‹ uvres de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 18 sur 35 · M. DE M. II · texte numérisé non relu

M. DE M. II

quand elle se répète. Nous examinerons successivement chacune de ces circonstances.

Affaiblissement de la sensation répétée.

Première cause de distinction

I. Ce que nous avons dit des impressions passives dans l'Introduction de ce Mémoire, et des sensations répétées dans le chapitre précédent, nous dispense d'entrer dans de longs détails sur ce premier effet de rhabitude.

Il ne peut y avoir de vision distincte, si l'action de la lumière est trop forte, eu égard à la sensibilité et au ton actuel de lorgane ; ou même, si des couleurs trop vives, trop éclatantes, frappent, surprennent la vue et la distraient des formes et des contours qui dessinent leurs nuances ; il n'y aurait guère d'effet d'harmonie, si tous les timbres d'instruments étaient de nature à produire, sur l'oreille et sur le système sensible, l'effet de l'harmonica ou d'une cloche ; il n'y aurait pas enfin de perception distincte des formes tangibles, si la main était continuellement chatouillée, ou piquée, froissée par le poli satiné, ou la rudesse des surfaces. Quelque fût le mode de l'action externe, la fonction de percevoir demeurerait également nulle et sans exercice, si la vue était naturellement aussi délicate qu'elle l'est dans l'ophtalmie, si l'ouïe avait la susceptibilité que l'on observe dans certaines affections nerveuses, et si la peau de la main était aussi sensible que celle qui recouvre le gland ou les lèvre^.

Tel est l'état de l'enfant qui arrive à l'existence ; tout

DKS HAHITL'DES l'AS.SIVKS 99

le choque, l'irrite. Ir l)lesse ; il a senti loiiirfoiiips av.int de percevoir.

Par l'action rrpr'ti'c dos mêmes objets, et les progrès nécessaires de la vie, tous les organes extérieurs se raffermissent ; l'être sensitif se met au niveau des causes d'irritation qni le dominent, lutte contre elles avec avantage, modère, allaiblit, ou anéantit même leurs impressions : tout ce qui ne frappait que par des qualités purement atïèctives perd alors son influence ; le cercle des sensations se rétrécit, la carrière des perceptions s'ouvre, s'étend ; les forces motrices se développent; l'individu n'attend plus passivement l'action des objets ; il va au-devant d'eux, les convertit à son usage, en dispose comme de matériaux soumis à sa puissance.

Dès que l'habitude affaiblit les impressions elle commence à les rapprocher, à les mettre en quelque sorte à la portée de la faculté perceptive, mais son influence, considérée sous ce premier rapport, n'est encore que passive, conditionnelle et prédisposante ; elle consiste seulement à écarter les obstacles et préparer les voies à la perception ; mais celle-ci ne peut réellement s'acromplir et revêtir son caractère actif que par l'intervention et l'exercice direct de la motilité. C'est ici que conmience tout progrès croissant, dont l'habitude va devenir le mobile.

Facilité et précision des mouvements dans les orcjunes. Seconde cause

11. Quoique les progrès successifs de la première ducation de nos sens ou facultés originaires, n'aient

pas été observés peut être aussi soigneusement que leur importance l'exigerait ; quoique l'observation soit ici d'autant plus délicate ou difficile qu'elle ne peut être aidée, ni encore moins suppléée, par aucun retour réfléchi sur notre propre expérience, on ne peut guère douter pourtant que cette éducation des organes, que l'on est accoutumé à considérer uniquement comme sensibles, ne commence par le développement de leur motilité propre ou associée, et que ce ne soit dans ce développement progressif que l'influence de l'habitude se fasse particulièrement ressentir.

Les enfants apprennent d'abord assez lentement à distinguer quelques objets à la vue ; il faut que l'organe ait acquis le degré de consistance nécessaire pour pouvoir se fixer, et qu'il s'exerce ensuite aux divers mouvements que nécessite la vision distincte. Or. cette époque coïncide avec celle où le tact lui-même commence à avoir assez de force et d'adresse pour empoigner les corps, et parcourir leurs surfaces ; et sûrement il n'y a point de perceptions nettes à difl*érentes distances, ni de jugements sur ces distances, qu'après que l'enfant a marché lui-même ou a souvent été transporté vers les divers objets.

