‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 15 sur 35 · INFLUENCE DE L HABITUDE SUR LA SENSATION (I · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L HABITUDE SUR LA SENSATION (I

Df's sensaliona continues et répétéfs

Toutes nos impressions, de (jnelque nature ({u'elles soient, s'alfaiblissent graduelloment lorsqu'elles sont continuées pendant un certain temps ou fré<juemment répétées : il n'y a d'exception à taire cpie pour les cas où la cause d'impression va jus([u'à léser ou détruire l'organe.

Cette observation est bien générale, bien commune ; elle se confirme par notre expérience de tous les jours et de tous les instants ; cependant elle renferme une circonstance particulière (pii ne paraît pas avoir été assez remarquée, quoifju'elle soit également facile à apercevoir; c'est <(ue, parmi ces impressions répétées qui vont en s'atfaiblissant, les unes s'obscurcissent toujours davantage, et tendent à s'évanouir tout à fait, tandis que les autres, en devenant plus indifférentes, non seulement conservent toute leur clarté, mais encore

[{) Ce lilrc ne so trouve pas ilans le nianiisiril.

acquièrent souvent plus île distinction (1). Ce fait seul, qui est hors de toute contestation, suffirait, sans doute, pour déceler une dijfférence essentielle de caractère entre les sensations qui s'altèrent et s'effacent, et les perceptions qui s'éclaircissent, quand même nous ne connaîtrions pas d'ailleurs cette différence.

Si je suis longtemps exposé au même degré de température, si je sens tréquemment la même odeur, la même saveur, je finirai par ne plus rien sentir du tout, et quoique la cause subsiste toujours également au dehors, elle sera, pour moi, comme n'existant pas.

La résistance, les degrés de lumière, les couleurs, les sons, s'affaiblissent bien aussi par leur répétition ou leur continuité ; mais il arrive souvent que moins nous les sentons, mieux nous les percevons. On ne saurait donc rapporter ces deux classes d'impressions à une seule et même faculté ; car il faudrait supposer que cette faculté unique peut devenir tout à la fois plus inerte et plus active parla même influence de l'habitude. Recherchons d'abord comment la sensation s'émousse et se paralyse, et quelles sont les circonstances principales qui accompagnent cette dégradation ; nous étudierons ensuite les progrès inverses et croissants de notre faculté perceptive.

(1) Bonnet, qui a bien vu qu'il y avait une différence entre sentir et percevoir, ne parait pas avoir rétléchi sur ce simple fait, lorsqu'il dit (dans son Essai anal) : La sensation ne diffère de la perception que par le degré de vivacité'. L'habitude fait disparaître ce degré ; pourquoi donc alors toute sensation n'est-elle pas transformée en perception ? 11 faut donc que la différence vienne d'ailleurs. (C.)

DKS HABITUDES PASSIVKS

Conjectures sur la manière dont la sensations cunfinuf's ou répétres s^nffaih lissent (1).

1. Lo pliéuoinène de l'allaiblissemcnt des sensations répétées est aussi simple que ces sensations mêmes : nous n'avons pas besoin d'en chercher les causes dans des jui;ements ou des comparaisons perdues dans un état et un autre, puisque nous avons vu que tout cela est étranger à ces modifications isolément considérées ; la cause immédiate, unique est bien évidenuuent ici dans le jeu des organes qui varie successivement sous l'impulsion égale et répétée des mêmes objets ; mais cette cause, dégagée de tout accessoire et ramenée à son état de simplicité, n'en est que jjIus difficile à connaître ; pour savoir comment une sensation continue s'affaiblit, il faudrait pouvoir dire comment elle commence, car c'est bien toujours une suite du même jeu, de la même condition organique : or, ce premier jeu, cette première condition, se couvrent à nos yeux, comme toutes les causes premières, d'un voile impénétrable. Faisons cependant une hypothèse, non pour découvrir le secret de la nature, mais pour mieux nous éclaircir les faits, et trouver leur liaison.

l.e principe de la vie, de quelque manière qu'on le considère, entretient sans cesse dans le tout organisé qu'il anime, et dans chaque partie de ce tout, plusieurs •mouvements intimes, qui ne se manifestent point à l'ob-

(1) Biclial a supposé (lue les sensalions ne s'altéraient par l'habitufie que par suite <le comparaisons (involontaires) entre l'état actuel et celui ([ui le précède. Celte manière de voir tient à un faux emploi du terme comparaison et à ce <jue cet auteur confond la sensation affective et la perception. (E.)

servation directe, sont insensibles à l'individu dans son état naturel, et ne rentrent point dans la sphère de son activité proprement dite.

