répond Maine de Biran, que cettequestion n'a pas de sens dans une philosophie, comme celle de
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Descartes. Si pensée est synonyme de conscience, toute pensée ■étant par nature attribuée au moi, et le moi étant simple, identique à lui-même, on ne peut pas la décomposer. Mais l'opinion de Descartes n'est pas plus un article de foi que le langage qui l'a consacrée » (i).
A vrai dire, le problème était posé dans le point de vue de îa doctrine de Condillac. Si la pensée n'est que la sensation transformée, décomposer la pensée, ce sera indiquer successivement les diverses formes qu'elle revêt. Toute activité en sera dès lors bannie. « Descartes demande au moins le mouvement avec la matière pour former un monde physique, pareil au nôtre. Il semble que dans la doctrine des «ensations, la matière sufûse et qu'il ne soit pas besoin de mouvement pour former le monde des idées dont se compose l'intelligence ou la pensée humaine. C'est un monde tout logique où ne se trouvent que des formes vides, sans réalité » (2). Mémoire, jugement, raisonnement ne sont dès lors que des produits artificiels d'une synthèse arbitraire, car elle repose sur une analyse inexacte. Condillac ne décompose pas plus la sensation que Descartes ne décomposait la pensée. Et encore, pourrait-on admettre, à la rigueur, qu'il y a place dans la psy- •chologie cartésienne pour une sorte d'analyse de la pensée puisqu'il distingue en elle des états qui sont l'effet des modifications du corps, des idées, reflet des idées divines et des <ictes qui procèdent de la volonté, libre par essence, tandis qu'on ne trouve chez Condillac aucune trace de décomposition ■de la sensation.
Maine de Biran prétend être entré dans le fond de la question et en avoir trouvé une solution, sinon « pleinement satisfaisante, du moins assez neuve pour mériter l'attention de plusieurs et faire espérer quelques progrès de plus dans l'analyse de l'esprit humain (3) ». Cette solution il l'a trouvée, non
(1) Naville, Œuvres inédites de Maine de Biran, tome III, p. 339.
(2) Naville, id.
(3) Idem, p. 342.
en se plaçant au point de vue métaphysique de Descartes, ou au point de vue logique de Condillac, mais au point de vuepsychologique.
La psychologie est l'élude des faits de conscience : or la conscience est inséparable de l'effort volontaire, et la volonté est une force hypersensible et hyperorganique qui ne se révèle à elle-même, ou ne se réfléchit qu'à la condition de se heurter à une résistance. 11 n'est donc plus possible au philosophe dese placer au point de vue de Bacon repris par Locke et Condillac. Il ne s'agit plus seulement d'observer des faits, de lesclasser, de s'élever à l'idée de leurs rapports constants de succession, c'est-à-dire de leurs lois, en éliminant volontairement de ses recherches la cause de ces faits. L'idée de cause est pour le physicien l'inconnue dont il ne faut parler jamais quoiqu'on ne puisse sans doute s'abstenir d'y penser. Pour le psychologue au contraire, c'est l'idée la plus certaine, la plus immédiatement connue, la plus claire et la plus distincte, non en ce sens qu'elle serait résoluble en idées plus simples, mais en ce sens qu'elle est une donnée immédiate de la conscience, et comme telle, nettement séparée des affections de la sensibilité ou des produits de l'imagination. Sans doute, on ne saisit pas la cause en soi, en dehors de son exercice, mais on la saisit causante ou agissante, dans l'effort qu'elle produit, et l'aperception immédiate de cette cause est la conscience ellemême. La psychologie adonc une méthode propre, radicalement distincte de la méthode expérimentale et de la méthode déductive des métaphysiciens. Son domaine n'est pas la succession empirique, ce n'est pas davantage la pensée absolue, antérieure à la conscience. La pensée primitive n'est pas autre chose que la conscience de l'individualité personnelle exprimée par le mot «je » (1). Il y a un monde intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible, tel que l'ont conçu les Cartésiens, c'est le monde intérieur, tel qu'il est perçu par la conscience. Le point de départ de toute connaissance certaine est.