11 parait bien aussi que l'ouïe, d'abord frappée du bruit, est inhabile à distinguer les sons, jusqu'à ce que l'instrument vocal, dont les progrès sont plus tardifs, soit devenu capable de lui répondre et de réfléchir ses impressions. Les organes sensibles mettent donc d'al)ord enjeu les organes moteurs, mais ceux-ci réagissent à leur tour, et, se perfectionnant par un exercice répété, rendent bientôt aux autres, avec usure, ce qu'ils en avaient re<;u.

Pour apprécier le mode et les résultats de ces der-

DES HAIUTUDKS PASSIVKS 101

iiirrs progrès, observons deux elFets principaux, infaillibles et toujours insépara])les, que l'babitude produit en général sur noti'c faculté motrice, de qucbpie manière ([u'clle s'exerce : 1'^ Tout mouvement volontaire, fré- ([ucmment répété, devient de plus en plus facile, prompt et précis ; 2" Tellort ou l'impression résultante du mouvement, s'atlaiblit dans le môme rapport (jue la rapidité, la précision et la facilité augmentent, et dans le dernier degré de cet accroissement, le mouvement, devenu tout à fait insensible en lui-même, ne se manifeste-plus à la conscience que parles produits auxquels il concourt, ou les inq^ressions auxquelles il est associé (1). .

(1) Il est plusieurs autres efTets remarquables de l'habitude sur nos mouvements, qui ont été recueillis par les physiologistes ; nous n'avons pas besoin de les répéter ici ; mais nous pourrons en Taire usage ailleurs. Qu'il nous soit permis cependant de nous arrêter un instant sur cet affaiblissement de l'impression d'effort, et sur l'espèce d'analogie qu'il pourrait avoir avec l'altération sensitive qui résulte également de l'habitude.

Si les mouvements du cœur (M, des intestins, du diaphragme, et en général des organes appelés vitaux, s'exécutent sans elTort, et par conséquent sans réaction volontaire, n'est-ce pas parce que ces organes ayant leur vie propre et indépendante jusqu'à un certain point de la vie générale, leurs impressions demeurent concentrées en eux-mêmes (dans l'étal ordinaire) et n'affectent point par consensus le système et le centre cérébral en particulier 1

N'a-t-on pas remarqué en second lieu, que les animaux à sang froid dont le cerveau est nul ou n'exerce que peu d induence, dont la vie est moins ^tne, moins solidaire, ont, dans chacune de leurs parties, une portion de force motrice, isolée de celle du tout

(') Les mouvements vitaux même les plus essentiels à la conservation, et ([ui ont commencé dès l'instant de la naissance ou même de l'animation, ont sans doute acquis par l'habitude une nécessité croissante (Voy. Cabanis, Hernières drlermiiuitions de la sensibilité). (K.)

et qui s'y conserve avec ténacité, plus ou moins longtemps après l'extinction de la vie générale? Cela posé, ne pourrait-on pas conjecturer que l'exercice répété des mêmes mouvements, rend l'es parties mêmes plus mobiles, plus irritables, en les convertissant en foyers artificiels de forces, comme les organes vitaux, ou ceux des animaux à sang froid, en sont des foyers naturels? En admettant cette hypothèse, on expliquerait en même temps la précision et la facilité croissante des mouvements répétés qui repasseraient dans un ordre inverse du domaine de la volonté, sous celui de l'instinct (car n'est-ce pas un instinct particulier des organes moteurs qui faisait encore ramper le tronçon de la vipère, citée par Pérault, vers le trou où elle avait coutume de se retirer? N'est-ce pas encore un instinct que cette tendance, ce besoin, ce prurit involontaire (') que nous ressentons pour les mouvements d'habitude ?; on expliquerait, dis-je, en même temps, Vimperceptibilité des mouvements, qui, ne dépendant plus, du moins d'une manière aussi directe, du centre cérébral, n'affecteraient plus le système entier par ces relations générales, d'où dépend la conscience vive des impressions; et ce serait là qu'on trouverait une analogie entre la dégradation sensitive, et Taflaiblissement de l'effort : cai* on sait que les parties constamment irritées peuvent dans certains cas isoler leur sensibilité propre de la sensibilité générale, et alors l'animal ne sent plus. Cet effet de concentration ne pourrail-il pas également s'appliquer tantôt aux organes sensibles, tantôt aux organes moteurs suivant leurs dispositions ou leurs habitudes ? Les muscles, fréquemment exercés, acquièrent d'ailleurs plus de volume et de masse, et cependant, leurs mou-