Le degré, l'intensité du mouvement vital entretenu dans chaque partie, ou organe, se proportionne d'un côté aux forces radicales que le principe de vie a en puissance, et de l'autre, au rôle particulier que cet organe doit jouer, aux fonctions qu'il doit remplir dans le système auquel il est étroitement lié ; c'est là ce qui constitue ce que j'appellerai le ton uatareL la sensibilité propre au tout et à chacune de ses parties.

On pourrait dire que le système est en équilibre, lorsque les forces vitales sont également ou proportionnellement réparties, et que chaque organe demeure dans son ton naturel, ou relatif à celui des autres ; dans cet état l'individu n'a qu'un sentiment uniforme de l'existence, et si on supposait que tout fût en repos autour de lui, et que l'on fît abstraction de iouia mobilité extérieure, ce sentiment inséparable de la vie n'en subsisterait pas moins, quoiqu'il fût sans doute plus obscur que tout ce que nous pouvons imaginer d'après notre expérience (1).

(1) Dans cel étal où les niouveinenls vitaux et l'ensemble des sensations organiques qui en résultent auraient lieu comme dans notre état actuel (Condillac eiil dû peul-(Mre parler de cet état sensitil). mais n'y avant point de inoi, toutes les variations organiques de chaque partie ou de lensemble du système ne sauraient déterminer aucune comparaison, aucun sentiment du passage d'une situation à une aiilre ; cest ce qui a lieu en nous dans les variations insensibles du sentiment passif de notre existence. Nous sommes donc londés à distinguer les deux classes de phénomènes, dont l'une se rapporte .'i la force sensitive des organes, ou du principe de vie qui les anime. 1 autre à une force motrice, et vraiment active, inhérente au centre cérébral ou à un autre principe qui lui est uni. Mais ces principes ou causes sont inacces-

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Mais If ton lies oi'uaiios est susccptiltlc de xaiicr, et varie en ellet nécessairement par l'action de toutes les causes internes ou externes (|ui peuvent élever à la fois les t'oi'cesdu système entier, ovi apportcrquclque clianeement dans l'état relatif d'une partie ; dans ce dernier cas, la \ie. le sentiment })ropre de cette partie, ressortant, pour ainsi dire, delà vie générale dans laquelle ils étaient confondus ; l'animal éprouve une sensation qui se proportionne à la grandeur du changement, et (|ui persiste jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli.

Ov, le principe sensitif (que l'on doit considérer comme une force essentiellement agissante) tend toujours à ramener cet équilibre, soit en abaissant le ton de lorgane excité, soit en élevant successivement celui de l'ensemble, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à leur rapport premier.

Plus ce rapport est troublé, j^lus le changement est grand, et plus la sensation est vive ; de là il suit que le premier instant où une cause irritante agit sur un organe et en élève le ton, est aussi celui où son effet est

sibles. Nous i)Ouvon3 lacilemenl remonter Jiis(|irà eux, en suivant une double série de phénomènes. (Juoi qu'il en soit, ou ne saurait dire dans le sens de Condillac que le moi est identifié avec ses modilicalions purement alTeclivcs, car dans des modilications de ce genre (qui ne sont jamais (ju'une exaltation de la force vitale et ilu même genre (jne les sensations simplement organi(|ues) il n'y a point de personnalité ; ce premier jugement ne datant •lue du moment de l'action volontaire. Le moi n'est identifié qu'avec la volonté-: il peut être enveloppi- dans l'action motrice ou son résultat, mais non dans rafToctinn simple. Nos alVections rapportées aux organes sont toujours distinctes du moi ou du ronscium siii ; si elles sont très vives, elles éclipsent cette conscience Les deux ordres des phénomènes dans l'un desquels la personnalité est la base, et dans l'autre la sensation, peuvent cire considérés dans une sorte d'antagonisme. (E.)

le plus énergique ; à mesure que l'équilibre se rétablit, ou que le rapport tend à redevenir le même, la sensation diminue, comme par une suite d'oscillations décroissantes en amplitude, jusqu'à ce qu'elle aille se fondre, pour ainsi dire, de nouveau, dans le sentiment uniforme de l'existence (1).

