‹ uvres de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 4 sur 18 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

Dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, Maine de Biran a pris nettement conscience du caractère véritable de la philosophie, des différences qui la séparent des autres siences, et de cette idéologie même qui n'était chez Bonnet et Cabanis qu'une physique mentale. Sans doute il n'a pas encore approfondi cette différence ; il n'est pas arrivé sur

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ce point au degré de précision qu'atteindra sa pensée dans V Introduction à l'Essai sur les fondements de la psychologie, et les Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, mais il a solidement établi les principes et la méthode de sa doctrine. 11 oppose son point de vue à celui de Bacon et des partisans d'une idéologie objective. Il a en vue non un tableau historique, ni une simple classification idéologique, mais les fondements dune division réelle des facultés humaines. Il veut, comme Descartes, atteindre l'être même de la pensée. Or, on connaît la réalité par le moyen des idées, et il distingue deux sortes d'idées, les idées précises, individuelles et les idées générales, abstraites. Les premières seules nous découvrent la réalité véritable. Maine de Biran est d'accord sur ce point avec Descartes ; les idées vraies ne sont pas les concepts ; mais les éléments simples auxquels elles correspondent, pour Maine de Biran, dilTèrent des natures simples des Reguhe ; ce sont les aspects irréductibles du fait primitif, identique au sentiment de l'effort volontaire. Au «je pense, donc je suis » de Descartes, Maine de Biran substitue : «je veux, donc je suis » et il y a immédiation entre l'acte par lequel le moi se pose, et celui par lequel il se connaît, et non passage dialectique de la pensée à l'être. La conscience ne nous installe pas dans la réalité absolue, puisqu'elle ne saisit le moi que dans sa relation avec une résistance, mais sa réalité, pour être relative, n'en est pas moins certaine; bien plus, Maine de Biran établira plus tard qu'elle n'est certaine que parce qu'elle est relative. La réalité absolue est pour lui objet de croyance, non de connaissance.

Il divise Xb. première partie de son Mémoire en quatre paragraphes. Dans le premier il indique l'état de la question, dans le second qui se subdivise lui-même, il expose la méthode employée dans la physique générale, discute l'application qu'on en a faite en physiologie et dans ce qu'il nomme l'idéologie objective ; le troisième est consacré à l'analyse des facultés humaines dans les systèmes de Gond illac, Locke d'une part, et Descartes, Leibnitz et Kant d'autre part; enfln dans

la coticlnsion il indique sa méthorle propre et les services que Ton peut attendre des autres méthodes qu'il vient d'exposer, en qualité d'auxiliaires. Dès cette époque, Maine de Biran pose la base d'une philosophie éclectique^ et il semble bien que Cousin lui en ait emprunté l'idée sans qu'à notre connaissance il l'ait jamais reconnu dans ses cours ou ses ouvrages. Maine de Biran reviendra sur ce point, dans V Examen critique des opinions de de Bonald.

I. Bacon proposait de diviser la science nommée psychologie en sciences : 1" de la substance de tâme, 2° de ses facultés, 3" de Vusaijcet de Cohjet de ses facidtés. Mais un tel ordre %\xi été visiblement contraire à l'esprit de la méthode qu'il avait préconisée et il s'est bien gardé lui-même de le suivre, lorsqu'il partage l'entçndement humain en trois facultés, raison, mémoire, imagination, d'après la distribution de ses produits (philosophie, histoire, art). Tl va de l'emploi et de l'objet de ses facultés à la division de celles-ci. Cette méthode futsuivie parlTobbes, Gassendi, Locke au xvii^ siècle, Hartley, Condillac. Bonnet, Cabanis, au xviii^. Abandonnant la métaphysique à ses disputes frivoles et interminables sur la nature de l'âme et de ses attributs, ces esprits de lumière transportèrent la méthode de la physique dans l'étude de la pensée. L'idéologie se divisa dès lors en deux parties. D'une part, la grammaire générale et la logique découvrirent l'artifice secret de la pensée qui se met, pour ainsi dire, en relief, dans les formes sensibles du langage, seul instrument d'analyse; et l'art de penser, de raisonner s'identifia avec l'art de parler. D'autre part, le physiologiste lut dans le jeu des divers organes, comme dans une nouvelle espèce de signes, la source même de nos facultés.

Il semble bien que les résultats de cette grande réforme n'aient pas été moins heureux dans la métaphysique des esprits que dans la physique des corps. La théorie des signes et les magnifiques applications qu'en fit Lavoisier a la chimie, les découvertes de Cabanis sur l'origine des sensations organiques et de l'instinct sont des résultats définitivement acquis

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auxquels les spéculations hypersensibles n'ont rien à opposer, et qui sont sans doute peu de chose en comparaison de ceux que l'avenir réserve à l'idéologie physiologique. Une fois qu'on connaîtra bien les rapports du physique et du moral, on trouvera, en perfectionnant les organes, un moyen direct et assuré de perfectionner les facultés qui en dépendent. La pensée célèbre de Bacon « on ne commande à la nature qu'en obéissant à ses lois » trouvera dès lors, en idéologie, comme en physique, toute son application.