(') Ce prurit involontaire se manifeste bien dans cette tendance que nous avons plus ou moins pour imiter les mouvements que nous voyons faire. L'exemple de Kaan Boerhaave est propre à la confirmer; ces cas doivent être rapportés à un instinct sympalhi- (lue bien distinct de la volonté réfléchie. Bichat croit que si le cerveau d'un vieillard se trouvait uni aux muscles d'un adolescent, ceux-ci n'auraient guère plus de force et d'activité parce que la véritable cause excitante ou déterminante manquerait. Je crois qu'il n'a pas fait assez attention u cet instinct propre des organes mobiles ou moteurs.

Les distractions comme les habitudes qui y ont tant de ressemblance naissent de ce que les humeurs du corps sont trop facilement déterminées dun seul côté. Si par exemple un seul sens agit sur nous, nous tombons dans des distractions et des rêveries. Il faut que d'autres sens viennent à notre secours pour nous en tirer. (E.)

DKS HAUITUDKS PASSIVES

Crs deux })rincipcs généraux (1) et (.onstants, s'ap- })li(juant de la même manière absolue au développement simultané de la motilité simple et de la faculté perceptive, montrent dabord bien évidemment l'analouie, ou plutôt lidentité d'oiiiiine de ces facultés.

Ilsnousexpli(juent, en second lieu, comment la réaction, exercée du centre sur un sens externe mobile, devenant toujours plus prompte, plus facile (et par conséquent l'elfort moins aperçu ou senti) à mesure que le jeu de cet organe se perfectionne, la perception peut devenir plus distincte et plus précise d'un coté, pendant (jue de l'autre l'individu s'aveugle plus complètement sur la part active qu'il y prend, sur les oj)érations et les jugements qui concourent à lui donner sa forme et son caractère ; comment enfin la fonction composée de jjercevoir, tend toujours à se rapprocher, par la promptitude, l'aisance et la passivité apparente, de la semalion proprement dite.

C'est donc ainsi, et en enveloppant notre force motrice dans la facilité extrême de ses produits, (jue

vemenls |iliis faciles sont aussi moins aperçus; ce (jui indiquerait en eux une vie propre, un véritable effet de conrcnfration. Onn'aurait donc pas besoin, dans celte hypothèse, de recourir à une succession inliniinenl rapide de juffements et de volontés, correspondant à une suite de mouvements d'habitude, mais il suffirait d'admettre, dans la plupart des cas, une première volonté, une seule impulsion du centre moteur; et tout le reste s'exécuterait par les ilélerminalions propres des orf,'anes mêmes. Hemarquons à l'appui de cette dernière conjocliu'e (jue l'intervention du jugement et de la volonté, (jui déterminaient les mouvements dans le principe, les troublent et les enraient rpiand ils sont devenus très familiers, et que ces mêmes causes sont impuissantes pour les changer, les arrêter ou les suspendre. (C.)

(1) Dans le jiassage qui suit, jusqu'à la page 104 : « Si nous sentions en effet la résistance », le texte du manuscrit est modifié.

l'habitude efface la ligne de démarcation entre les actes volontaires et involontaires, entre les acquisitions de l'expérience et les opérations de l'instinct, entre la faculté de sentir et celle de percevoir ; et lorsque nous voulons ensuite mettre à nu les différences qui séparent ces facultés, l'habitude, qui tend toujours plus fortement à les confondre, nous les montre iiidivisiblement unie jusque dans leur berceau (1).