En second lieu, l'intensité d'action de V objet (ou de la cause quelconque d'impression) est relative au changement apporté dans le ton de la partie sur laquelle il agit ; mais l'objet n'agit que par sa quantité de mouvement, et ce mouvement a un certain rapport avec celui (jui constitue le ton de l'organe ; il peut tendre à Taccélérer ou à le diminuer de plusieurs manières, lui être opposé, ou concourir avec lui, et le laisser à peu près dans le même état ; do là une infinité de modes dans la sensation.

Si le mouvement de l'objet est trop opposé à celui de l'organe, ou le prédomine juscju'à un certain point, la sensation est plus ou moins douloureuse, et dans ce cas, ou le principe sensitif fait de vains efforts pour ramener l'équilibre et lutter contre la cause, et la douleur persiste et s'accroît, ou le rapport des forces ne se rétablit ([ue par une succession lente, et l'individu souffre toujours moins, jusqu'à ce (pi'il ne sente plus rien ou qu'il soit, comme l'on dit^ accoutume à la r/ou/eur.

Si le mouvement de l'objet concourt avec le ton de l'organe, et ne fait que l'accroître jusqu'à un certain point, la sensation est agréable dans les premiers instants, mais elle tendra bien plus promptement à s'éva-

(1) Les circonstances les plus remarquables qui rendent une impression plus ou moins vive et en changent la nature, sont la nouveauté et le contraste. L'une et l'autre tiennent au changement opéré "lans le ton relatif de l'organe. (E.)

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nouir; il parait bien, en etlet, <|uele cliaiig-einentquolcoiu[ue, dans l'état oriranicjue, (jui constitue le plaisir, s'éloitrne très peu de l'état naturel, ou propre aux parties qui en sont le siège ; car un degré de plus produit la douleur, un degré de moins l'indillerence, et la continuité a bientôt fait tout disparaître ; ce qui prouve l)ien la fragilité de nos jouissances purement sensuelles.

En partant du changement de ton qui correspond à la douleur, et suivant tous les degrés successifs d'abaissement qui mènent à l'insensibilité, on peut passer par les limites du plaisir. C'est là une compensation ménagée par la nature à l'être qui soulfre plus souvent qu'il ne jouit.

Mais, quelle que soit la cause qui tend à changer l'état d'un organe ou du système, on voit que l'intensité de son effet affectif dépend dans le premier instant du rapport (1) qu'elle a avec le ton actuel de l'organe ; or ce ton varie continuellement par les seules déterminations du principe de la vie ; donc, en n'ayant égard qu'à l'effet instantané de la même cause, (^t supposant qu'elle se reproduise dans des intervalles assez éloignés, les modes de son action pourront être différents

{{) C'est dans ce rapport qui n'est point perçu que Bichat place le plaisir ou les peines qu'il appelle sensations relalii^es ou de comparaison parce que l'efîet est proportionné a l'état où les causes intérieures ont mis le système. Les sensations absolues qui résultent dimpressions tendant à détruire l'organisation sont indépendantes de toute relation. Il y a un grand vice du langage à confondra ainsi la comparaison dans l'affection, mais la doctrine de Condillac autorise ce langage.

Telle est la nature de la sensibilitt'. dit Micliat, qu'elle est susceptible de s'afTecter dans un organe quelcon<|ue, par iji-méme qu'un excitant, qui y est a[)i»li(|ué, est nouveau pour lui. Cette loi est commune à l'organe de l'imagination comme au.\ organes internes. (K.)