Mais sans méconnaître de tels bienfaits, a-t-on le droit, remarque Maine de Biran, de considérer le procès pendant entre la métaphysique et la science comme définitivement jugé ? Est-ce que cette idéologie scientifique, circonscrite dans l'ordre des faits sensibles, ne laisse pas derrière elle un monde hypersensible dont il faudrait, une fois pour toutes, ou connaître les fondements, s'il existe, ou prouver du moins la nonexistence, pour vivre désormais en paix dans celui qui nous est dévolu ? Et ce que nous disons de Tobjet, doit se dire aussi de la méthode. La méthode expérimentale atteint-elle bien aux confins d'une philosophie véritable? La question posée par l'Institut parut à Maine de Biran, tendre à résoudre ces doutes ; et une fois de plus se manifestait ce caractère éternel de la philosophie, de renaître toujours de ses cendres, comme le phénix de la légende. « Il s'agit de savoir, à supposer que l'on conserve le nom ^'idéologie, s'il n'y a pas une idéologie subjective qui, se renfermant dans la sensation du sujet pensant, s'attacherait à pénétrer les rapports intimes qu'il soutient avec lui-même dans l'exercice libre de ses actes intellectuels, à coté de cette idéologie objective, fondée principalement sur les rapports qui lient l'être sensible aux choses extérieures, à l'égard desquelles il se trouve constitué en dépendance essentielle, quant aux impressions affectives qu'il en reçoit ou aux images qu'il s'en forme » (1). Et précisant sa pensée, avec une netteté et une profondeur admirables, Maine

(1) lil, p. 41. Edition Tisserand.

de Biran se demande si l'idée de ces facultés dans lesquelles, se décompose la pensée, n'est pas une idée individuelle, par opposition aux idées générales dans lesquelles se résument les connaissances du physicien. « Si ces idées singulières sont simples, on ne pourra pas assurément les décomposer, mais on pourra du moins en assigner la nature et le nombre, reconnaître leur source et les conditions qui les font naître» en étudier les liaisons ou l'enchaînement avec des idées ou des faits d'un autre ordre, et cela par une méthode différente de l'analyse de décomposition appliquée aux objets de notre connaissance extérieure ou aux images composées qui nous lesreprésentent » (1).

Le premier problème à résoudre consistera donc à rechercher la signification du terme faculté. Désigne-t-il une idéeabstraite et générale comme le terme physique de force, ou bien une réalité singulière? Le problème revient en somme à rechercher le fondement qu'a, dans notre nature intime, l'idée ou le principe de causalité. La question posée par l'Institut soulève ainsi l'un des problèmes les plus ardus de la philosophie première.

IL La philosophie scolastique avait fait de ces termesvagues de force productive, virtualité, faculté, un tel abusqu'elle finit par révolter les esprits indépendants, et provoqua la réforme générale dont Bacon fut le principal auteur. Quand il fit entendre ces paroles grandes et hardies « Instauratio facienda est ab imis fundamentis » il trouva plusieurs voix disposées à faire écho et k répondre à son appel.

« Se plaçant d'abord loin de la région ténébreuse des causes premières, ces bons esprits travaillent de concert à observer exactement des effets plus rapprochés d'eux ; ils s'attachent à en découvrir l'enchaînement et l'analogie, et à en faire unedistribution méthodique fondée sur l'ordre direct de leur liaison ou dépendance mutuelle » (2).

(i) /rf., p. 42.

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Toute cause n'est plus dès lors conçue que comme l'expression générale d'une loi de succession. V attraction ne sera plu& qu'un terme général et sommatoire appliqué à tous les corps qui gravitent. Ce sera une expression complexe représentant, sous une forme abrégée, des valeurs déterminées, ou qu'il est toujours possible de déterminer par développement ultérieur, comme serait X™ ^ (a -(- ô)™. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien de plus dans l'idée du savant; il a beau faire, il ne peut éliminer de la cause toute idée de force productive; mais cette idée, si elle subsiste dans la conscience, n'a pas droit de cité dans la science. « Elle est semblable, dit Plaine de Biran, à ces indéterminées que les mathématiciens emploient dans l'analyse algébrique, en renonçant à en déterminer la valeur, lorsqu'ils ne peuvent les développer ou les mettre en équation avec des quantités connues de la même espèce» (1). C'est une inconnue simple ix). Maine de Biran voit dans la présence de cette idée une cause de gène pour l'esprit du savant, qui, ne pouvant s'en débarrasser complètement, tâche du moins d'en diminuer les occasions, en cherchant à réduire, autant que possible, le nombre de ces causes, c'est-à-dire, à simplifier les expressions des termes généraux. C'est ainsi que plusieurs physiciens ont tenté d'exprimer par le terme attraction l'ensemble des phénomènes compris sous le titre cVaffinitês chimiques. La raison que donne ici Maine de Biran, du mouvement de l'esprit vers l'unité systématique des principes, est bien discutable ; n'est-ce pas simplement, comme il le dit plus loin, parce que cette réduction facilite la marche de la pensée, dont le principe suprême est l'unité? Quoi qu'il en soit, le savant recherche les lois, non les causes.