Poursuivons cependant le fd de nos analyses, et, partant de ces points obscurs éloignés de tous souvenirs où nous avons voulu le rattacher, indiquons d'abord brièvement, (puisqu'ici les détails nous sont interdits), l'influence première que peut avoir la mobilité acquise par les organes même sur les impressions distinctes qu'ils nous transmettent ; nous apprécierons mieux ensuite ce que les déterminations et associations, formées dans un centre commun, ajoutent à ces impressions sinmltanément ou successivement répétées, pour les compléter, les éclaircir, les combiner, les rectifier enfin les unes par les autres.

La volonté, ou pour substituer le fait à la cause, la réaction du centre s'applique d'abord, et immédiatement, aux organes mobiles, comme ceux-ci s'appliquent secondairement aux objets ; l'organe résiste d'abord à la volonté, l'objet résiste à l'organe. Par la première résistance l'être moteur connaît les parties de son corps ; par la seconde, il apprend à connaître les corps extérieurs; mais l'habitude doit avoir déjà rendu l'une assez

(i) Locke lui-même nous fournit un exemple de cet aveuglement de l'habitude. Sans Molineiuc il eiU méconnu l'influence du jugement sur les sensations visuelles, et il prononra sans balancer que les autres sensations ne participent pas à la nirnie influence (Voyez Locke, livre II De la Perception). (E.)

DKS HAMITUDES HASSIVKS 105

lamilirrc et presque insensible l'individu, jxnir (|iril puisse tirer de l'autre quehjue instruction exacte et détaillée (1).

Avant (|ue le tact, par exemple, ait acquis par l'exercice un certain degré de force et de mobilité, ses parties n'obéissent (jue difficilement à la volonté ; il faut un effort sensible pour leur apprendre à se rcj)lier, à s'ajuster sur les corps ; cet effort concentre l'attention et la distrait des dilierents modes de la résistance extérieure ; les impressions successives, qui concourent nécessairement dans une perception complexe de forme, ne se démêlent point encore assez entre elles, ou se suivent avec trop de confusion et de lenteur, pour pouvoir être combinées ou distiuiiuées les unes des autres. Dans ce premier apprentissai^e, l'enfant s'instruit donc plutôt à connaître et à diriger ses propres organes qu'à saisir et à circonscrire nettement le sujet étendu auquel il les applique ; c'est ainsi que l'apprenti musicien, tout occupé à remuer, à placer ses doigts et son

<1) « Noire atlcnlion se toiirnf dillicilemenl vers nos |,eiTeplions habituelles ; il faut de l'adresse pour dénuMer chez soi le sens de la coexislence de son corps (ce sens sf compose de la réaction des parties soumises à la volonté et d'im sentiment conlus des autres). C'est par ce sens que l'Ame est toujours au l'ait de l'allilude aciuelle de son corps, (lu'elie sait où prendre celui des membres qu'elle veut remuer » (Voyez les Eldnwnts de mcfnp/n/sit/ue tires de l'ejrperience, titre qui ne convient guère à l'ouvrage)

« Les deux termes, dont la comparaison forme en. nous l'idée île matière, sont innés, puisque nous ne pouvons maniuer aucun moment de notre vie où nous n'ayons pas senti la coexistence de notre corps, et l'action qui en nous donnant l'être nous ap|)ropriail ce corps, mais l'idée de la matière nesl pas innée puisquelle est un rapport que nous ne sommes capables de saisir (jue lorsque nous le sommes de comparer ou île rélléchir », idem ; c'est une très belle idée que d'avoir déduit la connaissance des corps du sentiment de la coexistence de notre corps. (K.)

archet, distingue à peine les sons qu'il tire de l'instrument. Les mouvements de l'organe tactile devenant extrêmement faciles en se répétant, l'effort musculaire disparait ou n'est plus senti que dans son produit, la résistance extérieure. C'est donc elle qui attirera désormais toute l'attention. Bientôt l'individu, méconnaissant sa force j^ropre, la transportera tout entière à l'objet, ou terme résistant^ lui attribuera les qualités absolues d'inertie, de solidité, de pesanteur. Il sera même d'autant plus porté à considérer la résistance comme subsistante hors de lui par elle-même, qu'il la retrouve toujours invariable au sein de toutes les autres modifications fugitives qu'il lui attribue ou dont il se sent le sujet.

