‹ uvres de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 7 sur 18 · MEMOIRE DE COPENHAGUE · texte numérisé non relu

MEMOIRE DE COPENHAGUE

Maine de Biran lut, dains\e Moniteur du 14 mai 1810, le programme suivant publié par la société royale des sciences dfr Copenhague.

« Il y a des personnes qui nient encore l'utilité des doctrines et des expériences physiques pour expliquer les phénomènes de l'esprit et du sens interne; d'autres au contraire^ rejettent avec dédain les observations et raisons psychologiques dans les recherches qui ont le corps pour objet, ou en restreignent l'application à certaines maladies. Il serait utile de discuter ces deux sentiments, de montrer et d'établir plus clairement jusqu'à quel point la psychologie et la physiquepeuvent être liées entre elles, et de montrer, par des preuves historiques,* ce que chacune de ces sciences a fait jusqu'ici pour l'avancement de l'autre. » (1)

Bien que Maine de Biran se fut fait un devoir de consacrer tout son temps à ses occupations administratives, la question proposée le séduisit, le fond de la réponse à faire lui était fourni par ses 31émoires précédents; il se décida à prendre part au Concours. Son Mémoire fut couronné le ler juillet 1811. « Ce fut seulement en 1816 qu'il reçut la médaille d'or qui lui était destinée. Cet envoi était accompagné d'une lettre d'excuses, au sujet de ce long retard qu'expliquaient les circonstances politiques, et de la demande de l'ouvrage que la Société royale désirait faire imprimer. Maine de Biran avait pensé à le faire imprimer, dès le mois d'août 181 1 (2). Nous en avons la preuve dans un projet de traité avec un éditeur, qui ne fut jamais exécuté. Son ouvrage eut été intitulé « Rapports de la physiologie avec la connaissance des facultés de l'esprit humain ». En 1820, il refit son mémoire, auquel il donna un nouveau titre : « Nouvelles considérations sur les rapports du

(1) Edition Navllle, tome I, p. 29.

(2) Voir plus haut, p. CXXIV.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR CXXXVII

physique et du moral de l'homme », mais un nouveau projet -d'impression ne fut pas plus exécuté que le premier. Cousin devait publier cet ouvrage en 1834.

Nous ne possédons du Mémoire de Copenhague, que la minute de l'auteur. Ce manuscrit de 130 pages grand format €st en assez mauvais état, et présente quelques lacunes. Il fait partie du fond Ernest Naville de la bibliothèque de l'Institut. Dans le fond Savy de Biran se trouve une multitude ■de feuilles séparées se rapportant à la première rédaction ou au brouillon du Mémoire. La publication se heurterait donc à des difficultés matérielles; elle ne paraft pas présenter un grand intérêt, pour ceux qui connaissent d'une part le Mémoire sur la décomposition de la pensée, d'autre part, les Nouvelles considérations publiées par Cousin, et que nous publierons à leur heure.

Le iMémoire se divise en deux parties. La première est intitulée « De l'abus et de l'inutilité des doctrines ou expériences physiques pour expliquer les phénomènes de [esprit et du sens interne. » Elle se divise en plusieurs articles. Dans le premier, il fait l'analyse de divers systèmes d'explications physiques ou physiologiques, notamment de la physique et physiologie mécianiste de Descartes, et des doctrines matérialistes qui en sont issues. Dans le second, il examine les hypothèses de Ilartley, Bonnet, et en particulier l'hypothèse craniologique.

Maine de Biran critique avec force, dans cette première partie, les théories qui, sous prétexte qu'on ne peut pas expliquer psychologiquement la sensation, cherchent à l'expliquer par des conditions physiques. Mais condition n'est pas cause, c'est tout au plus occasion. Il faudrait donc admettre une sorte d'harmonie préétablie entre le corps et l'esprit, mais dans ce cas qui nous garantira que la correspondance est complète? On ne peut pas observer les fibres et les fibrilles du cerveau ; ne vaut-il donc pas mieux étudier directement les faits psychologiques?