Or, il s'agit de savoir si, en éliminant de l'étude des facultés de l'âme la recherche des causes, ou en traitant celles-ci comme inconnues, on ne se met pas dans l'impossibilité d'expliquer les faits, on ne confond pas passion et action, on ne dénature pas, en un mot, l'objet que l'on étudie. Les faits de

conscience ne sont pas des faits analogues aux faits sensibles, et n'en différant que par la scène sur laquelle ils se produisent ou l'instrument dont on se sert pour les observer; ou plutôt ces différences en supposent d'autres, fondamentales. €e ne sont pas des objets, à proprement parler, puisqu'ils sont inséparables du sujet ; on doit les expliquer tels qu'ils nous apparaissent, c'est-à-dire comme modifications ou opérations d'un sujet. Or ce sujet, n'est-il pas précisément une cause ou force productive, et au lieu d'être une inconnue, la cause n'estelle pas ici ce qu'il y a de plus connu, bien plus, ce sans quoi on ne connaîtrait pas les faits eux-mêmes, puisqu'ils n'existeraient pas? Non pas, sans doute, qu'on puisse la saisir en elle-même, en dehors de ses effets, mais dans leur relation.

Les physiologistes ont suivi la même marche que les physiciens et le terme sensibilité est devenu pour eux l'expression des propriétés les plus générales des corps vivants ; elle tient parmi les phénomènes de la matière organique, la place de Vallraclion dans les lois de la matière morte. Mais ce mot a été entendu aussi comme désignant la force individuelle qui produit d'une part certains modes du sujet, et d'autre part un ordre tout différent de phénomènes, les phénomènes organiques. C'est ainsi que Stahlnmi la médecine et la philosophie. Il conçoit l'âme comme une force ou une cause distincte du moi, qui se manifeste par deux ordres parallèles de faits, les uns physiologiques comme les sécrétions, les autres psychologiques comme la mémoire. Cette réduction n'était pas conforme à la véritable méthode des sciences, puisqu'elle forçait l'analogie des faits qu'elle rapporte à une même cause; elle était d'autre part contraire à la vraie notion de causalité ; car la seule cause que nous connaissions directement, le moi, a pour caractère la conscience ; elle ne saurait donc être conçue en même temps, comme la cause des mouvements vitaux, impersonnels et inconscients. L'erreur commise par Stahl est semblable à celle que commirent Malebranche et Descarl.es. Pour n'avoir pas reconnu la causalité où elle était, ces philosophes J'ont transportée où elle n'était pas. Pour n'avoir pas vu que

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le moi était la cause véritable des faits de conscience, ils l'ont attribuée à Dieu. Seulement Descartes et Malebranche, ne faisant pas de différence de nature entre les corps vivants et les corps bruts, attribuaient à une même cause spirituelle toute puissante les lois qui les régissent, tandis que Stahl en attribuant les fonctions vitales au principe particulier de la pensée, afîrancbissait réellement la physiologie des lois générales des corps bruts.

Les physiologistes successeurs de Stahl ont écarté, autant qu'ils ont pu, la notion obscure et systématique de cause première. Pourtant, on trouve encore la trace de ce préjugé chez Barl/iez, qui admettait l'existence d'un principe vital, quoi qu'il permît de le considérer comme une simple modalité abstraite du corps vivant, ou même comme une cause nominale dont le -signe résume l'ensemble de la série entière des faits physiologiques. Pour Cabanis, ce sont les parties vivantes unies en système et correspondant à un centre commun qui sont dites sentir les impressions reçues, exécuter ou même déterminer et vouloir les mouvements qui les suivent. Sa doctrine reste, malgré lui. imprégnée de l'esprit stahlien, il conserve son langage, comme le prouvent les expressions de sensations, de volitions sans conscience, sans moi; elle confond à son insu, dans l'explication qu'elle donne des faits, la causalité réelle et individuelle avec la causalité abstraite des physiciens.

Tandis que la physiologie, chez Stahl et ses disciples est inspirée par l'esprit métaphysique d'un Descartes ou d'un Malebranche, la physiologie des Bonnet, Hartley, etc., se rattache à la doctrine de Condillac. Ils réduisent toutes les facultés humaines à la sensibilité, qu'ils considèrent à son tour comme un effet de l'organisation matérielle. Impressions, sensations, perceptions proprement dites, donc conscience dépendent de conditions ou propriétés purement organiques. •On pourrait donc mettre celles-ci à la place de celles-là, et connaître extérieurement, c'est-à-dire par les divers mouvements des fibres du cerveau, toutes les affections et les opérations qui en résult3nt. La décomposition de la pensée.

devient donc dans cette hypothèse une opération particuHèrement claire. De même qu'on divise nos sensations en diiïérentes espèces par l'attribution de chacune d'elles aux dilférents sens organiques d'où elles dépendent, on pourrait avoir une division naturelle de ce sens intérieur général ou commun nommé entendement, en autant de sens particuliers, de jugements, de souvenirs, qu'il y aurait de sièges cérébraux distincts. C'est dans cette voie tracée par Wallis et Gall que se sont engagés certains médecins philosophes, comme Cabanis.