Si nous sentions, en effet, la résistance comme nous sentons jîlusieurs qualités tactiles (1), il n'y aurait pas

(1) Je rapporterai ici un passage tiré des œuvres de Mauperluis, qui me paraît très propre à l'aire valoir combien Tindéterminalion du langage peut aveugler quelquefois les meilleurs esprits. « Je « touche un corps, dit ce philosophe (lettre IV), le sentiment de « dureté semble déjà lui appartenir plus que ne faisaient les sen- « timents d'odeur, de son, de goût. Je le louche encore, j'acquiers « un sentiment qui me parait encore ptus à lui... c'est l'étendue. « Cependant, si je réfléchis attentivement sur ce que c'est que « la dureté, Vétendue, '}e n'y trouve rien qui me fasse croire qu'el- « les soient d'un autre genre que l'odeur, le son et le goût : j'en « acquiers la perception d'une semblable manière, je n'en ai pas « une idée plus distincte, et rien ne me porte à croire que ce sen- « timent appartienne plus au corps que je touche qu'il moimême. » N'est-ce pas parce iju'il aii|)rKiuait le même terme senliment, sensation, à tous les produits des opérations de nos sens, que notre philosophe ne voyait aucune dilTérence entre les manières dont nous acquéi'ons les perceptions d'étendue et de solidité, et celle dont nous sentons une odeur "^ Ce passage confirme mieux que tout ce que je pourrais dire, la nécessité de distinguer, par des termes différents les impressions ou les actes qui diirérent en réalité ; je ne conçois pas au reste comment il est possible de

UKS IlAHirUDES l'ASSIVKS 107

d'impression qui dût être moins aperçue puisqu'il n'y en a pas de plus continu»'. Tant (|ue nous voilions, «die

soutenir i[ue les oWeiirs, 1rs saveurs sont aussi dislinetes que l'étenilue. lionnel, (^ondilhif uièuie onl cru pourtant que <-es sensations isolées pouvaient servir de londenienl aux notions de lout genre ('). (C )

(') Condillao dit k peu près la inèuie chose que Maupertuis (voir le Traite' des Sensations, ctiap. V, [)art. 4) h tous ceux qui confondent la sensation avec la perception et doivent tomber dans les sophisnies de tierkeley.

Les soptiismes de Berkeley roulent en elTet sur cette équivoque perpétuelle de sensation et de perception, car l'efTort essentiel h la perception suppose deux termes relatifs : le moi et la résistance, l'un n'est pas plus clair (|ue l'autre.

« Il paraît évident, dit M.lteid, dans ses Rpclierclips sur l'entendement /luniain, i\ue cette liaison de nos sensations ave: la perception et la persuasion des existences extérieures ne peut être produite ni par l'habitude ni par rexi)érience ni par un des principes de la nature humaine admis jus(}u'à [irésent par les philoso|ihes. Ce phénomène est donc l'efTel ilun principe primitif constitutif de la nature humaine ». Iteid et les [iliilosophes de l'école d'Kdimbourg considèrent les sensations en général comme des signes que la nature même a liés avec la perception des autres existences ; le jugement est donc inné ; ils ne diffèrent de Locke qu'en ce qu'ils ont distingué la sensation du jugement ou de la perception, mais ils ont confondu dans le premier terme tous les moites qui proviennent de l'exercice des sens externes, ou qui aicompagnent cet exercice, ceux qui viennent de la volonté comme ceux qui résultent de l'action des objets, ce qui a introduit beaucoup d'obscurité et d'incertitude dans les principes. La sensation n'est point du tout le signe naturel d'une cause extérieure, mais la résistance à notre action volontaire (non accom{)agncc de sensations] est le signe unique (naturel, si l'on veut) «le l'existence de cette cause. C'est donc à l'origine même de la volonté ou des moyens et des conditions île son exercice que l'analyse doit remonter pour trouver le véritable fondement du passage de nos sensations à ['idée de quelque chose d'extérieur et en séparant la sensation de lout ce qui n'est pas elle, on trouvera qu'elle n'est jamais signe ni moyen de ce passage, il n'entre point (par exemple) de sensation dans notre perception de solidité.