(1) Naville, Idem, p. 341.
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la conscience, qui a son domaine bien circonscrit; mais elle peut et doit se servir de procédés auxiliaires pour pénétrer dans les régions de la pensée, qui lui échappent.
En partant de l'idée de la sensation la plus simple, l'esprit trouve toujours en elle matière à une véritable décomposition en deux sortes d'éléments, l'un affectif ou passif, l'autre moteur ou actif. Ces deux éléments se mêlent en proportion variable en tout fait de conscience, ce qui permet de les concevoir comme des faits positifs, et de les distinguer de pures abstractions. L'homme vit dans certains états d'une vie toute affective, par conséquent sans conscience : tel est l'état du fœtus, le sommeil, la catalepsie, la folie. Dans la vie consciente, si le moi n'est jamais une pure activité, puisque le sentiment de l'effort volontaire retentit nécessairement dans le sentiment de la vie organique qui résulte lui-même de la fusion des sensations les plus passives, du moins on peut saisir dans l'exercice de certains sens et dans certaines opérations intellectuelles qui s'y rattachent, la prédominance de l'élément actif sur l'élément passif. Ces deux éléments de la pensée une fois distingués, il s'agissait d'en établir l'origine. C'est ce que n'avait fait jusqu'ici nul philosophe, d'une façou satisfaisante, notamment, en ce qui concerne la motilité ou volonté. Comment en concevoir l'apparition ? Si elle n'est pas dérivée de l'instinct fondamental de l'être vivant, quand et comment se manifeste-t-elle ? Les métaphysiciens allemands se sont bien rendu compte de la nécessité d'admettre l'existence d'une activité primitive de la pensée qu'ils nomment volonté ou liberté, mais au lieu d'en établir l'existence sur un fait incontestable, et d'en surprendre l'origine par des voies détournées mais pourtant positives, ils se perdent dans des déductions abstraites qui sont aussi vaines que les constructions de Condillac. On ne déduit pas l'existence de la volonté; il s'agit de la constater par le sens approprié ; quant aux circonstances de son apparition, au milieu des ténèbres de la vie inconsciente, elles échappent nécessairement à la conscience qui ne peut pas sortir d'elle-même, mais l'observation externe peut
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<lu moins nous en faire saisir les conditions physiologiques.
Il est bien vrai que toute connaissance vient des sens. Maine de Biran est d'accord sur ce point avec les Idéologues, mais il y a, selon lui, deux sortes de sens, ou plutôt il y a dans les sensations deux sortes d'éléments, les uns passifs, les autres actifs. Le sens musculaire est le sens de l'activité : c'est de lui que procèdent toutes les opérations proprement dites de la pensée. Si Condillac eût vraiment analysé la sensation, il y eût découvert toute la pensée, mais il en a fait l'ontologie et non Vanalyse ; et Maine de Biran nous déclare, qu'il n'a pas d'autre but que de refaire le Traité des Sensalions. Par un véritable tour de force, il fait sortir de la sensation d'odorat, accompagnée de la sensation musculaire d'inspiration, toutes les opérations élémentaires de la pensée. €ondillac et Bonnet n'ont échoué dans cette entreprise que parce qu'ils sont partis de données incomplètes. Du moment qu'ils n'avaient pas saisi la dualité primitive enveloppée dans toute idée de sensation, ni par suite reconnu l'existence dun sens de l'activité, ils ne pouvaient que construire une psychologie conventionnelle. L'analyse exacte des données de l'ouïe, de la vue, du toucher permet à Maine de Biran de déterminer la genèse des facultés qui se réfèrent les unes comme l'imagination à l'élément passif de la sensation, les autres comme la conscience, le jugement, la mémoire, le raisonnement, ainsi que les idées d'unité, d'identité, de cause, de substance, qui s'y trouvent enveloppées, à l'élément actif.