Ce projet de décomposition de la pensée soulève aux yeux de Maine de Biran deux objections décisives. D'abord, la distinction des sièges attribués à l'exercice de chaque faculté se réfère nécessairement à une autre division des facultés : il faut d'abord avoir déterminé l'existence de ces facultés que l'on cherche ensuite à localiser. Mais de deux choses l'une. On bien cette division des facultés, qui est l'œuvre de la réflexion est définitive, et la découverte de leur siège dans le cerveau n'ajoutera rien à la vérité des distinctions idéologiques. Ou bien, elle n'est que provisoire, et dans ce cas elle devrait être contrôlée par la division physiologique. Mais pour que cela fût possible, il faudrait que celle-ci ne fiât pas déjà calquée sur l'autre, et l'on ne voit pas comment il pourrait en être autrement ; ce ne sera jamais qu'une hypothèse calquée sur une hypothèse d'ordre différent.

En dehors de cette impossibilité de fait que Maine de Biran établira avec plus de précision et de force dans ses Observations sur le système du docteur Gall, il en est une autre, d'un autre ordre, qui résulte de la nature même de la pensée. Si toutes les opérations de la pensée se réduisaient, comme le veut Condillac, à des modifications passives de la sensibilité, cellesci pourraient être étudiées dans leurs causes instrumentales, divisées, circonscrites, classées hors du moi dans leur siège propre; mais des facultés actives, des volitions et de véritables opérations de l'intelligence ne peuvent être représentées disséminées dans les parties d'un composé organique, puis-

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qu'elles sont indivises de la force constante une dont elles ihnanent. Ici sont marquées les limites oii toute application de la méthode physiologique est forcée de s'arrêter. La physiologie peut éclairer, par l'observation exacte de leurs circonstances organiques, tous les modes impersonnels ou inconscients de la pensée ; elle entrera donc dans une analyse ou science complète des facultés, qui embrasse les facultés passives comme les facultés actives. Mais il n'y a pas d'autre moyen de connaître celles-ci que d'en prendre conscience directement. Dans le premier cas, la méthode expérimentale sera légitime, dans le second on ne pourra se dispenser de faire appel à la réflexion. Dans la psychologie })hysioIogique, les phénomènes pourront être conçus dans leur ensemble et classés suivant leur ordre de succession ou d'analogie, indépendamment de la considération de leur cause. Dans la psychologie réflexive, le fait intérieur ne saurait être conçu ou senti hors de l'idée ou du sentiment individuel de sa cause ou force productrice. Là, tout tend à se généraliser et à se composer ; ici, tout tendra à s'individualiser et à se simplifier. Si l'on passé outre à cette règle, on dénaturera les faits au lieu de les expliquer. On fera de l'attention une sensation exclusive, de la mémoire une modification reproduite en l'absence de son objet; mais ce sont là des dénominations arbitraires, des hypothèses conventionnelles. Attention, mémoire, sont des opérations du moi qui ne se sent point ou n'existe point pour lui, en dehors de son produit direct, l'effort, ou en dehors du sentiment de sa causalité propre.

Ces deux critiques renferment la condamnation définitive de toute application exclusive de la méthode physiologique à la psychologie. Si on rejette l'explication physiologique de la pensée, on se trouve en présence de trois explications possibles : 1° le système de la sensation transformée qui prend l'abstrait pour le simple, et une classification conventionnelle pour une explication véritable ; 2° les systèmes innéistes ou à prioristes qui s'installent dans la pensée pure après avoir coupé toute communication avec la nature matérielle ; enfin

le système auquel se rallie Maine de Biran, fondé sur l'expérience intime ou la réflexion, qui fait la part, dans les opérations intellectuelles, de deux éléments distincts qui se combinent en proportions variables et peuvent même exister séparément : l'affectivité et la motilité.