Un être qui agirait sans avoir encore éprouvé de résistance

108 ŒUVRES DE MAINE DE lîIRAN

ne cesse pas un instant de nous être j^résente ; elle s'interpose entre toutes nos manières d'être, et fait même partie essentielle du sentiment actuel que nous avons de notre existence ; mais si sa continuité la rend très familière et nous en distrait le plus souvent, le moindre retour de l'attention lui rend toute sa clarté et nous la montre invariablement de la même manière.

Les observations précédentes s'appliquent de même à l'exercice de la vue. C'est, sans doute, principalement par l'absence des habitudes de mouvements propres à l'org-ane, que les aveugles nés, quelque temps après avoir subi l'opération de la cataracte, ne peuvent encore voir que très confusément ; ils doivent faire un certain effort qui les applique et les préoccui^e, lorsqu'ils veulent tourner ou mouvoir leurs yeux, jusqu'à ce que les nmscles aient acquis toute leur mobilité ; alors la perception est distincte, le jeu visuel s'exécute parfaitement, mais l'individu n'a plus conscience de son action et (prévenu par les leçons du tact) il en transporte entièrement les produits hors de lui ; il jDerçoit naturellement et sans effort la figure colorée dans la forme tactile.

Je ne sais s'il n'y aurait pas aussi une inq^ression particulière d'effort correspondante aux mouvements des osselets et des muscles de l'oreille, dans un honmie qui entendrait pour la première fois ; ce (ju'il y a de certain, c'est qu'il faut que l'organe soit exercé, pour

extérieure pourrait bien distinguer en lui des modifications qui résultent itnrnédialemenl de son action et d'autres qui n'en proviennent pas. Or ces dernières le conduiraient-elles à la notion d'une cause extérieure? Celte notion ne [)Ourrait être que la ronrlasion d'un raisonnement et non une perception directe.

II\llITi:i)ES PA-

Jjrojxn'tiniiiicr les dr-irs île h'iisioli de l,i liMMlil»raiic (lu tyin[»aii, à la lorcc tk's sons, et (ju'il ait ac(juis surtout assez (le mobilité et de précision dans son jeu pour pouvoir déterminer ou suivre les articulations rapides de la voix, ce (jui est toujours Touvraiie d'une assez longue habitude; mais, celle-ci une fois contractée, nous distinguons les sons vocaux de toute espèce, nous exécutons les mouvements compliqués (|u'exige leur émission avec une facilité et une promptitude quinous cachent souvent notre propre action et nous empêchent toujours d'en apercevoir les détails.

Quant aux mouvements de l'odorat et du uoùt, ils sont appris par la nature, déterminés par l'instinct ; leur mécanisme est presque aussi parfait en commençant qu'après la plus lonjiue expérience, et cela, joint à tout ce que nous avons dit ailleurs, prouve bien que les impressions de ces sens n'ont point de rapports aussi immédiats avec la faculté de percevoir, dont les progrès successifs sont autant d'acquisitions dépendantes de la motilité perfectionnée des organes ({ui lui sont appropriés.

Associatioïi des mouvements et des impressions dans un centre commun. Troisième cause (1).