Tout exercice de l'activité intellectuelle est inséparable de l'effort musculaire (1) que l'on peut en considérer comme le signe; les signes du toucher et de la voix, institués par la nature, servent de modèle au langage artificiel. Mais l'association des signes avec les modes de la pensée engendre des résultats variables selon la nature des modes associés. Maine de Biran avait déjà insisté sur ce point dans son Mémoire sur
(t) De Tracj eut le mérite de reconnaître l'importance du sens musculaire ; mais il n'a pas déduit toutes les conséquences de sa découverte, n'en a pas compris la véritable signification.
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ihabitude, en distinguant trois sortes de mémoire, mécanique, sensitive, représentative. Il ne fait que reprendre le développement de ses idées. Les signes sont, par nature, comme l'elTort volontaire dont ils dérivent, constants, égaux ■et disponibles ; mais il n'en est pas de même des idées qui, leur sont associées et qui se réfèrent les unes aux sensations -affectives, les autres aux intuitions de la vue, les autres aux perceptions du loucher ou de l'ouïe. De là plusieurs ordres de composés sensibles. Maine de Biran distingue d'abord un ordre passif et un ordre actif. Le premier est constitué par l'association des signes avec des sensations ou des passions qui par suite de leur passivité, ne pourront jamais devenir objet de souvenir ni de réflexion. Vordre actif se divise lui-même en trois parties. La première classe de composés intellectuels actifs comprend les images qui, sans être un produit de l'activité propre de l'esprit, ont cependant été modifiées par l'exercice de l'attention. Ces opérations intellectuelles ont pour type les fonctions de la vue. Elles se rattachent à l'attention, non à la réflexion. Dans la deuxième classe se trouvent rangées les opérations qui résultent d'un juste équilibi^e de la réflexion et de l'attention ; elles ont leur type dans l'exercice du loucher. Enfin, lorsque l'élément associé est uniquement de nature réflectible, analogue à celle du signe oral, ce sont deux actes réfléchis qui s'ajoutent l'un à l'autre, et le produit surcomposé de cette association est dans la pensée, comme la détermination vocale et auditive est à la fois dans le sens direct et répétiteur de la voix et de l'ouïe, qui sert de modèle à toutes les opérations des idées de cet ordre : il correspond au troisième ordre de composés actifs.
La classification des facultés correspond donc aux divers degrés d'activité par lesquels se manifeste la pensée, identique pour Maine de Biran, à la volonté. Au plus bas degré se trouve la vie affective pure, complète en son genre, mais dénuée de tout caractère de personnalité, et par conséquent de conscience et de mémoire. Dans la vie consciente, il distingue quatre degrés : d'abord Vordre passif, dont l'imagination
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sensitive, les sentiments et les passions sont les manifestations caractéristiques. Immédiatement au-dessus, il place les opérations qui ont leur type dans l'imagination intellectuelle^ tout à la fois spontanée dans ses créations et réglée par l'emploi des signes institués ; Plaine de Biran le nomme système intuitif intellectuel. Au-dessus du système intuitif il place le système apercepti f qu'i\ divise en deux : le premier caractérisé par la mémoire, le second par le raisonnement. La mémoire remplit à l'égard de la conscience dont elle est le simple prolongement un office analogue à celui que la vue remplit à l'égard du toucher, elle abrège le travail de l'esprit. Quant au raisonnement, ce n'est que la mémoire des opérations intellectuelles.