III. La méthode de Condillac, loin d'être une analyse réelle, est une synthèse ou une construction abstraite. Quoique la question posée par l'Institut ait été exprimée dans la langue même de l'auteur du Traité des sensations, on ne peut pas dire qu'il y ait dans sa doctrine une décomposition véritable de la pensée. Au lieu d'analyser les sensations, Condillac en élimine les caractères distinctifs pour en retenir un élément abstrait, dénué de toute réalité : la sensation, puis il décrit les différents aspects que prend la sensation ainsi envisagée, selon qu'elle est exclusive, ou qu'elle coexiste avec une autre, ou qu'elle se reproduit en l'absence de son objet. Il donne à ce& transformations des noms connus, sans s'inquiéter de savoir s'il ne les détourne pas de leur véritable sens. Il construit une pensée possible, qui, à vrai dire, n'a rien de commun avec celle dont nous avons conscience, bien plus préoccupé d'édifier un système cohérent et logique qu'une explication vraie. Condillac a été victime de l'esprit de système. II y avait beaucoup plus de vérités pénétrantes et justes dans son premier ouvrage : V Essai sur l'origine de nos connaissances, que dans le Traité des sensations et la Langue des calculs. Il admit d'abord des opérations distinctes des matériaux de nos connaissances puisque ce sont elles qui les mettent en œuvre. Cette dualité fondée sur le sens intime, il la nie dans le Traité des sensations ; il n'admet plus qu'une seule classe de modes passifs, homogènes et son système atteint toute sa rigueur dans la Langue des calculs et la Logique, où la plupart des facultés intellectuelles sont exclusivement considérées sous un rapport de passivité, et leurs définitions bien déduites de l'hypothèse. Mais la vérité psychologique est si forte, que même dans ses derniers ouvrages, on trouve dans son langage, cette dualité, qu'il se refuse à voir dans les faits, d'une

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activité et d'une simple réceptivité. « Le terme sensation est un substantif abstrait qui dérive soit d'un adjectif, soit du participe d'un verbe d'action » (1). Dans le premier cas^ il désignera un attribut permanent du moi, dans le second une action produite par sa force constitutive. Dans l'un il renfermera l'idée d'un sujet participant à chacun de se& modes, dans l'autre l'idée d'une force inséparable de ses actes. Or, si la sensation est l'attribut fondamental, permanent de la pensée, on ne peut pas dire qu'elle se transforme ; elle demeure identique au sein de toutes les modifications variables. Et si elle n'enferme aucune idée précise du moi,, elle ne représente plus qu'une modification abstraite de son sujet d'inhérence, elle pourra devenir un sujet logique de propositions diverses, mais n'aura en soi aucune espèce de réalité. La langue de Condillac sur ce point n'est donc pas exempte d'équivoques. Celle de Destiitt de Tracij est beaucoup plus homogène.

Pour lui, la faculté de sentir comprend quatre opérations élémentaires : sensation proprement dite, souvenir, jugementr désir. De telles classifications, dit Maine de Biran, qui ménage visiblement son ancien juge devenu son ami, ont leur importance, mais elles ne dispensent pas l'esprit d'un retour continuel à l'expérience. On n'est pas dispensé, parce qu'on parle de la sensation, d'en noter les modes spécifiques, en chaque sens, pas plus qu'on n'est autorisé à entendre les termes de souvenir, de jugement, de volonté dans le sens qui s'accorde le mieux avec l'esprit de sa classification. Si l'on dit que toute idée positive se rapporte non à des facultés dont sont dérivées les opérations, mais aux résultats qu'elles produisent, et que ces résultats sont des sensations comme les autres, on affirme ce qu'il s'agit de prouver. Peut-on identifier l'idée que nous avons d'une impression subie avec celle d'un acte produit et aperçu comme l'effet d'une puissance dont le moi dispose? ; ne serait-ce pas confondre les distinctions les plus claires pour

la conscience et les jdIus fécondes? Ces idées ne font pas images ; elles ne sont pas générales, mais singulières. Ne faudrait-il pas chercher comment elles naissent ou viennent à la connaissance?

C'est ce que fit « le plus sage peut-être des philosophes ». Locke dont Maine de Biran a toujours admiré l'esprit d'observation et de mesure, il n'y a qu'un point sur lequel Condillae paraît l'avoir surpassé. Locke avait compris l'importance des signes pour enregistrer et communiquer les produits de la pensée : Condillae en a découvert le rôle dans la formation et l'évocation des idées ; mais sur l'origine même des idées, Locke, libre de toute idée préconçue, a eu des vues plus justes que Condillae. Il les rapportait du moins à deux sources : la sensation et la réflexion, quoiqu'il fit trop petite la part de la réflexion. Il la considérait moins comme une source propre d'idées que comme une sorte de canal secondaire par où, tout ce qui découle de la sensation immédiate, irait se rendre dans un réservoir commun pour y être élaboré. Il n'a pas poussé l'analyse assez loin. Il n'a pas vu que l'idée de sensation n'est pas un fait simple et primitif, qu'elle enveloppe la dualité d'un état subi et d'un acte qui seul peut se redoubler intérieurement. S'il ne tombe pas dans les erreurs dues à l'abus de la logique et à l'esprit de système, comme Condillae, il n'a pourtant pas toujours su éviter la confusion. C'est ainsi que cet empiriste, qui combattit la théorie cartésienne des idées innées admet des facultés innées, des attributs inhérents à la substance même de l'âme, et dont il est impossible de rendre compte. D'autre part en admettant avec Descartes la division de la pensée en entendement et volonté, et en considérant l'entendement comme passif, il s'est interdit d'assigner quelque origine aux facultés actives de l'intelligence. On ne trouve donc pas dans sa doctrine un système régulier de génération des idées. Son empirisme ici se montre à ce point conséquent qu'au lieu d'expliquer, il se borne à décrire et admet autant de facultés nominales qu'il trouve de classes d'idées. Il admet donc une faculté d'abstraire, de composer, parce qu'il y a des