III. Si chaque inq)ressi()n conservait toujours son caractère propre et individuel, ou s'il n'entrait dans la

(1) l^onr qu'une iiii'-e |)uisse en excMler une aulrc «lans r;\inc, il suffit (juon soit accoutumé a les voir ensemble, sans aucune (lômonsiration de la nécessité de leur existence, ou même sans savoir le moins du monde qu'elles existent ainsi (Berkeley). La liaison de l'imagination doit être hien distinguée de celle du

perception d'un objet que les opérations immédiatement liées au jeu actuel du sens externe auquel cet objet s'adresse, on pourrait concevoir peut-être, par ce qui précède, comment l'habitude influe sur ces premières opérations, soit en les voilant elles-mêmes par leur facilité, soit en donnant à leurs produits une précision et une clarté supérieures. Mais, lorsqu'on veut approfondir un peu ce qui se passe dans nos perceptions les plus simples en apparence, lorsqu'on songe qu'il n'en est aucune qui ne soit un résultat combiné de plusieurs autres; que l'individu, embrassant toujours plus que ses sens ne lui montrent, tantôt réunit dans un acte simultané leurs impressions successives, tantôt les, prévient et en est affecté d'avance ; qu'il ne sépare pas enfin ses souvenirs de ses impressions, et ne perçoit qu'en comparant ; on sent alors la nécessité de remonter du jeu partiel des organes et des habitudes propres à chacun d'eux, au centre unique qui reçoit, combine, transforme, échange leurs produits répétés les uns dans les autres, et qui réagissant ensuite, avec la somme de ces déterminations acquises, sur l'un quelconque de ces j^i'oduits simples, modifie puissamment sa forme originelle, la complète, la rectifie, la dénature, et lui réunit toujours quelques accessoires qui lui sont étrangers. On sent, en un mot, que les habitudes de l'imagination doivent concourir avec celles des sens, qu'elles rentrent sans cesse les unes dans les autres, et qu'on ne peut isoler leurs effets. Occupons-nous donc maintenant de ce concours simultané, qui a une

jugement: dans les choses inlelleotiielles comme dans la morale pi'atuiue, danger de confondre ces doux sortes de liaison et de prétendre ramener l'une à l'autre. (E.)

DKS HAItlTUUES l'ASSIVKS 111

influence si marquro sm- les [ii-ourôs et r('xt<'iisi«»ii cN? notre faculté perceiJtivc.

l" Supposons un aveufile, ;ippli(iu;iiit su iii.iin, «l<''j;ï exorcrc, à un solide nouveau ({ui aurait un certain noml)rc d'angles et de faces; il est certain ([ue cet aveugle ne saurait d'al)ord einl)rasser ou percevoir sinudtanénient plus de parties (|ue sa main n'en recouvre, et que le solide, pour peu qu'il eût d'étendue et cpie sa forme fût compliquée, ne serait parcouru et connu que par successions de mouvements (1) : or l'habitude peut bien rendre ces mouvements plus prompts et plus précis, mais comment parviendra-t-elle à changer la manière de procéder dans l'organe, et à transformer la succession en simultanéité? D'un autre coté, comment un aveugle tel que le géomètre Saunderson eùt-il pu démontrer si/nthétiquement les propriétés nombreuses des difl'érents corps géométriques, si pendant qu'il touchait successivement chacune des faces d'un solide, sa pensée n'en avait pas embrassé sinmltanément l'ordre symétrique, ou si les parties ne s'étaient pas développées et arrangées dans son cerveau sous une sorte de perspective tançjihle [2).

(1) Comme nous sommes habitués k percevoir les formes par la vue, et que l'œil embrasse à la fois un assez grand espace, nous ne pouvons juger de la difficulté première qu'il floit y avoir pour un aveugle, à saisir et à se représenter simultanément les parties de l'étendue ou de la quantité continue, avec un module aussi borné que la main qui ne peut agir que [»ar succession do mouvements. Cependant ses rei)résentalions sont aussi claires ([ue les noires, et il est. sans doute, bien plus rapproché que nous des abstractions géométriques. (C.)