ŒUVPvE-S DE MAINE DE BIRAK

OU même absolmiieiit opposés selon les changements survenus dans les disjjositions sensitives ; que si elle demeure également et constamment appliquée, les mêmes dispositions, variant sans cesse pour reprendre leur état d'équilil)rc, affaibliront successivement son efl'et, quelque intense qu'il ait été dabord (hors le cas de lésion subite), et finiront par le rendre insensible. Si ou supposait que la cause, toujours persévérante, au lieu de rester la même, varit\t lentement et par degrés, depuis le mode qui se rapprochait le plus du ton premier de l'organe jusqu'à celui qui s'en éloigne davantage, chaque changement étant très peu considérable en lui-im-iuo, il n'en résulterait aucune modification affective, mais une simple succession d'états organiques, une élévation successive de l'ensemble des forces, ({ui C(niserveraient toujours cjitre elles le même rapport (1). C'est ainsi que toute afiection, toute altération qui s'opère par degrés dans des organes môme essentiels au maintien de la vie, n'occ?isionne dans l'individu aucun sentiment particulier, mais se transforme en tempérament par sa durée même. C'est ainsi que l'habitude nous cache la gêne et le désordre de nos fonctions, lorsqu'elles s'intervertissent avec lenteur, que

(1) L'elTel de rhiihitiide est de convcrlir certaines dispositions accidentelles en dispositions permanentes du système et alors, (luoiqiie l'individu soit péniblement aflectê, il ne désire même |)as un changement parce qu'il ne conçoit point sa possibilité. Son existence se trouvant identifiée avec une telle disposition générale, l'idée de possibilité sur laquelle, se fonde le désir (comme la volonté se fonde sur celle de pouvoir) suppose la perception de différentes manières détre qui se succèdent, ou dont la mémoire retrouve la succession dans le temps. En supposant "lu'une manière d'être fût pensée dans sa continuité, il nv aurait pas lieu à l'idée de la possibilité de son contraire. " (E.)

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nous passons, sans nous en apercevoir, p.ii- les niodilications successives C(ji'i'es[)ondantes aux Ai^es, aux fenij)éranients, aux genres de vie, aux climats, etc., que tout est en nous dans un flux perpétuel, et que nous ci'oyons être toujours les munies ; que nous mourons à chaque instant, et que nous voudrions être immortels. C'est ainsi, enlin, que notre nature devient si tlexible, les modes de notre vitalité si étendus, et que la même cause, qui rend les jouissances si fugitives, fait aussi que la douleur est moins cuisante, et l'existence plus assurée (Il

11 suit de tout ce qui précède : 1° que l'alfaiblissement de nos sensations continues ne dépend point de causes mécaniques (et jjour ainsi dire uiaténelles)^ telles qu'on pourrait en supposer de plusieurs espèces, mais qu'il est plutôt un résultat de Y activité du principe même ((ui produit ces sensations (2) ; 2** que les etl'ets et les circonstances de cet affaiblissement graduel concourent à prouver l'existence et l'action réelle de ce principe inliéiont ;iux corps organisés et sensibles; 3" ({u'il

(1) Les plaisirs d'habitude sont opposés a ceux qui naissent des impressions vives La vivacité dune impression esl proportionnée à sa nouveauté ; le plaisir d'habitude, qui naît de ce que l'organe ou le système sensible se sont moulés sur certaines impressions, se proportionne à leur ancienneté. Les jeunes gens ont le sentiment de leurs forn-s radicales, ils naimenl que le changement. 11 n'y a point pour eux de plaisir d'habitude. l.,es vieillards ont le sentiment de leur faiblesse ; ils ne peuvent que tenir fortement aux impressions auxquelles leur organisation s'est moulée pour le lem[)s. La même cause agit donc en sens inverse sur le jeune homme et le vieillard, parce que les dispositions sensitives sont opposées. (E.)

(2) On sait qu'il faut bien distinguer cette activité sensitive (que les phénomènes nous forcent d'admettre, mais qui s'exerce en nous sans conscience) de l'activité motrice, ou des détprminations volontaires. (D.)

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