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idées abstraites et composées ; mais ces facultés sont de simples possibilités abstraites. II y a dans VEssai sur l entendement humain deux tendances différentes, l'une dont nous venons de parler, qui se manifeste par des classifications et des généralisations arbitraires ; une autre, plus philosophique, parce qu'elle est l'œuvre de la réflexion, qui le porte à distinguer au lieu de confondre, et à reconnaître des opérations qui mettent en œuvre des matériaux dont elles diffèrent, qui au lieu de se généraliser dans les catégories de la logique, s'individualisent dans les idées simples de la conscience. Tandis que la philosophie de Condillac procède de la première, celle de Maine de Biran s'inspirera de la seconde.

L'examen de la théorie de Locke le conduit à l'étude de la ■décomposition de la pensée dans les philosophies innéistes. Maine de Biran les range en deux catégories : celles qui admettent des idées positives, indépendantes de tout commerce avec le monde extérieur : et celles qui ne les admettent que comme mrtualités ou formes pures attendant une matière qui leur -est fournie parles sensations. Dans les premières il range la doctrine de Descartes, dans la seconde celles de Leibnitz et de Kant.

Il y a là, semble-t-il, matière à une décomposition réelle, puisque la connaissance a une double origine : 1° dans le sujet, .2° dans l'objet. Mais pour effectuer cette décomposition, il faudrait pouvoir déterminer, par des considérations a priori, la nature et le caractère essentiel de la partie matérielle comme de la partie formelle de toute idée. Dans aucune de ces théories l'idée de faculté inséparable de la forme de la connaissance n'est véritablement expliquée et distinguée de la simple •capacité réceptive qui caractérise sa matière.

Pour Descartes l'âme a reçu les idées innées qui constituent son essence ; elle ne les a pas produites par sa libre activité. Pour Leibnitz les idées existent en nous virtuellement, et si elles se manifestent à la réflexion, elles ne sont pas moins

indépendantes d'elle dans leur existence ; si l'on se place am point de vue du moi, elles viennent du dehors, et leur accord avec les impressions reçues ne peut s'expliquer que par uneharmonie préétablie. « Kant, vient se placer entre ces deux points de vue, il réalise bien certaines formes qui sont censées, comme les idées innées de Descartes, résider passivement dans le sujet, par la seule nécessité de sa nature, et antérieurement à toute impression sensible. Mais il ne leur attribue avec Leibnitz, la valeur ou le titre complet d'idées que dans leur union avec une matière fournie par des objets » (1).

Maine de Biran n'avait pas lu les écrits de Kant. Il les connaissait par ses interprètes Kinker et Viliers. En plus d'un passage il admire la vigueur de son esprit et la justesse de ses vues, mais il commet plus d'une erreur à son sujet. Il déclare notamment (p. H 9) que les catégories sont assimilées, dans son système, par leurs propriétés aux formes de la sensibilité et que les unes et les autres sont autant de propriétés du nou~ mène intérieur. 11 y a là une double erreur. Les catégories de l'entendement n'ont d'usage légitime que dans le domaine de l'expérience ; elles ont pour fonction d'opérer la liaison, ou la synthèse de la diversité sensible telle qu'elle nous est donnée à travers les formes de l'espace et du temps. Otez toutematière de la connaissance, les catégories de l'entendement n'ont plus de raison d'être ; elles ne servent plus à rien. Elles ne sauraient donc préexister comme telles dans le noumène intérieur. D'autre part l'entendement s'oppose à la sensibilité par son activité : la connaissance est son œuvre propre ; elleconsiste dans une lente organisation des données sensibles, et non dans l'application instantanée et mécanique des catégories, comme d'un emporte-pièce aux sensations.

Entre la sensation et la catégorie des catégories le « jepense » Kant place une multitude d'intermédiaires, l'image, le schème, le concept ; et l'esprit apparaît, dans la Critiquede la Raison pure comme un artiste inconscient qui trans-

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forme, élabore les matériaux venus des sens pour les plier aux exigences de sa propre nature. Ce qui est vrai c'est que les catégories ne sont pas déduites elles-mêmes de l'activité de l'esprit, mais de la possibilité de l'expérience ; en ce sens, elles sont bien données, mais leur application à la diversité sensible se fait par une suite d'opérations.