Tel est le premier essai de synthèse ou de classification des opérations intellectuelles que l'on trouve dans les écrits de Maine de Biran. Il se trouve, en puissance, d'une part, dans V Introduction au Mémoire sur f habitude, d'autre part, dans les chapitres du même ouvrage, consacrés à l'imagination et aux habitudes actives. Un progrès manifeste est accompli. Le Mémoire de Berlin, reproduira la classification du Méynoire sur la décomposition de la pensée ; on la retrouve dans les quatre systèmes de V Essai sur les fondements de la psychologie (aiXecViU sensitif, perceptif, réflexif). Dans les Nouveaux essais d'anthropologie, il ajoutera un nouvel étage à sa construction de la pensée. Au-dessus de la vie humaine, qui comprend les quatre systèmes précédents, il placera la vie de l'Esprit pur. Il est remarquable que dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, Maine de Biran n'ait fait aucune place à la vie religieuse, à l'idée de perfection, au sentiment de l'infini. Il reste sur ce point fidèle à la pensée de Cabanis et de Tracy, s'il les dépasse dans la conception qu'il se fait du moi. Quand on étudie la philosophie de Maine de Biran dan& son développement historique, on est frappé de l'évolution de sa doctrine : il a découvert successivement, à des degrés différents de profondeur, les éléments constitutifs de la pensée. INous avons sans doute entendu l'écho, dans les méditations
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qui nous ont étéconservées dans son Premier Journal, des trois thèmes fondamentaux du destin, de la liberté et de la grâce ; mais ces thèmes ont traduit des sentiments avant d'exprimer des idées. La philosophie de Maine de Biran reproduit le mouvement de sa vie intérieure ; celle-ci se manifeste par un progrès du fatalisme physiologique à la liberté inséparable de la réflexion, et de celle-ci à Dieu. Ces thèmes qui retentissent, isolés, séparés, opposés les uns aux autres, dans sa conscience vive mais confuse de jeune homme, nous les retrouverons, dans sa construction symphonique, chacun à sa place, et coordonnés entre eux. Le sentiment religieux disparut de sa conscience pendant vingt années de sa vie; mais il n'était qu'absent, et il semble que Maine de Biran lui eût réservé sa place, dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée. « Puis-je croire, se demande-t-il, avoir fait un traité complet des facultés humaines'? Je suis si loin d'avoir une telle prétention que je m'estimerais même heureux d'avoir trouvé quelques-uns des matériaux solides qui doivent entrer dans les fondements de la science » (1). En tout cas, ce n'estque par la méthode qu'il a suivie, qu'il pourra faire d'autres découvertes. « Les facultés élémentaires, qui auraient pu échapper sous un titre quelconque à mes analyses antérieures, devraient donc se retrouver, je crois, dans la même source, creusée encore avec plus de profondeur et d'exactitude que je n'ai pu le faire. Ce serait ma faute de n'avoir su les y trouver ou les en déduire, mais si elles n'y étaient pas réellement, j'avoue que les omissions seraient irréparables pour moi maintenant, puisque je me suis interdit toutes voies pour chercher ailleurs de quoi les réparer (omnes aditus interclusi) (2) ». Par conséquent, s'il découvre quelque jour dans l'homme une troisième vie, infiniment plus élevée au-dessus de la vie consciente que celle-ci l'est par rapport ù la vie animale, ce sera par un troisième sens, qu'il appellera un sens sublime, le sens religieux. Et
(1) Œuvres de Maine de Biraii. Edition Tisserand, t. IV, p. 14.
(2) Idem.
jusque dans les Nouveaux Essais d'anthropologie, Maine de Biran pourra répéter la formule sensualiste à laquelle il se rallie dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée : « Nihil est in intellectu quin prius fuerit in sensu ». Seulement le terme commun dont il se sert pour désigner des faits si différents que le sentiment de la vie organique, la conscience de soi, le sentiment de l'infini, ne doit pas nous cacher la véritable nature de la chose signifiée. De ces trois sens, le premier est lié aux modifications de nos organes internes et est passif, le second est actif, le troisième est passif comme le premier, mais il manifeste l'irruption en nous d'une force hyperorganique et en même temps supérieure au moi. Il s'agit bien pourtant dans les trois cas d'un sens, car la pensée s'y trouve toujours jointe à une certaine organisation physique et.se manifeste par des données irréductibles. Il y a là une doctrine extrêmement originale, aussi éloignée du sensualisme de Condillac que de l'apriorisme abstrait des métaphysiciens allemands, dont le caractère propre est le réalisme psychologique, ce mot étant entendu dans la plénitude de son sens, c'est-à-dire comme un effort pour saisir la pensée sous tous ses aspects, à tous ses degrés de perfection, par des sens appropriés. Pour bien comprendre cette philosophie nouvelle, il est nécessaire de revenir sur chaque point précédemment indiqué de la méthode et de la doctrine.