« En pensant à ces mouvements, en suivant laborieusement tous les détails hypothétiques d'une mécanique aussi compli-

quée, il est bien difficile de ne pas oublier qu'il ne s'agit dans, tout cela que des signes sensibles destinés à représenter de& opérations réfiexives, des phénomènes intérieurs, et l'esprit qui devrait être conduit par les signes jusqu'à ces phénomènes, à force de s'arrêter sur les premiers, perdra de vue les seconds. A force de raisonner sur les mouvements de flbres, comme sur les sentiments et les idées, on finira par se persuader que les uns représentent la nature des autres et n'en diffèrent point, comme l'habitude des signes parlés persuade souvent que les mots expriment l'essence des choses. Dès lorsl'objet de la psychologie entièrement dénaturée paraîtra s'identifier avec celui de la phj'sique ou d'une physiologie du cerveau et des fibres nerveuses. C'est ainsi qu'en vertu de la transformation complète d'un système d'idées en un autre tout à fait hétérogène, on sera conduit à se demander si toutes les opérations sont quelque autre chose que des mouvements,, des suites ou des répétitions de mouvement » (1).

Dans toute cette première partie, il reprend des idées déjà développées dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, et dans le Discours de Bergerac sur le sxjstème du docteur Gall. On y trouve des vues pénétrantes sur l'influence que la théorie cartésienne des esprits animaux exerça sur la philosophie matérialiste du xvnifi siècle. Il reproche à Stahl lui-même d'avoir favorisé le matérialisme par sa confusion de l'organique et du psychologique. Cette première partie qui s'étend jusqu'à la page 73, se termine par la distinction des faits physiologiques et des faits psychologiques, et la détermination de leurs natures respectives. Dans la philosophie de Descartes,, la physique envahit la physiologie, et il ne reste que deux réalités en présence, la matière brute et la pensée. Chez Stahl c'est la psychologie qui envahit la physiologie. Enfin pour les physiologistes matérialistes comme Gall, la pensée n'est qu'une fonction cérébrale. On a ainsi confondu de façons dilférentes des forces distinctes, dont il s'agit de déterminer les rapports.

(1) P. 41. Fond de la bibliothèque de l'Institut (CXXVi).

INTRODUCTION DE L EDITEUR CXXXIS

Dans la deuxième partie de son mémoire (p. 88-130) Maine de Biran cherche à analyser tous les modes de la sensibilité passive que la psychologie et la physiologie peuvent saisir chacune dans le point de vue qui lui est propre, de là résulteront l'espèce de liens qui les unit, et les secours réciproques qu'elles peuvent se prêter.

Cette deuxième partie se divise en deux sections. La première contient l'analyse abrégée des phénomènes de la sensibilité animale ou afTections, ou des perceptions obscures qui prennent naissance dans le corps et influent d'une manière directe ou indirecte sur les phénomènes de l'esprit. Il y étudie successivement les affections immédiates de l'instinct liées à la vie intérieure du fœtus et de l'être naissant, les affections internes constitutives du tempérament et liées aux modes variables d'un sentiment fondamental et immédiat de la vie intérieure, enfin les affections immédiates internes qui correspondent aux états de sommeil, des songes, des délires et des altérations mentales.

Dans la seconde section, il montre comment certains phénomènes de l'esprit peuvent influer sur les dispositions ou fonctions propres du corps. C'est par l'influence de l'imagination, qui est en quelque sorte une faculté mixte, que s'exerce l'action de la volonté sur l'organisme. 11 existe un traitement moral de l'aliénation mentale. Maine de Biran a nettement conçu ridée d'une thérapeutique morale, dont relèveraient avec les maladies mentales, les passions. La fin du manuscrit est d'une lecture difficile ; Maine de Biran insiste particulièrement sur les rêves organiques. Toute cette seconde partie se retrouve dans les Nouvelles considérations sur les Rapports du physique et du moral publiées par Cousin. Ce qui nous parait le plus personnel et pouvoir être consulté avec le plus de fruit, dans le Mémoire de Copenhague, ce sont les considérations historiques de la première partie sur la filiation, à partir de Descartes, des théories sur les rapports de l'âme et du corps^ c'est-à-dire les quarante premières pages.

Juillet 1921. Pierre Tisserand.

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