Malgré la dualité d'éléments que Descartes, Leibnitzet Kant reconnaissent dans la pensée, leur système n'en comporte pas une véritable décomposition. On ne peut pas saisir ces éléments à part les uns des autres ; du moment qu'il y a sensation, il y a idée de sensation, la sensation prend la forme de l'esprit. « 11 n'y a là aucune exception à faire, point de plus, ni de moins dans le degré d'affinité des deux éléments, par conséquent point de possibilité de les concevoir distincts ou séparés l'un de l'autre. » (1) Affirmation peut-être vraie au fond, très exagérée dans la forme. Aucun des philosophes dont parle Maine de Biran n'a confondu la connaissance sensible, où prédomine la sensation, avec la connaissance intellectuelle, même parmi ceux qui considèrent celle-ci comme la synthèse d'une diversité empirique. Obscurité, confusion, multiplicité, diversité, tels sont les caractères de la sensation. Clarté, distinction, unité, ordre, sont au contraire la marque de l'esprit. Il est bien vrai, sans doute, que tout ce qui est dans 1 esprit, en porte à quelque degré le caractère ; mais il s'agirait de savoir si la séparation que Maine de Biran veut établir entre la matière et la forme de la connaissance est bien conforme à la nature de la pensée. Est-ce que l'idée de séparation qu'il oppose ici à celle de distinction ne porte pas la marque du sensualisme qui réduit l'idée des facultés à celles des sens? Les sens, envisagés dans les organes qui en sont le siège, sont en effet séparés les uns des autres, non les facultés proprement dites de l'âme.

Quoi qu'il en soit, sa pensée., sur ce point, est nette : « 11 en est ici, s'il m'est permis d'employer une telle figure, comme de

(1) Idetn,p. 122.

JAl ŒUVRES DE MAIXE DE BIRAN

la composition supposée de Vacide miiriatiqiie, où les chimistes admettent par analogie une base combinée avec l'oxygène, mais sans pouvoir dire quelle est cette base, faute d'avoir pu encore la séparer du principe acidifiant général. Or si tous les acides étaient dans ce cas, si l'on n'avait jamais mis à nu leur base acidifiable, ou qu'on n'eût jamais observé différents degrés possibles d'oxygénation, comment pourrait-on affirmer la composition de ces corps, ou dire qu'il entre une certaine matière variable dans tous, et un principe commun qui donne la forme acide constante ? » (1)

La distinction de la matière et de la forme dans les doctrines précédentes est donc nominale. Elle se rapporte à un monde abstrait de possibles, où la science est placée avant l'existence. Kanl confère à la sensation en général des caractères qui ne lui appartiennent pas, comme les formes de l'espace et du temps. Il part donc d'un fantôme de sensation, comme Condillac lui-même, qui, après l'avoir dépouillée de ses caractères spécifiques et réels, la ramène à un type général qui ne correspond à aucune réalité. Quant à l'élément formel de nos connaissances, nul n'en a aperçu forigine dans l'exercice de la volonté, dans la causalité du moi, et par suite n'a pu expliquer la nature des facultés et des opérations intellectuelles. Toutes ces théories sont des constructions abstraites, dénuées du caractère réaliste de la vraie philosophie.

IV. Il ne peut y avoir de division réelle de la pensée dans ses facultés élémentaires que si celles-ci peuvent non seulement être distinguées, mais en quelque sorte séparées, sinon, il n'y aura qu'une analyse logique. Une telle séparation peut être effectuée, s'il existe en nous des sensations, ou plus exactement des affections sans conscience, en d'autres termes, une matière, dénuée de tous les caractères de la personnalité ; et il n'est pas impossible de prouver l'existence d'une vie purement affective et d'en surprendre les différents modes. Si l'on ne peut entièrement isoler la conscience de tout senti-

(1) Idem, p. 122.

INTRODUCTION DE L EDITEUR LIIÏ

ment de la vie, du moins il est facile de constater leur opposition et leur indépendance réciproques. Tandis que le sentiment d'effort est uniforme, constant, à travers la succession de ses modes, les affections de toutes sortes sont extrêmement variables. Chacun de ces deux éléments a donc sa marque propre, sur laquelle il est impossible de se tromper. Dans la vie normale de l'homme, ils se combinent en proportions différentes ; mais l'animal vit d'une vie purement affective, ei chez les hommes même, il y a une multitude d'états, tels que le sommeil, le somnambulisme, la catalepsie, la démence, qui restent en dehors de la conscience proprement dite.

La vie affective, par cela même qu'elle est inconsciente, est naturellement difficile à connaître. « Il suffit de vouloir appliquer à ces produits d'une sensibilité spontanée, bien indépendante dans son principe, un autre sens plus réfléchi, qui ne leur est point directement approprié, pour qu'ils fuient et se dénaturent : c'est Eurydice dont le souffle de vie s'évanouit par un simple regard »(!). Mais on peut du moins la surprendre au moment où elle va s'évanouir. Il y a une sorte de tact affectif, qui saisit les impressions au moment où elles se produisent, ou vont disparaître. Ce sentiment immédiat qui n'a rien de commun avec la réflexion, devra être complété par l'observation physiologique, qui nous fera connaître les instruments qui concourent à les produire.