(2) Condillac dislingue deux successions, celle des impressions faites sur l'organe et celle des sensations qui se retrareni h la mémoire. Ces deux sortes de successions sont inséi»arabl('s dans nos perceptions comjtosées. (K.)

il2 ŒUVRES DE MAINE DE BIRAX

Pour que des impressions (1) qui se succèdent et qui sont les unes hors des autres, comme le sont celles du tact, puissent se combiner et se comparer, il faut que les termes qui composent cette suite d'impressions soient tellement rapprochés (sans néanmoins se confondre) que la trace ou l'idée du premier terme persiste encore dans toute sa force lorsque le dernier s'accomplit ; mais l'impression actuelle et la place de celle qui est passée, ne sauraient persister ensemble dans le sens, car l'une éclipserait l'autre, et il n'y aurait point de comparaison d'association possible entre les termes. C'est donc l'organe intérieur (2) et central qui, recueillant à mesure les produits successifs de l'action externe, peut seul les lixer, les conserver, et réunir, pour ainsi dire, dans un seul et même cadre, les impressions qui frappent actuellement les sens, et celles qui viennent de lui échapper dans sa course (3).

(1) Le lexte du niamiscrit a cir iiiodifié dans la page qui. suit.

(2) Hemarqiiez (|u"il est bien difTt'rcnt. d'apprendre à embrasser distinctement les formes d'un solide rontinu que d'avoir à retenir et à rombiner les faces séparées, quoique dans l'un et l'autre cas, l'organe procède par succession de mouvements. C'est (]ue dans le premier, le mouvement étant continu et la suite des impressions étant homogène et sans lacune, le centre cérébral ne change point de disposition, et quoique la main n'avance que pas ù pas, c'est comme si la première impression était toujours continue et persévérante. Il en est de même d'un son continu en apparence, mais qui résulte de plusieurs vibrations coïncidentes. Ainsi quoiqu'il soit vrai que l'imagination ou le sens intérieur concourt avec le sens externe, on ne saurait assimiler ce cas à celui où une impression externe sert de signe à plusieurs autres qui en sont séparées et différentes. (E.)

(3) La connaissance de la forme des corps suppose des estimations de dislance, donc un tact de divers points à la fois, donc le mouvement des organes de ce tact, donc la volonté pour diriger

MHS HAlirnUKS l'ASSIVKS W.i

(icla jtost", on coiitctil (jiir riialdliidr peut fjicililei' de deux uianiètes, pour un a\<Mii;le, la perception distincte et presque siundlancc du composé tauyihle ; «ai-, daltord, les niouvenients du tact devenant plus précis, plus détaillés et plus rapides, les iinj)ressi(»ns individuelles et successives de la résistance et de ses modes seront mieux circonscrites et surt<jut plus rapprochées, plus étroitement serrées dans la chaîne qui doit les unir ; en second lieu, les déterminations motrices correspondantes de l'organe central, acquérant par la répétition plus de profondeur ou de force, tendront à s'clfectuer concurremment avec les impressions du sens, avec une promptitude et une facilité supérieures ; mais dès lors la perception sera presque toute intérieure, et l'aveugle touchera ])lus, pour ainsi dire, par son cerveau (pie par sa main : il suflira que le sens externe donne le premier avertissement ; le plus léger contact, la plus simple (ippiéhe)ision de l'objet familier, mettront en jeu rimaginatioM, disposée à réagir, et le tableau complet, la pers[)ective solide s'y déroulera instantanément et sans eil'ort. Mais nous allons voir des exemples plus sensibles de cette intluence de l'imagination montée par l'habitude sur notre faculté perceptive.

2" Si les phénomènes qui sont le plus rapprochés, et qu'une répétition constante nous a rendus très familiers, pouvaient encore nous surprendre, \\'\ aurait-il pas de (juoi s'étonner, en elTet, qu'un organe aussi étranger que lo'il à limpression de résistance, soit parvenu à en deviner, pour ainsi dire, toutes les formes, toutes les apparences, au })oint de faire mettre en doute si la

ce mouvement cl l'inlelligonre pour on ap|>ré<'ier les eiïets (Buisson, page \r:i). (K.)

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