Quant aux opérations proprement dites, elles nous seront connues directement par la conscience qui en est inséparable ; toute la méthode consiste à réfléchir sa pensée au moment oii elle s'exerce, dédoublement qui n'a rien d'arbitraire ou de forcé, puisqu'en fait on ne pense pas véritablement sans savoir que l'on pense. L'acte par lequel la pensée se connaît ne diffère pas de l'acte par lequel elle se pose. Il n'est donc pas à craindre que le moi ne s'altère en se réfléchissant, puisque la réflexion est un caractère constitutif de son existence. Conscience et moi ne font qu'un : c'est en ce sens et dans cette

(1) T. IV, p. 237.

LiV ŒUVRES DE MAINE DE BIRAN

mesure que Maine de Biran admet l'identité de la pensée et de l'être. Comme la pensée consciente est toujours liée à l'action de la volonté sur les muscles, l'explication psychologique ne sera complète que si elle est accompagnée de la connaissance des conditions physiologiques, nécessaires au déploiement de la pensée. Bien plus, il n'y a que la physiologie qui puisse nous renseigner sur les circonstances dans lesquelles se produit l'apparition de la pensée, c'est-à-dire le passage des mouvements instinctifs aux mouvements volontaires, de la vie affective et inconsciente à la vie personnelle et consciente. La physiologie a donc un rôle à jouer, non seulement dans la psychologie de l'inconscient, mais dans la psychologie réfïexive.

La méthode réflexive, telle que l'entend Maine de Biran, ne se réduit pas à l'introspection. Réfléchir, n'est pas seulement constater les diverses formes de la pensée et leurs rapports, c'est aussi raisonner. C'est ainsi que la réflexion nous fait connaître par analyse, non seulement les caractères essentiels du moi, mais ceux de la vie affective et impersonnelle ; pour connaître les affections pures, on n'aura qu'à retrancher d'un sentiment quelconque les formes même de la personnalité ; et l'on n'a pas le droit de dire que cette opération est toute logique, parce qu'il y a un contrôle possible du résultat de l'analyse par le sentiment immédiat des affections, lorsqu'elles viennent à se produire dans l'état de distraction, d'assouplissement ou d'absence du moi. La réflexion, telle que l'entend Maine de Biran, n'encourt en aucune manière les critiques qu'il a adressées à la méthode d'analyse de Kant ou de Condillac. Ce n'est pas une analyse logique et hypothétique. Elle a son point d'appui dans les données immédiates de la conscience, dont elle développe sans doute par le raisonnement les consé- «luences, mais en ayant toujours soin de les vérifier par une observation appropriée. L'observation est à l'origine et à la lin de la recherche. Cette méthode n'est pas si différente, qu'il le semble au premier abord, de celle que préconise Claude Bernard : mais si la réflexion est la clef de voûte de toutlesys-

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR LV

tème, elle n'est pas la méthode tout entière, qui comprend en •outre, l'observation et l'expérimentation physiologique, et le sentiment immédiat des états affectifs purs. On peut donc dire que la méthode de la psychologie, pour Maine de Biran, est la synthèse de tous les procédés employés avant lui, qui ne sont faux qu'en tant qu'ils sont exclusifs ; mais le procédé essentiel auquel sont subordonnés tous les autres, est la réflexion, qu'il conçoit d'une façon originale, comme aperception immédiate et raisonnement (1).

(1) II se refuse à suivre les métaphysiciens allemands comme Vichte, Scheliing, dans leurs excursions logiques, au delà du terrain solide de l'expérience ; car tout ce qu'ils peuvent, dans ces -conditions, c'est convertir des formules en formules identiques, -des mots en mots, sans progrès véritable de la pensée et comme il le dira plus tard, fondre l'idée de réalité vivante et, concrète dans l'idée d'être indéterminé. Le panthéisme lui apparaîtra comme l'aboutissement fatal d'une méthode qui nous éloigne de plus en plus de l'expérience immédiate ; car si c'est le propre de l'expérience de distinguer, la fonction de l'entendement, c'est d'identifler, et si, l'on n'y prend garde, de confondre.

Toutefois il y a une conception de l'expérience qui n'est pas moins dangereuse pour le psychologue que la méthode de déduction abstraite des métaphysiciens allemands, c'est la conception idéologique, calquée elle-même sur la conception baconienne de l'expérience externe. Concevoir toute espèce de faits sur le modèle des faits physiques, c'est vouloir encore déduire de l'abstrait la réalité concrète. Il n'y a pas d'autres données immédiates que celles de la conscience ; et encore est-il nécessaire pour les saisir -de concevoir celle-ci dans son caractère propre de redoublement de l'action volontaire. Conscience c'est action, sinon acte pur. Contrairement à ce que pensent les Cartésiens, le corps qui résiste à notre action est un facteur indispensable de la connaissance que nous avons de nous-même. Le moi nai't de la rencontre de deux forces opposées, l'esprit et le corps. Il y a là une réalité, première ■tlans l'ordre de la connaissance sinon de l'existence, qui veut être appréhendée par un sens approprié, qui n'est autre que la conscience ; la réflexion n'est elle-même que la conscience de la conscience, ou le développement de ses données originales, avec un retour constant aux différentes formes d'expériences qui peuvent servir à la vérification.

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